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Accueil > Éditos de bulletins > 1998 > juin > 1er

La coupe est pleine

Le « Figaro » et le reste de la presse bourgeoise n’avaient pas de mots assez durs lundi matin : haro sur les pilotes, ces « privilégiés », ces gens « qu’on croyait intelligents », mais qui prennent « la France en otage » ! Pensez-donc, ils se mettent en grève, à dix jours du Mondial, en se prenant pour des prolétaires ! Et les mêmes journalistes qui par ailleurs n’hésitent pas à se féliciter des profits prodigieux faits en bourse en pleine période de chômage, de décréter par avance que la grève des pilotes est impopulaire, donc vouée à l’échec.

Impopulaire, cette grève, c’est à voir. En tout cas cela dépend auprès de qui. Auprès de la petite minorité privilégiée qui bénéficie de tous les passe-droits et a réservé depuis longtemps ses places d’avion pour assister aux différents matches à 2900 francs le billet (et jusqu’à 15 000 francs et plus au marché noir)... c’est sûr. Auprès du reste de la population qui de toute façon n’a pas plus d’espoir d’être sur les gradins du stade de France que de gagner le gros lot au loto et ne verra les matches qu’à la télé, c’est moins évident !

Car le coup de gueule des pilotes, à la suite de la décision d’Air France de baisser de 500 millions de francs leur masse salariale et d’instaurer une double échelle des salaires permettant d’embaucher les jeunes pilotes à des salaires bien plus bas, cela pourrait donner des idées aux reste des salariés, même payés dix fois moins que les commandants de bord !

Que les pilotes fassent partie des salariés les plus privilégiés, avec un salaire brut moyen qui tourne autour de 62 000 francs par mois, ce n’est un secret pour personne. Mais au fait, nos vedettes du foot ne gagnent pas trop mal leur vie non plus et personne n’en fait une maladie ! Imaginons seulement que les organisateurs du Mondial exigent des clubs qu’ils rognent sur les salaires et émoluments des joueurs, sous prétexte de rentabiliser le Stade de France, et que nos Fabien Barthez et autres Bernard Lama ruent dans les brancards : de quel côté serait l’impopularité ?

Le Mondial, c’est une sacrée machine à fric, qui arrose beaucoup de monde, bien au-delà des joueurs. La demi-minute de pub sur TF1 va passer à plus d’un million francs pendant toute cette période. Une flopée d’industriels (des compagnies aériennes... jusqu’aux marchands de vêtements de sports fabriqués par des enfants-esclaves du tiers monde) va y trouver très largement son compte. Mais il n’y a qu’aux salariés – eux dont les salaires nets, d’après l’INSEE, sont bloqués depuis 1981, 17 ans ! – qu’on demande, encore et toujours, de faire des sacrifices.

Ce qu’on veut faire accepter aujourd’hui aux pilotes, on l’imposera, de façon encore plus dure ensuite, au reste du personnel d’Air France... et pas seulement d’Air France. D’ici qu’on impose « la double échelle des salaires » chez les cheminots, le personnel hospitalier, les enseignants, les postiers... sous prétexte de réduire la masse salariale des titulaires des services publics et de faire encore plus pression sur le reste des salariés, il n’y a peut-être pas si loin !

Et puis, les travailleurs ont plus de jugeote que ceux qui voudraient les dresser contre les pilotes en grève et chercheront demain à les dresser contre les cheminots ou les routiers en grève. Si la direction d’Air France et le gouvernement n’ont jusqu’ici pas voulu céder aux pilotes, c’est parce qu’ils craignent que le mouvement se propage aux autres salariés de la compagnie, à commencer par les hôtesses (dont une partie étaient d’ailleurs en grève ces derniers jours), puis aux reste du personnel employé et ouvrier.

Et il n’y a pas que les salariés d’Air France. Nous allons voir beaucoup de fric défiler sous nos yeux pendant le grand cirque du Mondial, et comment ! Comme d’habitude, nous n’aurons le droit que de regarder (et encore !), mais pas de toucher et encore moins d’empocher. Ceux qui empochent, eux, espèrent bien que nous resterons rivés sagement à nos écrans de télé pour mieux oublier la plaie du chômage et des bas salaires. A moins qu’une bonne petite vague de grèves, et pas seulement à Air France, ajoute un peu de sport au sport. Trente ans après Mai 1968, cela ne pourrait que ragaillardir l’atmosphère !

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