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La trilogie Benlazar, de Frédéric Paulin

30 décembre 2020 Article Culture

Éditions Agullo

  • Tome 1 : La guerre est une ruse (2018)
  • Tome 2 : Prémices de la chute (2019)
  • Tome 3 : La fabrique de la terreur (2020)

Dans un entretien récent à France Culture, Frédéric Paulin résume : son roman est centré sur « un sujet : l’histoire de l’arrivée du djihadisme en France ». Pour lui, « le roman a une force d’explication du réel ». Effectivement, sa trilogie est éminemment politique, ce qui la rend justement discutable, et riche en littérature quand même à travers des personnages récurrents très travaillés.

Aux racines de ce projet, le choc de l’attentat du 13 novembre, les questions autour de ces gamins français qui font le djihad. Si le sujet a fasciné après les attentats de l’année 2015, la problématique remonte pourtant au moins 20 ans en arrière : déjà en 1995, Khaled Kelkal, élevé et scolarisé à Vaulx-en-Velin puis à Lyon, commet une série d’attentats au compte du GIA, le Groupe islamique armé, qui a plongé l’Algérie dans la guerre civile dès 1992. De la même génération, Zaccarias Moussaoui, qui grandit à Narbonne, se formera à Tora Bora au siège d’Al-Qaïda en Afghanistan, avant de faire partie du commando qui préparait le 11 septembre.

On peut encore citer Mohamed Merah, né à Toulouse, auteur d’une série d’attentats dont la tuerie dans l’école juive Ozar Hatorah en mars 2012, après une chevauchée meurtrière qui a mis en lumière les failles du renseignement français. Un massacre d’enfants qui a été vite recouvert par la campagne présidentielle de l’époque. Si bien sûr Marine Le Pen en avait profité pour donner une connotation sécuritaire et raciste à ses discours, tentant au passage de faire oublier son propre antisémitisme atavique, le fait même qu’un jeune français bascule dans le terrorisme islamiste le plus abject n’avait pas encore fait couler tant d’encre. Un acte pivot dans le troisième tome de la trilogie : « La mort d’un homme est parfois une déclaration de guerre faite à un pays. Parfois. La mort d’un enfant est toujours une déclaration de barbarie adressée à l’humanité. »

Il faudra attendre la fondation de Daech et les départs par centaines de jeunes pour la Syrie en guerre pour se rendre compte de l’ampleur de ce phénomène resté souterrain durant des années. Mais il est déjà trop tard : après Charlie Hebdo et l’Hypercasher, ce sont les attentats du 13 novembre 2015 qui vont clore la trilogie.

Une véritable tragédie en trois actes, ou trois tomes donc, portée par son personnage principal, Tedj Benlazar, officier de la DGSE à Blida au début du premier tome en 1992, angoissé compulsif, soupçonné d’être agent triple par ses employeurs – les malheurs d’un Français d’origine algérienne dont le père a combattu dans la guerre de libération aux côtés du FLN avant d’immigrer en France – loser magnifique… Un véritable héros tragique de roman noir.

Les attentats terroristes, connus du grand public, ne sont jamais décrits dans les romans, ils restent « hors-cadre ». Le propos est volontairement loin du sensationnalisme. La trilogie retrace l’histoire du djihadisme international, une histoire qui remonte bien loin – au moins à la révolution iranienne confisquée par les ayatollahs et au soutien financier, politique et militaire de l’État américain à Ben Laden et aux djihadistes dans les années 1980 en Afghanistan. Mais pour ce qui concerne la France, ce sont les événements de la décennie noire des années 90 en Algérie qui ont tout déclenché. Cette histoire est elle-même marquée par la colonisation, et la brutalité de la guerre menée par l’armée française contre l’indépendance de l’Algérie. Frédéric Paulin ne manque pas de le dénoncer.

Objet du roman, cette frange de la jeunesse qui bascule dans le djihadisme ne fait pas l’objet d’une description directe. Nulle analyse sociologique ou psychologique, forcément maladroite car, explique Frédéric Paulin : « Je ne pense pas avoir réussi à rentrer dans le mental de ces gens-là. »

L’auteur choisit de nous montrer ces jeunes à travers les yeux de ceux qui veulent bien les voir parmi la « bonne société » française, même si celle-ci est représentée par des personnages tous un peu cabossés : l’espion Tedj Benlazar, sa fille devenue journaliste, son gendre enseignant d’origine bosniaque – protagoniste qui permet une scène prémonitoire à l’assassinat de Samuel Paty… Si l’auteur se permet quelques incursions au-delà de ses anti-héros qui portent ce roman à plusieurs voix, elles sont rares et bien choisies. Comme le personnage de Simon, un gamin de Lunel gagné par les intégristes religieux qui mourra dans un bombardement à Raqqa.

Ce choix de l’auteur est pleinement justifié par l’habileté avec laquelle il retrace l’histoire des échecs du renseignement français face à la montée d’un djihadisme à domicile. Mélange de vieux fond raciste, de méconnaissance politique et culturelle de pays pourtant si proches comme l’Algérie, de mépris de classe aussi de la part de « l’élite » des services secrets pour des jeunes paumés délinquants qui basculent dans le terrorisme. Frédéric Paulin ne cherche à aucun moment à emmener son lecteur vers des conclusions sécuritaires désormais chères à l’ensemble de la classe politique.

Non, l’auteur est bien plus politique et si toute sa trilogie de presque mille pages est centrée sur cet aveuglement des autorités françaises, il emmène loin des petites frontières de l’hexagone, loin aussi des bureaux de préfectures et ambassades – ce n’est pas le « bureau des légendes », ici, loin de là ! Ces voyages incessants et nerveux font traverser beaucoup de paysages en ruine, de Blida, au sud d’Alger, théâtre de massacres islamistes durant la décennie noire, à Kobané et Raqqa en 2015, en passant par les quartiers pauvres de Lunel dans l’Hérault.

Ce choix drastique, qui conduit des romans au spectre extrêmement large – trente ans d’évolution du djihadisme à l’échelle internationale – avec une focale très restreinte sur les agissements et les dénégations des autorités françaises, crée un effet de loupe politique qui ne doit pas tromper le lecteur.

La guerre civile en Algérie ne se résume pas au « qui tue qui ? », loin de là, c’est-à-dire aux manœuvres des militaires au pouvoir qui ont certainement instrumentalisé une partie des groupes armés islamistes à leurs propres fins politiques. Cette guerre civile était l’affrontement de deux camps, qui partageaient certes un même mépris pour la population algérienne, mais le GIA n’était pas une simple marionnette des militaires. L’auteur ne s’aventure pas à de telles considérations, mais il centre son intrigue sur de tels agissements, thriller oblige. Même gêne dans la description qui est faite du printemps arabe en Tunisie, au début du troisième tome : le roman suit de jeunes islamistes radicalisés qui trouvent dans la situation d’instabilité ouverte par l’irruption des masses sur la scène politique une liberté de mouvement pour la formation et l’agitation de leurs opinions réactionnaires. Aucun propos de l’auteur ne laisse penser qu’il résume à cela les révolutions arabes, mais le roman n’en explore que cet aspect fort limité.

Que ces remarques – et il y en aurait d’autres, notamment sur l’attitude presque exclusivement passive prêtée aux renseignements français, ce qu’on a du mal à imaginer de la part d’une puissance impérialiste même de second ordre, d’autant que la responsabilité de l’État américain dans l’émergence du djihadisme en Afghanistan dans les années 80 est, elle, soulignée – ne soient pas prises comme des défauts de la trilogie. Elles montrent au contraire à quel point c’est une œuvre politique, d’histoire immédiate, qui amène le lecteur à réfléchir à la guerre civile de la décennie noire algérienne, aux guerres qui ont déchiré les Balkans et l’ex-Yougoslavie, à la guerre en Afghanistan et enfin à la terrible guerre civile en Syrie. Et comment ces événements, sur fond de misère sociale et de disparition progressive des idéaux d’émancipation, ont créé un djihadisme français.

Raphaël Preston

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