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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 133, novembre 2020

Éditorial

Face à l’assassinat d’un enseignant et au déchaînement raciste de Macron et ses ministres, Socialisme ou barbaries

26 octobre 2020 Convergences Monde

L’assassinat d’un enseignant de Conflans-Sainte-Honorine, Samuel Paty, décapité par un jeune Tchétchène fanatisé pour avoir montré en classe des caricatures de Charlie Hebdo, a donné prétexte à Macron pour accélérer la campagne raciste dans laquelle il s’était lancé préalablement avec son projet de loi contre le « séparatisme islamiste ». Rassemblements et hommages ont été pour Macron et ses ministres une aubaine pour exalter les « valeurs de la République », présentées comme « nos valeurs », dont la liberté d’expression et la laïcité. Que de crimes pourtant la classe bourgeoise française et ses représentants politiques n’ont-ils pas commis au nom du triptyque « liberté, égalité, fraternité », certainement issu de la révolution de 1789 mais fondateur d’une démocratie de classe qui, depuis son origine est la dictature d’une minorité sur l’immense majorité des exploités et opprimés de la planète. Le 14 juin dernier encore, Macron ne s’excusait pas pour les crimes de la France bourgeoise – en clamant : « La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son Histoire. La République ne déboulonnera pas de statue » et en traitant de « séparatistes » (déjà !) les manifestants très jeunes, venus par milliers à l’appel du comité Adama et pour une grande partie des banlieues populaires, qui dénonçaient les violences policières et le racisme, en écho aux mobilisations aux USA contre l’assassinat de George Floyd.

Aujourd’hui Macron se saisit de l’événement dramatique de Conflans, sur fond de ses difficultés à gérer la crise sanitaire au mieux des intérêts capitalistes, pour tenter de resserrer les rangs autour de sa politique. Il fait donner ses ministres, Gérald Darmanin en tête, pour annoncer des mesures répressives ciblant très large : fermeture de la mosquée de Pantin et autres lieux de culte musulman, expulsions de présumés terroristes islamistes, interdictions d’associations musulmanes, multiplication des « visites domiciliaires » ou perquisitions qui ne s’embarrassent d’aucune légalité. Le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer se lâche aussi contre ce qu’il appelle « l’islamo-gauchisme » qui ferait des ravages à l’université. D’où la protestation de professeurs d’université.

C’est la population désignée comme musulmane, ou assignée arbitrairement à l’être (car est-on automatiquement musulman quand on est originaire d’Afrique du Nord, sub-saharienne ou du Moyen-Orient ?), qui est visée. Macron et les siens ont choisi d’accentuer la tonalité anti-islam de leur campagne xénophobe et raciste, anti-immigrés et migrants, pour laquelle ils surenchérissent sur Marine Le Pen. N’oublions pas que Macron est d’abord en campagne pour la présidentielle de 2022. On n’avait pas vu les mêmes envolées, pour protéger la France et ses valeurs, après l’attentat contre la mosquée de Bayonne en octobre 2019, perpétré par un ancien candidat du Front national ; ni après les agressions au nom de la lutte contre « l’islamisation du pays » menées par un « commando de défense du peuple et de la patrie française » à Chalon-sur-Saône en 2017. Ni, en remontant plus loin, quand un jeune ouvrier marocain avait été jeté et noyé dans la Seine, le 1er mai 1995, par quatre partisans du Front national.

Macron-Blanquer, défenseurs des profs et de la laïcité ?

Le milieu enseignant est évidemment le plus choqué par l’événement. Bien des profs s’assimilent à Samuel Paty. Et Macron-Blanquer de se poser en porte-paroles d’un corps enseignant blessé au plus profond de sa chair, dans sa liberté d’expression et ses prérogatives pédagogiques. Et d’exalter la laïcité, valeur française autour de laquelle les enseignants devraient naturellement se souder ! Pourtant, et des médias s’en font l’écho, des enseignants ont été inquiétés, voire sanctionnés par leur hiérarchie pour s’être crus trop libres de s’exprimer ! Ou n’ont pas été soutenus face à des parents allant jusqu’à proférer contre eux des menaces physiques.

Plusieurs articles de cette revue reviennent sur la laïcité bourgeoise : son histoire ; son caractère progressiste à une époque mais ses limites et les liaisons, voire amitiés très particulières, entre l’Église catholique et l’État – dont des relations de propriétés et d’argent ; sur l’hypocrisie qui prétend que le milieu scolaire pourrait être neutre et protégé des influences religieuses et politiques (les programmes à eux seuls étant toute une politique). Précisons que pour nous, communistes révolutionnaires, marxistes et donc athées, la laïcité représente au mieux un « minimum syndical », un garde-fou mais bien fragile comme on le voit aujourd’hui où elle est utilisée par le pouvoir et l’extrême droite (Marine Le Pen s’en fait la championne) comme un cache-sexe à la xénophobie et au racisme.

Le vaste milieu des enseignants du pays – près d’un million de personnes – est traversé par des courants politiques et religieux, par des idéologies. Il n’est pas protégé du racisme et des préjugés xénophobes, même si on peut espérer que la fonction éducatrice préserve du pire. Nous sommes actuellement en pleines vacances scolaires, mais il est probable que la rentrée sera chaude en discussions dans les écoles, collèges et lycées, parmi les enseignants et les jeunes. Macron et Blanquer encensent aujourd’hui l’école… que leur politique enterre en lui refusant les moyens dont elle aurait besoin. Ce que paient au prix fort les enfants des classes populaires. Par ailleurs, l’école n’est pas coupée de la société. S’y traduisent, souvent dramatiquement, les inégalités et injustices sociales. S’y réfractent les luttes politiques. Il n’est pas certain que Macron, dans son nouveau costume de défenseur de l’école, ne soit pas poussé à aller se rhabiller !

Appeler les fascismes religieux par leur nom…

On peut parler de fascisme à propos de l’assassinat de Conflans, dans le but et les méthodes ; d’une politique délibérée pour tenter de se forger ou s’élargir une base par un « coup ». Créer l’électrochoc par un acte barbare. Un acte qui, en visant ne serait-ce qu’une personne en vise en réalité beaucoup d’autres, dans le milieu enseignant comme aussi et surtout dans le milieu populaire issu de l’immigration, de nationalité française ou pas. Obliger les enseignants à suivre Macron. Obliger les musulmans, face au choix de la réaction islamophobe de Macron, à se trouver une solidarité avec les intégristes. Contraindre aux réflexes communautaires qui vont à l’encontre de la solidarité de classe. Si l’intégrisme islamiste n’espère probablement pas venir au pouvoir en France, son combat – ou celui de ses divers courants – ne connaît pas de frontières.

Il s’agit d’une politique menée sur l’arène internationale. Une extrême droite fascisante se développe dans bien des pays du monde, et pas seulement dans les pays où la majorité de la population est réputée musulmane. Voyez l’Inde de Mody, le Brésil de Bolsonaro, les USA de Trump, la Pologne de Jaroslaw Kaczynski. La misère et les guerres impérialistes que la course effrénée au profit entre multinationales engendre, la colère et les mobilisations des travailleurs et des jeunes qu’elles déclenchent, sont un terrain pour les démagogues d’extrême droite – comme potentiellement pour les révolutionnaires socialistes. Le discrédit des idées communistes lié à des décennies de stalinisme a laissé à l’extrême droite quelques longueurs d’avance. C’est d’ailleurs dans le combat contre les idéaux de communisme et de transformation sociale, portés à tort ou à raison par des régimes dits progressistes de la planète, que des intégristes religieux – et pas seulement musulmans – ont émergé, avec l’aide politique et matérielle des grandes puissances impérialistes. Et ont puisé dans les recettes fascistes de l’Europe des années 1930, contre des masses populaires paupérisées, de quoi se hisser au pouvoir ou contester fortement des pouvoirs en place. Les guerres du Golfe, guerres d’Afghanistan et d’Irak, sous la houlette de l’impérialisme américain, ont largement contribué à pourrir la situation.

À tout saigneur tout honneur : l’Arabie saoudite

Cet État, avec lequel les gouvernants français ont toujours entretenu les meilleures relations (vendeur de pétrole, acheteur du Rafale de Dassault), où encore aujourd’hui on coupe les mains des voleurs ou décapite en public, est dirigé par une famille royale qui, après avoir mis sous sa coupe la plus grande partie de la péninsule arabique au début des années 1930, finance depuis quelques décennies bien des mouvements islamistes radicaux dans le monde.

Mais l’Égypte et ses Frères musulmans aussi

Candidats – au nom de l’Islam – à la direction de la lutte nationale contre la domination britannique et la monarchie égyptienne qui en est devenue la couverture à partir de 1922, la confrérie des Frères musulmans fondée en 1928 a été doublée par le coup d’État des officiers libres, petits bourgeois nationalistes modernistes regroupés autour de Gamal Abdel Nasser : celui-ci a donné naissance en 1952 à l’Égypte moderne, à l’époque des indépendances d’après la Seconde Guerre mondiale. Les Frères musulmans égyptiens ont alors connu répression et prisons. Mais au fil des ans et de la « libéralisation économique » des régimes Sadate puis Moubarak, la confrérie, très bourgeoise avec ses banques islamistes, a ressurgi comme une force dans le pays et au-delà, en développant et finançant des partis frères en Palestine ou au Maghreb.

En 2011, après le renversement de Moubarak, les Frères musulmans d’Égypte ont cru leur heure venue de gouverner en collaboration avec l’armée (et avec la bénédiction des USA). Parti de l’ordre, ils étaient candidats à la mise au pas de la contestation sociale. Un an de pouvoir du président islamiste Morsi, de politique d’austérité contre la population, d’attentats contre les coptes, ont suffi à déconsidérer les Frères musulmans. Le maréchal Sissi, et l’armée, s’en sont ainsi facilement débarrassés.

C’est à ce même courant politique qu’appartient le Hamas palestinien qui règne aujourd’hui à Gaza, fondé en 1987 par Cheikh Yassine dont se réclame ici Abdelhakim Sefrioui, l’imam intégriste qui a mené campagne contre Samuel Paty. Le Hamas est l’héritier direct de la branche palestinienne des Frères musulmans, dont l’État d’Israël avait un temps favorisé le développement pour faire pièce à l’OLP de Yasser Arafat et Mahmoud Abbas. Le rôle de police et de gestionnaire de la misère qu’a joué l’OLP, après les accords d’Oslo de 1990, avait laissé la part belle dans les territoires palestiniens à cette extrême droite religieuse qui, après s’être targuée de nationalisme radical, a évincé l’OLP de la bande de Gaza et y a imposé sa dictature.

Ayatollahs d’Iran, Talibans d’Afghanistan… et leurs rejetons

Si les mouvements d’indépendance des pays coloniaux des années 1950-1960 se sont faits essentiellement sous la direction de directions petites-bourgeoises modernistes (faisant néanmoins au Moyen-Orient et au Maghreb de l’Islam une religion d’État), les islamismes radicaux ont surtout explosé avec l’arrivée au pouvoir de Khomeini en 1979 en Iran. Les ayatollahs se sont appuyés sur les croyances de la population pauvre, mais aussi sur leur crédit auprès de la bourgeoisie. Grâce au ralliement de l’armée, ils ont établi une nouvelle dictature non moins féroce que celle du Shah. Elle règne encore aujourd’hui, jette en prison ou assassine les opposants, en premier lieu les militants du mouvement ouvrier. Le Hezbollah libanais, né au début des années 1980, en est un petit frère.

En Afghanistan, alors sous influence de l’URSS, entre 1979 et 1989, des chefs de guerre afghans mobilisant leurs bandes armées ou leurs « talibans » (étudiants en religion et soldats de Dieu) ont été encouragés et aidés par les USA à engager une guerre contre le régime en place qui était soutenu par l’armée russe. Ces fous de Dieu se sont fait ensuite la guerre entre eux avant qu’en 2001 les troupes américaines envahissent le pays. La première guerre, menée au nom de la religion, avait renforcé (notamment au Maghreb où la plupart des musulmans sont de confession sunnite comme en Afghanistan) tous les mouvements intégristes existants.

L’Algérie et la montée du Front islamique du salut (FIS)

Après l’explosion sociale et politique de 1988, au tournant des années 1990, on pouvait voir parader en Algérie des « Afghans », se disant anciens combattants d’Afghanistan où des groupes intégristes algériens avaient envoyé des volontaires. Sur fond de corruption du régime et de politique d’austérité imposée par les experts du FMI, des démagogues du FIS (Front islamique du salut) ont quadrillé la population pauvre et jeune et recruté des troupes, autour de mosquées, pour monter à l’assaut du pouvoir et gagner les élections législatives en décembre 1991. L’armée, se sentant menacée, a annulé les élections. Il s’en est suivi une quasi-décennie de massacres commis par les intégristes, tout particulièrement contre des militants syndicaux et politiques et des féministes. Une politique d’attentats aveugles qui a ensanglanté le pays et où l’armée a ajouté peut-être autant de morts dans la population que les groupes armés islamiques. Entre 60 000 et 150 000 victimes selon diverses estimations. Dont des égorgés et des décapités, l’intégrisme islamiste partout dans le monde faisant essentiellement des victimes dans la population réputée musulmane qu’il vise tout particulièrement.

Responsabilité des grandes puissances impérialistes

Ce bref rappel d’étapes de la montée de mouvements islamistes souligne la responsabilité première des grandes puissances : pour avoir appauvri voire étranglé économiquement des pays, pour les avoir ensanglantés par des guerres pour le pétrole ou autre richesse, elles ont poussé des jeunes désespérés dans les bras de chefs de guerre religieux.

Oussama Ben Laden, le créateur d’Al Qaïda, avait fait ses premières armes dans la guerre d’Afghanistan contre l’URSS, en tant qu’agent des États-Unis avant de se retourner contre eux.

Daech est né directement des ravages de la guerre américaine en Irak et des destructions qui ont suivi le renversement de Saddam Hussein.

Les grandes puissances occidentales, France en tête, se sont appuyées sur des milices islamiques pour renverser le régime de Kadhafi en 2011. Les populations de Libye, voire du nord du Mali en paient encore le prix.

Les courants islamistes radicaux en France se sont surtout développés au tournant des années 1980-1990, parallèlement à leur développement dans le monde. Des prêcheurs formés au Moyen-Orient, en Afrique ou au Maghreb, ont été envoyés en France (comme dans d’autres pays d’Europe) pour y faire des émules dans la population émigrée – et y recruter des cadres dans l’intelligentsia, qui sont devenus prêcheurs dans les mosquées ou spécialistes d’un « fishing » plus clandestin et moderne par les réseaux sociaux. C’est se tromper lourdement de présenter l’Islam comme la religion des pauvres (comme le font certains courants d’extrême gauche), même si bien évidemment ses chefs (traders, banquiers ou universitaires) ont besoin de se trouver une base – et des exécuteurs de basses œuvres – au sein des pauvres, déclassés, jeunes laissés au ban de la société. D’où des départs pour le djihad en Syrie. D’où des militants s’érigeant en police des mœurs dans les quartiers, en particulier contre leurs femmes et sœurs contraintes de se voiler. Là encore, les gouvernants des pays riches dont la politique anti-ouvrière appauvrit voire affame les quartiers populaires, et les ghettoïse, sont les premiers responsables de la situation.

Et nous n’avons ici en France, avec les attentats de ces dernières années, que quelques éclats d’obus des guerres que nos gouvernants mènent ou attisent dans le monde.

Le camp des prolétaires du monde

Notre camp, celui des prolétaires de la planète, partout en butte à des attaques redoublées, expressions de l’exploitation de classe, existe bel et bien dans les résistances et les luttes. Si ces dernières sont certainement trop peu nombreuses et massives aujourd’hui, la solidarité ouvrière par-delà les origines, nationalités, sexes et couleurs de peau n’est pas un vain mot. Il y a évidemment beaucoup à reconstruire, face à l’effondrement des grands courants socialistes et communistes qui ont marqué le xxe siècle. Mais les années écoulées ont vu la renaissance de mouvements non négligeables, de diverses catégories de travailleurs et de jeunes, en France, comme aussi et surtout dans le monde contre des dictatures corrompues, y compris contre des régimes confessionnels comme au Liban. Les révolutionnaires socialistes que nous sommes ne sont pas condamnés à l’isolement et l’invisibilité. Nos voix portent aussi. Elles doivent se donner les moyens de hausser le ton, de rassembler autour d’orientations de classe, contre les intégristes fascistes de tout bord mais aussi et d’abord contre de prétendues démocraties occidentales dont la politique en constitue le terreau.

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