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La gauche au service des patrons. Au Brésil aussi.

29 octobre 2002

Le 1er janvier prochain, Luis Inacio da Silva, « Lula », deviendra le président de la république brésilienne. Avec 46 % des voix au premier tour et 61 % des voix au second, son succès est incontestable. Et la victoire de cet ancien ouvrier métallurgiste et militant syndical, dirigeant du « Parti des travailleurs » (PT), est une première au Brésil.

Mais si Lula est à l’origine un ouvrier, et même un militant ouvrier, et même si une bonne part de ses électeurs provient de la classe travailleuse (mais pas uniquement), tout indique qu’il mènera une politique au service des possédants. Il est le premier à l’affirmer. Lorsqu’il annonce vouloir un « pacte social » unissant dans un même effort entrepreneurs, ouvriers, paysans, syndicalistes. Il a pendant toute sa campagne multiplié les gestes pour rassurer les milieux d’affaires, la grande bourgeoisie. Son colistier, le futur vice-président, est José Alencar, politicien du parti libéral, et aussi un important industriel du textile. Il a tenu dès le lendemain de sa victoire à réaffirmer qu’il honorerait l’importante dette de l’Etat et les accords du gouvernement précédent avec le Fonds monétaire international, et assurera une position de « responsabilité budgétaire ». Et il a réussi à convaincre les milieux bourgeois brésiliens comme les représentants des Etats-Unis.

C’est justement parce que Lula a donné toutes les preuves de sa bonne volonté d’être un gestionnaire des affaires de la bourgeoisie qu’il a pu gagner, en tout cas aussi largement, ces élections. Depuis 1995, le président Cardoso avait gouverné en menant une politique de rigueur budgétaire, de privatisations, de blocage des salaires. Avec lui le chômage a encore progressé, atteignant dans les faits 20 %. Après huit années, l’impopularité du gouvernement sortant est profonde. Serra, le dauphin de Cardoso et adversaire malheureux de Lula, n’était certainement pas le mieux placé pour prendre le relais. En revanche, Lula pouvait présenter une solution de rechange pour la bourgeoisie brésilienne. C’est pourquoi il a obtenu le soutien évident d’industriels et de politiciens centristes ou réactionnaires (par exemple un ancien président du Sénat). Il doit son triomphe à son alliance avec le centre et une partie de la droite. Il suffit de regarder les résultats mitigés de son parti aux élections qui se déroulaient au même moment, mais avec d’autres alliances, pour s’en convaincre. Le PT n’a que trois gouverneurs sur 27 Etats. Aux élections législatives, le Parti des Travailleurs, s’il a progressé, n’a que 92 députés sur 513 : pour gouverner, Lula confirmera donc son alliance avec des partis bourgeois.

Les travailleurs brésiliens n’ont rien à attendre du gouvernement de Lula pour améliorer leur sort. Certes, des ouvriers, et en premier lieu les militants du Parti des Travailleurs ou les syndicalistes de la Centrale unique des travailleurs (CUT), pensent qu’avec Lula, ils auront un président proche d’eux et de leurs préoccupations. Une partie du mouvement des « sans terre » compte sur Lula comme sur un allié, qui leur permettra enfin d’accéder aux nombreuses terres que les propriétaires fonciers laissent à l’abandon.

Vis-à-vis des mouvements paysans, Lula a déjà annoncé des négociations, mais en précisant qu’il n’y aura pas de violences ou d’occupations des terres. C’est un avertissement aux sans terre : s’ils poursuivent des occupations de terres inexploitées, ils auront contre eux la police ou l’armée. Ceci dit, au sein du mouvement des « sans terre », des doutes vis-à-vis du « Lula light » s’expriment ouvertement.

L’atout majeur du futur président, selon la plupart des commentateurs, serait son influence sur la CUT, le grand syndicat lié au Parti des Travailleurs. En clair, la bourgeoisie espère que Lula saura faire avaler bien des couleuvres aux militants ouvriers. C’est possible, mais ce n’est heureusement pas gagné d’avance pour lui. Et comme il l’a dit au soir de son élection : « Ce que nous avons fait jusqu’à présent a été plus facile que ce qui nous reste à faire ».

La crise en Amérique Latine a des conséquences bien réelles au Brésil et menace de s’approfondir. La monnaie, le réal, a déjà perdu 40 % de sa valeur en un an, ce qui fait gonfler la dette de l’Etat, libellée en partie en dollars. Dans ce contexte, les quelques promesses de Lula vis-à-vis des pauvres (lutte contre la faim, augmentation du salaire minimum), pourtant modérées, passeront loin derrière l’engagement de poursuivre la politique de rigueur budgétaire pour payer la dette.

Dans un pays qui est classé 4e au palmarès mondial des inégalités sociales, et où 54 millions de pauvres vivent avec moins d’un dollar par jour, une exacerbation de la lutte de classes est possible. La bourgeoisie, en de telles circonstances, pourrait aussi employer la manière forte, si elle y voyait la meilleure issue pour son intérêt. Il ne faudrait pas oublier que dans ce pays certains grands propriétaires n’ont pas hésité, en toute impunité, à faire assassiner des syndicalistes paysans. Et les patrons ne rechignent pas à employer à l’occasion, les pires moyens contre les travailleurs qui essayent de défendre leurs droits. Sans parler de l’armée qui est toujours celle de la dictature, poursuivie jusqu’en 1985. Face à ces menaces, suspendues au dessus de la tête des travailleurs, Lula, qui proclame « paix et amour », ne serait d’aucun secours.

Les travailleurs, les paysans, les pauvres du Brésil auraient tort de se fier à ceux qui les invitent à cultiver des illusions sur le Parti des Travailleurs et à remettre leur sort entre les mains de son leader Lula. Les ouvriers doivent certes faire de la politique. Mais pour défendre leurs intérêts, pas ceux de leurs ennemis !

Michel CHARVET

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