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La Chine : quel développement ?

21 février 2005 Monde

La Chine future grande puissance mondiale ? Future rivale des Etats-Unis ? Il est de moins en moins rare d’entendre ces interrogations, soulevées par la croissance économique spectaculaire que connaît ce pays depuis maintenant plus de 20 ans, et par la montée en puissance de son industrie dans le commerce international. La Chine bat depuis 20 ans des records de croissance du PIB. Entre 1978 et 2001, sa place dans les échanges internationaux est passée de 1 % à plus de 5 % dans cette période.

Certains, désireux de faire sensation, n’hésitent pas à faire des projections en ligne droite à partir des taux de croissance actuels de l’économie chinoise, et à affirmer qu’à ce rythme, la Chine sera d’ici 2020 la deuxième puissance industrielle et commerciale du monde, tout juste derrière les Etats-Unis, devant le Japon et les Etats les plus riches d’Europe. Bien sûr, le pronostic est d’autant plus fascinant qu’il ne s’agit pas de Taïwan, de la Corée du sud, de Singapour, et autre petit tigre asiatique réputé être en marche rapide pour rattraper l’Occident, mais du pays le plus peuplé du monde, soumis à un Etat autoritaire et fort, doté de l’arme nucléaire.

Sans même parler des fantasmes, pour le moins intéressés, sur le miracle chinois, qui prouverait que le capitalisme peut sortir plus d’un milliard d’hommes du sous-développement, ou sur le nouveau péril jaune qu’agitent patrons et politiciens occidentaux, qui menacerait nos emplois… à moins de nouveaux sacrifices.

En tout cas, la croissance économique de la Chine depuis 25 ans est spectaculaire et engendre d’immenses bouleversements dans toute la société. Nous sommes loin désormais de la Chine exportatrice de paniers en osier ! De Chine sortent désormais 70 % des jouets fabriqués sur la planète, 60 % des bicyclettes, 50 % des ordinateurs et des appareils photos, 35 % des téléphones mobiles, 30 % des téléviseurs et des climatiseurs, 25 % des machines à laver ! Une grande partie de la population a d’ailleurs vu son niveau de vie progresser : en 2000, le revenu par tête aurait été de plus de la moitié de la moyenne mondiale, contre un sixième en 1980. Dans ce pays qui reste massivement pauvre, environ un dixième de la population resterait sous-alimenté selon la Banque mondiale, mais si 20 % de la population vit avec moins d’un dollar par jour, c’est moitié moins qu’il y a 20 ans, nous font remarquer les « experts » de la Banque…

Cette croissance peut-elle donc à terme changer les rapports de force entre les différentes puissances de la planète ? Peut-elle profiter à long terme à une majorité de la population ? Peut-elle même être durable ?

Une économie fragile

Depuis quelques temps, des voix s’élèvent, dans la presse économique et dans les milieux « d’affaires », pour s’inquiéter d’une « bulle » chinoise. Un récent supplément du Monde titrait ainsi sur « la face cachée du miracle chinois » et s’interrogeait : « Simple surchauffe ou « bulle » prête à éclater ? L’Empire du Milieu doit se préparer à affronter des corrections majeures. »

En effet, les points de fragilité de cette économie chinoise sont légions. Car elle reste très arriérée dans l’ensemble. L’agriculture chinoise est peu productive, de même que les industries d’Etat (32 % de l’emploi urbain, 76 millions de salariés en 2001), dotées d’équipements vétustes. En 1998, près de la moitié d’entre elles tournait encore à perte et ne survivait que grâce à des retards d’impôts, des crédits budgétaires, des prêts bancaires. Elles ont entraîné dans leur crise tout le système bancaire, lui aussi étatique. Les banques, pour permettre à ces entreprises de survivre et même se développer, ont accumulé sur elles d’énormes créances douteuses, dont le remboursement est plus qu’incertain. L’Etat a dû plusieurs fois assainir les comptes, pour éviter la cascade des faillites et l’effondrement du système financier. En 1998, il a renfloué les quatre principales banques à hauteur de… 200 milliards de dollars, et cinq plus tard, en 2003, il a dû recapitaliser à nouveau deux de ces banques, pour 45 milliards de dollars. Au total, sur 6 ans, le coût de ce sauvetage se situerait entre 30 % et 60 % du PIB !

Ces problèmes sont de pesants boulets pour l’économie chinoise… et pourtant elle tourne !

C’est que le moteur de la croissance, plus que jamais, ce sont les exportations, et les investissements étrangers. Une économiste, Françoise Lemoine, à laquelle nous empruntons la plupart des chiffres cités, résume ainsi la situation : « Ce sont les investissements étrangers qui font le boom chinois. (…) Ils sont au cœur de l’essor économique de la Chine et de la modernisation de son industrie manufacturière. Actuellement, environ 30 % de la production industrielle chinoise est le fait d’entreprises à participation étrangère. (…) en 2003, les filiales étrangères ont réalisé plus de la moitié des exportations chinoises. » (Le Monde, 9 mars 2004).

Cette fracture avec le reste de l’économie se retrouve dans la productivité du travail. Au milieu des années 1990, la production par travailleur dans l’industrie manufacturière en Chine représentait 5 % seulement de celle des Etats-Unis, 7 % de celle de l’Allemagne ! Cependant la productivité est nettement plus élevée dans le textile, l’électronique, l’automobile : des secteurs dominés par les investisseurs étrangers et qui utilisent des technologies importées. De même, la croissance économique actuelle creuse l’écart entre les provinces côtières, intégrées à l’économie mondiale, et le reste du pays : elles concentraient en 2001 38 % de la population, mais 91 % des exportations, 91 % des importations, 82 % des investissements directs à l’étranger, effectués en Chine par des entreprises étrangères.

L’économie chinoise a donc son sort suspendu à l’extérieur. Que peut-elle en attendre à long terme ?

Compter sur ses propres forces ?

L’industrie chinoise a trouvé une place nouvelle dans le marché mondial, en faisant jouer son meilleur atout : une main-d’œuvre abondante, pas chère, et surveillée de près par un régime policier implacable. Elle a ainsi attiré une grande masse d’investissements extérieurs, la majorité même des investissements directs à l’étranger (les « IDE ») orientés vers le monde sous-développé. En 2002, les flux d’investissements vers la Chine (plus de 50 milliards de dollars) ont dépassé les flux vers les Etats-Unis. De 1992 à 2001, elle a reçu environ 30 % des IDE destinés aux pays dits « en développement » et 50 % de ceux destinés à l’Asie.

Le gouvernement chinois se félicite donc de la stratégie qu’il a adoptée, au début des années 1980, en ouvrant d’abord des « zones économiques spéciales », libres de fiscalité et de droits de douanes, aux investissements occidentaux, japonais, voire taïwanais ou sud-coréens. Il a renoncé à cette époque, sous l’égide de Deng Xiaoping, à un développement industriel planifié et coupé du marché mondial, pour tenter un développement par les exportations. A l’image du Japon et surtout de pays au départ fort peu développés, comme Taiwan et la Corée du sud, qui avaient connu dans les années 1960 et 1970 une croissance spectaculaire, alors que la Chine stagnait.

Cela signifie évidemment une triple dépendance de l’économie chinoise à l’égard des grandes puissances économiques et de leurs trusts : pour les investissements, pour les marchés, pour les technologies. Mais officiellement, les dirigeants chinois espèrent que les entreprises chinoises seront capables de sortir de cette dépendance, en « montant en gamme ». On fabrique d’abord des produits bas de gamme qui nécessitent une main-d’œuvre peu chère et peu de technologie, puis on acquiert et assimile les technologies étrangères pour devenir autonome, enfin on se lance dans la conception et la fabrication de produits qui rapportent bien plus. En constituant au passage des grands groupes nationaux, capables d’avoir une stratégie internationale, et d’imposer leurs propres marques sur le marché. Le gouvernement chinois se vante d’ailleurs de savoir faire jouer la concurrence entre les grands groupes et les gouvernements occidentaux pour obtenir d’eux, avec leurs investissements et les échanges de commandes, des transferts de technologie.

Par ailleurs, si la croissance est certes dépendante des investissements extérieurs, il s’agit d’investissements directs, immobilisés dans des projets industriels de long terme, et non de placements de capitaux volatils ou de prêts étrangers. La Chine serait donc à l’abri d’une crise spéculative, ou d’une crise de la dette, comme en ont subie bien d’autres pays du tiers-monde, par exemple lors de la crise financière asiatique de la fin 1997, qui l’a épargnée.

Le gouvernement chinois se vante ainsi de continuer une stratégie de développement où la Chine « compte sur ses propres forces »... comme le recommandait le défunt président Mao, pour une toute autre politique, il est vrai !

Une profonde dépendance technologique

Et en effet, récemment, quelques faits ont semblé donner raison à tous ceux qui parient sur un « développement durable » du capitalisme chinois. Il ne produit plus seulement des chaussures ou des jouets, mais des magnétoscopes et des ordinateurs. Le groupe chinois TCL est devenu en 2003, en s’associant à Thomson, le premier fabricant mondial de téléviseurs. TCL a également racheté l’activité téléphone mobile d’Alcatel. Mieux encore : IBM a cédé à la fin 2004 sa division PC (Personal Computer, précisons-le) à Lenovo, un groupe créé de toutes pièces il y a une quinzaine d’années par l’Etat chinois. C’est quand même autre chose que le rachat du parfumeur français Marionnaud par le milliardaire Li Ka-Shing, ou la prise de contrôle par le groupe chinois Chalkis de la société Conserves de Provence, le leader français de la tomate !

Pourtant, un article de la revue Perspectives Chinoises, « L’industrie chinoise face au défi technologique », dressait en mai 2004 un tableau plus sombre : « Les industries chinoises de haute technologie se sont développées rapidement, mais présentent des risques sur le plan structurel, car elles sont centrées sur des activités d’assemblage, sur des produits bas de gamme et à faible valeur ajoutée, et sont dominées par des capitaux étrangers. Aussi la Chine fabrique-t-elle et exporte-t-elle de grandes quantités de produits high-tech sans pour autant créer la valeur ajoutée associée à ce genre de produits ; la majeure partie des profits va en effet aux propriétaires des technologies clés. La situation ne s’est pas améliorée au fil des ans, et c’est la raison pour laquelle la croissance n’est probablement pas durable. »

De fait, si les exportations chinoises de produits « high tech » ont beaucoup augmenté depuis le début des années 1990, le traitement et l’assemblage des matériaux en provenance de l’étranger représentaient 90 % d’entre elles en 2002. C’est pourquoi les produits high-tech occupent une place encore plus importante dans les importations chinoises (15 %), que dans les exportations (9 %) : la technologie incorporée dans les exportations chinoises vient en grande partie de composants produits dans les pays industrialisés, et cela ne traduit donc pas une capacité d’innovation technologique locale spécialement développée.

La vente pour 40 dollars aux Etats-Unis de la souris sans fil Wanda, du groupe américano-suisse Logitech, rapporte à la Chine, pays producteur, trois petits dollars pour les salaires, les transports, et autres frais… En général, les nombreux gadgets « high-tech » made in China, à fort contenu de main-d’œuvre et à faible contenu technologique, ont une marge de profit très basse, de 2 % à 3 %. La Chine a beau produire désormais des ordinateurs et des lecteurs DVD, et pas seulement du riz et des bassines en plastique comme dans le vieux monde colonial, elle garde néanmoins une place peu enviable dans la division internationale du travail, celle d’un sous-traitant, qui ne contrôle ni les technologies ni les labels ni les marchés.

Logiquement, ce sont donc les firmes occidentales, ou japonaises, mais aussi parfois sud-coréennes ou taïwanaises, qui restent maîtresses du jeu… et surtout des profits. En 2000, 92,5 % des systèmes informatiques et 96,4 % des équipements de télécommunication mobiles étaient d’ailleurs exportés par des entreprises à capitaux étrangers. L’Etat chinois tente néanmoins de développer davantage une recherche scientifique indépendante, et il y met de tout autres moyens que la plupart des pays du tiers-monde. Pourtant, si les entreprises chinoises ont déposé 200 brevets aux Etats-Unis en 2001, les entreprises américaines, en ont fait homologuer… 87 600 en Chine ! Cas caricatural : les entreprises chinoises, premières productrices de télévisions couleur, ne possèdent aucun des 7000 brevets nécessaires, et doivent les rémunérer.

Qui achète qui ?

Mais TCL ? Lenovo ? Et le cosmonaute chinois dans l’espace ? La Chine ne serait pas en train de monter en gamme ? De prouver ses capacités technologiques ?

Le progrès technique en Chine, bien réel en soi, ne signifie pas que la dépendance est rompue. Au moment où IBM cède sa division PC au groupe chinois, pour 2 milliards de dollars, le groupe américain n’est pas loin de ses profits records (8,4 milliards de dollars en 2004) et Lenovo est en difficulté, car elle est contestée sur le marché chinois, y compris par des concurrents étrangers, sans arriver à percer à l’extérieur du pays. IBM, qui a décidé de longue date de se recentrer sur ses activités les plus rentables, les serveurs, les logiciels, les systèmes d’exploitation, les services informatiques aux entreprises, délègue à Lenovo le soin de produire des PC avec des bas salaires, son aide technologique et son label. Lenovo devient capable de conquérir des parts de marché en Asie et dans le monde, sous la dépendance d’IBM, et celle-ci se défait d’une branche peu rentable et met un pied solide en Chine, avec la bienveillance du gouvernement. Dans ce donnant-donnant, il faut noter que Lenovo achète PC IBM en grande partie avec… ses propres actions, et IBM devient ainsi propriétaire de 20 % du groupe asiatique ! Un ancien haut cadre américain d’IBM entre à la direction de Lenovo. Voilà donc un gigantesque contrat de sous-traitance, qui permettra à IBM d’accroître un peu plus sa puissance.

Plus généralement, la Chine fabrique aujourd’hui plus de 10 % des semi-conducteurs dans le monde, contre 4 % il y a seulement 6 ans. Cependant le journaliste Erik Izraelewicz, dont le livre récent Quand la Chine change le monde tombe pourtant assez facilement dans le sensationnalisme, et qui prophétise l’avènement du pays comme première puissance économique mondiale dans 40 ans, remarque : « La puce chinoise a fait un saut, mais un saut de puce ». Ces puces chinoises « se situent dans le bas de gamme ; ce sont les moins sophistiquées, les moins puissantes aussi, celles qui alimentent les petits matériels électroménagers et les jouets, pas les ordinateurs. (…) Surtout, toute la production ou presque reste pour l’instant sous contrôle étranger. »

Là encore, les multinationales du monde développé, loin d’être bousculées par le challenger chinois, mènent le jeu. Ce sont elles qui façonnent depuis des décennies une nouvelle division internationale du travail, et donnent la place qui lui revient à la Chine, selon leurs intérêts.

Un cercle vicieux

Dans un tel système, où l’industrie chinoise en pleine expansion est en fait un véritable atelier géant, qui dépense beaucoup de travail mais réalise peu de profits pour le pays lui-même (en tout cas pour ses capitalistes), c’est la possibilité même d’un « effet d’entraînement » de ces activités dynamiques sur tout le reste de la société qui est sérieusement mise en cause. Par définition, les salaires ouvriers sont de misère, et même les couches petites-bourgeoises, voire bourgeoises, du pays ont du mal à prospérer. Autrement dit, le marché national chinois ne se développe que lentement, en comparaison du boom des exportations et de la croissance industrielle !

Pourtant, ce grand marché intérieur chinois, c’est le grand fantasme des capitalistes de ce début du 21e siècle, leur eldorado. Pensez donc ! Même s’il ne devait y avoir que 10 % de la population chinoise capable d’acheter des biens de consommation durable, cela ferait tout de même 130 millions de clients, la moitié de l’Union européenne ! Quelle masse gigantesque de réfrigérateurs, télévisions, téléphones mobiles, presse-purée, écrase-tomates, bouteilles de Cognac et flacons de parfum Opium à écouler !

Mais ce grand marché chinois se fait désirer comme l’Arlésienne. Il y aurait aujourd’hui environ 30 millions de Chinois capables d’acheter des biens de consommation durables occidentaux. Sur ces « favorisés », le cinquième posséderait un ordinateur, la moitié un téléphone portable, mais 1 % seulement une automobile. En fait cette catégorie (4 % de la population totale du pays) a un pouvoir d’achat important en Chine, vu le niveau des prix. Son nombre n’est certes pas négligeable et il est en forte augmentation par rapport au début des années 1980. Mais il n’est pas à la hauteur de la forte croissance actuelle, qui est donc tirée par les exportations et dépendante des marchés des pays riches.

Cette faiblesse du marché chinois est aggravée par une croissance extrêmement déséquilibrée. Le PIB par habitant des provinces côtières du pays dépasse de 50 % la moyenne chinoise en 2001, contre 30 % en 1978. L’écart de richesses entre les villes et les campagnes ne cesse de s’accroître. Le développement du capitalisme a pour conséquence l’explosion du chômage. Au fur et à mesure que l’industrie privée se développe, les industries d’Etat licencient massivement. Elles ont perdu 35 % de leurs effectifs, passés de 44 à 28 millions de travailleurs, depuis 1998, date à laquelle le PC en congrès a décidé d’accélérer les réformes vers l’économie privée. Des dizaines de millions de travailleurs ont perdu leur emploi, et bien d’autres restent officiellement rattachés à leur entreprise, mais sans recevoir de salaire, ni d’aides sociales qui traditionnellement passaient pour eux par l’entreprise d’Etat. Des régions entières du pays sont sinistrées socialement. Dans le même temps, les difficultés des campagnes contraignent à l’immigration dans les villes de 60 à 100 millions de paysans pauvres. Cette situation de profonde misère déprime les salaires de tous les travailleurs. Cela contribue à la compétitivité de la Chine comme terre d’accueil des investissements, mais sans développement proportionnel du marché national.

Les investissements gigantesques faits actuellement en Chine, et qui expliquent sa forte croissance, risqueraient donc bien de se révéler stériles, faute d’un marché chinois à la hauteur. D’où le danger d’une « bulle » prête à éclater. La construction immobilière dans des grandes villes comme Shanghai ou Canton montre d’ailleurs ce danger de façon caricaturale, avec des immeubles immenses édifiés sans cesse, mais dont les appartements restent parfois désespérément vides, faute d’acheteurs…

Le cercle est vicieux : le salut de la croissance, c’est la continuation du flux d’argent venu de l’étranger, et de l’ouverture du marché mondial. Une dépendance qui fait s’interroger Françoise Lemoine, dans l’article déjà cité : « Jusqu’à présent, les groupes étrangers ont réinvesti leurs bénéfices en Chine ; qu’adviendra-t-il quand ils décideront de rapatrier leurs capitaux ? »

Montrer sa force, ou sauver la face ?

Cela n’empêche certes pas les responsables chinois de faire les fiers. Ainsi, en janvier dernier, lors du dernier forum mondial de Davos, devant un public très chic de ministres et PDG, un vice-premier ministre, exhibant fièrement les succès économiques de son pays, a affirmé que l’Etat chinois voulait décider seul de sa politique économique, par exemple sur sa monnaie, à l’encontre des pressions occidentales pour la réévaluer. Et d’asséner : « la Chine ne peut se développer isolément, et le monde ne peut se développer sans le développement de la Chine ». Alors, jeu égal ? A en croire un correspondant du Monde, le paon a en tout cas séduit Bill Gates, qui s’est ému des charmes chinois : « La Chine a créé une nouvelle forme de capitalisme », et, roucoulade pas désintéressée, « cette génération de dirigeants est si intelligente, si capable »… Il n’empêche que si la Chine peut ici ou là résister à des pressions, exercer un chantage commercial parfois, faire jouer la concurrence entre des groupes occidentaux, comme entre Boeing et Airbus, si la Chine mène un petit jeu de marchandages que lui permet son gigantisme, elle reste globalement un acteur dominé sur la scène du capitalisme mondial. Même si de temps en temps des bouffées de rhétorique nationaliste, voire des gesticulations militaires autour de Taiwan, aident le régime à donner le change et farder cette dépendance.

L’adhésion à l’OMC : une victoire chinoise ?

Cette dépendance s’est encore manifestée au moment d’âpres négociations menées par la Chine pour entrer à l’OMC. Les autorités chinoises ont fêté leur entrée dans cette institution, en décembre 2001, avec autant de faste et d’orgueil que le décrochage par Pékin des Jeux Olympiques de 2008. Enfin, la Chine reconnue comme une puissance à part entière ! Mais pour en arriver là, elles ont d’abord dû subir un véritable chantage américain. Les Etats-Unis leur ont imposé une négociation bilatérale, au terme de laquelle le gouvernement chinois a dû concéder bien plus que la moyenne des Etats membres.

D’ici 2006, il devra réduire le niveau moyen de ses tarifs douaniers de 17 % (en 2000) à moins de 10 % et supprimer la plupart de ses quotas d’importation. Un sort particulier est fait aux matériels de télécommunication, dont les droits de douane seront complètement abolis dès cette année, alors que les droits sur les automobiles passeront de 80 % à 100 % en 2000 à 25 % en 2006.

L’entrée dans l’OMC se paye également de l’ouverture du marché des services et du secteur bancaire au capital étranger. C’est pourquoi le gouvernement chinois est condamné, face à la concurrence des banques étrangères, à renflouer massivement une nouvelle fois ses banques, puis à les révolutionner, y compris en les privatisant sans doute. Elles pourront alors peut-être proposer aux grandes banques occidentales et japonaises leur meilleur atout, leur réseau national, pour devenir leurs sous-traitantes.

Enfin, même l’agriculture n’est pas épargnée, où la moyenne des droits de douane a déjà été réduite. Comme dans la plupart des pays du tiers-monde, la paysannerie chinoise va donc subir la concurrence des céréaliers et des champions de l’agro-alimentaire européens et américains, sur le marché de l’approvisionnement des villes, une concurrence qui, en Afrique, au Maghreb ou en Amérique latine, a souvent plongé les campagnes dans une crise catastrophique.

Pourquoi accepter alors de telles conditions ? Les responsables chinois affirment que l’entrée dans l’OMC sera comme un électrochoc pour précipiter la réforme de l’économie, la « modernisation », y compris en l’imposant à des factions de l’appareil d’Etat, qui auraient voulu freiner les fermetures d’usines du secteur étatique. Surtout l’adhésion semble aussi lui donner quelques garanties à long terme de l’ouverture des marchés étrangers.

Qui tire les fils ?

Mais le pouvoir chinois avait-il le choix de toute façon ? Les Etats-Unis ont décidé depuis longtemps d’ouvrir leur propre marché de consommation à des produits fabriqués dans le tiers-monde, à des coûts de plus en plus bas, ce qui permet de comprimer l’inflation et bien sûr les salaires des travailleurs américains. En 2002, le déficit commercial avec la Chine fut colossal, 110 milliards de dollars. Cependant, les Etats-Unis peuvent changer de fournisseurs, commander au Vietnam, à l’Inde, à l’Indonésie, ou bien sûr au Mexique, dans les zones franches, les « maquilladoras » établies tout au long de la frontière. Ils peuvent fermer tout ou partie de leur marché à la Chine. Celle-ci peut-elle à l’inverse se passer du marché américain ? Sa croissance coupée net, elle se retrouverait comme le cycliste butant sur un obstacle et voltigeant cul par-dessus tête. Le gouvernement chinois, s’il veut poursuivre le « miracle » économique, l’enrichissement d’une bourgeoisie qui s’accommode de la survie d’une dictature, n’a pas le choix. Il faut avoir accès aux marchés des pays riches, et se plier aux conditions du premier d’entre eux.

Il faut aussi continuer d’attirer leurs investissements. Et là encore, la partie n’est pas égale entre la Chine et ses puissants partenaires étrangers. De 1991 à 2000, la Chine (dont Hong-Kong) a reçu 79 milliards de dollars d’IDE, et plus encore dans les années suivantes, en provenance des pays de l’OCDE, le « club des pays riches ». Pour le capitalisme chinois c’est énorme, et c’est vital. Mais vu de New York, Paris ou Tokyo ? Ces 79 milliards représentent moins de 5 % du total des investissements directs à l’étranger des pays de l’OCDE, dont 80 % des investissements se font entre eux. Ils sont peut-être plus durables que des placements volatils, mais rien n’empêche de les remettre en cause, à la faveur de changements monétaires, ou même d’évènements politiques. Voilà pourquoi le développement économique de la chine, accompagné de la répression et de l’exploitation forcenée des travailleurs, la croissance terrible des inégalités, est loin d’être assuré. Le capitalisme et l’Etat chinois ne sont pas maîtres de leur avenir, et il n’y a aucune « évidence chinoise » pour les capitalistes des pays riches. Aucun marché formidable à conquérir absolument en Chine. Et pléthore d’autres populations pauvres dans le monde à exploiter.

Le triomphe annoncé du textile chinois ne peut même pas faire illusion. Avec l’expiration de l’accord international Multifibres, le 1er janvier 2005, c’est la fin des quotas d’importation, par lesquels les pays importateurs réglementaient l’accès à leur marché. La Chine, déjà premier exportateur mondial de vêtements (20,6 %) et deuxième de textile, devrait être la grande gagnante de la fin des quotas et conquérir une grande partie du marché mondial. Mais à qui cela doit-il faire peur ? Les pays concurrents menacés sont l’Egypte, la Turquie, la Tunisie, ou encore le Maroc, où le textile est la première activité industrielle, et procure parfois plus de la moitié des revenus d’exportation. Depuis un an, les exportations de textile chinois vers les Etats-Unis ont déjà augmenté de 50 %, et celles du Bangladesh diminué de moitié. La Chine peut donc marquer des points avec cette libéralisation générale du commerce, mais cela se fait immédiatement au détriment de ses concurrents pauvres. Le système, lui, fonctionne essentiellement au bénéfice des grandes puissanceséconomiques développées, de leurs grands groupes qui commandent et revendent les produits sur les marchés occidentaux. Et si quelque jour l’ouvrière chinoise était vraiment mieux payée, il leur serait loisible d’aller exploiter ailleurs.

Il existe bien d’ailleurs, dans les nouvelles règles mondiales du marché du textile, une « clause de sauvegarde » qui autorise les Etats à rétablir des quotas, si leur industrie nationale semble vraiment en danger. Mais cette clause ne peut justement servir qu’aux pays qui constituent un marché solvable intéressant, aux pays riches ! Tant pis pour ceux qui n’ont qu’un argument : la feuille de paye minable de leurs ouvriers, à comparer à celle des voisins.

On voit donc mal comment la croissance capitaliste actuelle de la Chine pourrait sortir ce pays immense d’un sous-développement général. Les règles mêmes du marché mondial, dominé par les puissances impérialistes, s’y opposent, alors même que cette croissance, aujourd’hui, ne connaît un tel essor que parce qu’elle est dirigée, de l’extérieur finalement, par les choix d’investissement et d’importation, des grandes firmes multinationales de France, d’Allemagne, du Japon, des Etats-Unis.

On voit donc mal comment il pourrait se produire un « miracle chinois », de même qu’il n’y a pas eu de miracle argentin, brésilien, ou même… ivoirien, prophétisés pourtant il y a 30 ou 40 ans par maints spéculateurs du capitalisme, au propre comme au figuré. Si la Chine devait peut-être ressembler à un autre pays dans 30 ans, à condition de pouvoir continuer sur sa lancée actuelle, ce serait certainement plus au Brésil qu’aux Etats-Unis ! Le développement industriel chinois est pourtant réel et spectaculaire, mais il ne bouleverse pas l’ordre mondial établi. Il reste prisonnier d’un considérable retard technologique et financier, et des règles mêmes de ce marché mondial, toujours dominé, depuis plus d’un siècle, par les puissances capitalistes déjà développées. S’il bouscule des rapports de force économiques, c’est au détriment d’autres pays pauvres, en les enfonçant encore davantage dans la misère. Il semble d’ailleurs que l’un des pays les plus hostiles à l’entrée de la Chine dans l’OMC fut le Mexique. Selon des économistes américains, plus de 500 maquiladoras (sur un total de 3700) auraient dû fermer entre 2001 et 2003, suite à un transfert d’activités des multinationales américaines vers la Chine. D’où la plainte du président mexicain Vicente Fox, ancien PDG… de Coca-Cola Mexique : « Le monde ne doit pas se laisser faire par ces pirates de Chinois qui menacent de nous voler tous nos emplois. »

Sans oublier que la croissance, sous le règne du profit privé, ce n’est pas le développement, ce n’est certainement pas l’amélioration du sort de tous, et la progression générale de la société. Pour la plupart des Chinois l’alimentation s’est depuis 20 ans quantitativement et qualitativement améliorée, les logements sont en moyenne plus grands, une minorité peut s’acheter toutes sortes de biens, mais la santé, qui avait progressé dans les trente premières années du régime (l’espérance de vie est passée de 40 à 66 ans entre 1950 et 1980), stagne, et pour beaucoup régresse de façon catastrophique, parce qu’il faut désormais payer pour être soigné, parce que dans les campagnes et les périphéries des villes les structures collectives se sont dissoutes, l’ancien et maigre système de protection sociale s’est disloqué, réduisant à néant la prévention, les dispensaires, la médecine « de village ». Et on pourrait en dire autant de l’éducation, par exemple. La majorité de la population chinoise reste condamnée à la misère.

Et pourtant… quand la classe ouvrière s’éveillera

La société chinoise, elle, n’en est pas moins bouleversée. Cette croissance fragile, archi-inégalitaire, dominée par l’impérialisme, provoque une folle urbanisation du pays. Depuis 1949, quand Mao prit le pouvoir, le régime avait toujours réussi à cloisonner les villes et les campagnes, en allant jusqu’à instaurer un passeport intérieur obligatoire, distribué parcimonieusement, nécessaire pour avoir le droit de séjourner en ville. Le régime parvint à limiter la population urbaine à 20 %-25 % de l’ensemble. Désormais, rien ne peut arrêter le flux des 80 à 100 millions de ruraux qui vont des campagnes vers les villes, et d’une ville à l’autre, pour chercher du travail. L’agglomération de Shanghai verrait croître sa population de… 3 millions de personnes par an !

Quant à la classe ouvrière chinoise, violemment exploitée dans les industries privées et étrangères, ou licenciée et jetée à la rue dans les industries d’Etat, ou soumise à des migrations et une précarité permanentes, elle est désormais immense. La population active employée dans l’industrie et le bâtiment comptait plus de 160 millions de personnes en 2001, dont 65-70 millions de citadins et 90 millions de ruraux, y compris ceux qui ont un emploi temporaire en ville. Le nombre de travailleurs dans l’industrie en Chine dépasse celui de tous les pays de l’OCDE (131 millions). A comparer aussi aux 9 millions de travailleurs industriels au Brésil, 13 millions en Indonésie, 25 millions en Inde.

En Chine encore moins qu’ailleurs la classe ouvrière n’est en voie de disparition !

Cette force immense a de quoi se faire craindre du pouvoir, et d’ailleurs celui-ci s’acharne à étouffer dans l’œuf la moindre tentative d’organisation, de construction d’un syndicat ou d’un parti, qui serait susceptible d’unifier les révoltes de toutes les classes pauvres du pays. Ce régime qui continue de se dire « communiste », de façon presque comique, est loin d’être en contradiction avec l’essor du capitalisme. Bien au contraire, la dictature justifie ses crimes par la nécessité de maintenir « l’ordre social et la stabilité », nécessaire à la bonne marche des affaires. Le dernier congrès du PC a d’ailleurs chaudement encouragé les « éléments modernistes de la société », c’est-à-dire les entrepreneurs privés, à entrer dans son sein. Mais aujourd’hui, dans les grandes villes et dans les usines qui poussent partout comme des champignons, la classe ouvrière aurait de plus en plus les moyens de mettre à bas la dictature. Alors, à coup sûr, la Chine ébranlerait vraiment le monde !

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Réactions à cet article

  • bon ça n’a pas marché mon post...

    je répète, c’est très intéressant l’analyse sur le développement de la Chine. La Chine est dépendante des investissement directs étrangers (IDE), c’est sûre mais savez vous que 70% de ces IDE sont d’origine chinoise, fait par des chinois d’outre mer. Certains disent même que cette diapora est plus riche que la Chine elle même, et ce dernier garde des liens est très poche de la mère patrie.

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