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Kanaky-Nouvelle-Calédonie : la population kanak se soulève contre le pillage du nickel

3 janvier 2021 Article Monde

Depuis presque un mois, la colère a explosé en Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Des manifestants kanak ont multiplié les actions de blocage, de barrages routiers et d’incendies autour de l’usine de nickel de Goro, au sud de l’île. Les manifestants dénoncent la cession de l’usine par son propriétaire actuel, la multinationale brésilienne Vale, à un consortium international. Vale avait annoncé depuis plusieurs mois son intention de vendre son usine avant fin 2020 en opérant un chantage à l’emploi : si l’usine n’était pas reprise à cette date, elle fermerait le site qui emploie aujourd’hui 3 000 salariés.

Début décembre, après des mois d’imbroglios faits de désistements et de tractations opaques, le nom du repreneur a enfin été annoncé. Dans le consortium international qui a remporté la mise, on retrouve Trafigura, une entreprise suisse spécialisée dans le commerce et la financiarisation de matières premières, mais aussi de hauts-dirigeants actuels de Vale Nouvelle-Calédonie, dont Antonin Beurrier, son PDG. L’offre de reprise associe également à l’achat la province Sud de l’île dirigée par la droite anti-indépendantiste. Le consortium a aussitôt annoncé son intention de baisser les « coûts de production » de la transformation du minerai, ce qui présage d’ores et déjà des attaques à venir sur les conditions de travail et les salaires des travailleurs.

L’annonce de la vente de la principale usine de nickel de l’île à ce consortium a déclenché la colère d’une partie de la population kanak, soutenue par les organisations indépendantistes. Elles dénoncent cette vente qui entretient le pillage du nickel par quelques multinationales, bien aidées en cela par l’État français qui subventionne massivement le secteur.

Le nickel au cœur du pillage impérialiste de l’île.

Ce pillage dure depuis des dizaines d’années. Le « Roi Nick », tel qu’il est parfois appelé sur l’île, est au centre de l’économie de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Celle-ci est un des principaux producteurs mondiaux du minerai et en possèderait 25 % des ressources mondiales. La filière emploie un salarié sur cinq dans le secteur privé sur l’île. Son exploitation se confond avec l’histoire coloniale de l’île, ayant fait la richesse de quelques grandes familles bourgeoises françaises. La société Le Nickel, présente depuis 1870 et encore une des principales entreprises du secteur aujourd’hui, est une filiale d’Eramet, entreprise minière possédée par la famille Duval, une dynastie bourgeoise originaire du Puy-de-Dôme.

Ni les salariés du secteur ni la population locale n’ont pour leur part vu la couleur des milliards engendrés par l’exploitation de « l’or vert ». Des mines et des usines de transformation archi-modernes côtoient des villages kanak dont l’accès à l’eau, à l’électricité et aux services publics est précaire. L’exploitation du nickel symbolise à elle seule la réalité coloniale de l’île et ses inégalités énormes. La biodiversité de l’île a elle aussi payé le prix de dizaines d’années de pratiques « non respectueuses » (selon l’expression policée d’usage !) de l’environnement par les multinationales minières.

Au-delà du « nationalisme minier » kanak ?

Face aux manifestants kanak, la police a répliqué en tirant à balles réelles et en multipliant les interpellations. Le camp « loyaliste » mené par la droite anti-indépendantiste a pour sa part organisé, le 12 décembre, une contre-manifestation massive à Nouméa, la capitale de l’île, où habitent la plupart des descendants des « caldoches » – les premiers colons européens venus sur l’île – et les expatriés qui bénéficient de primes d’installation et de conditions fiscales très favorables.

La lutte contre la reprise de l’usine de Goro est dirigée par le collectif « Usine du Sud = usine pays » qui regroupe les principales forces indépendantistes dont l’Union syndicale des travailleurs Kanak et des exploités (USTKE) et le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS). Ce collectif dénonce à juste titre la vente de la mine et l’absence de redistribution à la population locale des richesses issues de l’exploitation du nickel, tout en critiquant le rôle de l’État français qui organise ce pillage du nickel depuis des dizaines d’années.

Le collectif met également en avant depuis plusieurs mois une « alternative » qui serait celle du rachat de l’usine par la province Nord dirigée par les indépendantistes kanak. Ces derniers avaient proposé une offre au groupe Vale en proposant un partenariat avec la multinationale coréenne Korea Zinc… qui s’est finalement désistée début décembre, deux jours avant l’annonce officielle de l’accord de vente avec Trafigura. Depuis ce désistement, la Sofinor, le bras minier de la province Nord kanak, chercherait à mettre en place une nouvelle proposition de rachat. Cette politique de « nationalisme minier » s’inscrit dans la continuité de l’intégration économique, suite aux fortes luttes indépendantistes des années 1980, d’une maigre partie des élites nationalistes Kanak dans la gestion du nickel. Depuis 1997, la Sofinor est notamment l’actionnaire majoritaire d’une des mines principales de l’île située à Koniambo.

Devant les velléités des dirigeants kanak de reprendre la main sur l’usine de Goro, l’État français a d’abord opéré une fin de non-recevoir en avalisant l’offre de rachat par le consortium mené par Trafigura. Une manière de flatter dans le sens du poil le camp « loyaliste » hostile à l’indépendance de l’île, cela quelques mois après un référendum qui a été marqué par une forte progression du vote indépendantiste [1]. Le camp « loyaliste » cherche à maintenir la position dominante de la bourgeoisie caldoche dans la gestion des affaires et rechigne à un partage du gâteau plus équitable avec les élites kanak.

Les appels à la mobilisation du collectif « Usine du Sud = usine pays » ont été une tentative, pour les dirigeants nationalistes kanak, de changer le rapport de force dans leurs négociations avec Vale et, surtout, l’État français. En réponse au mouvement qui secoue l’île depuis un mois, l’État a finalement convié les indépendantistes à la table des discussions et il se pourrait que la Sofinor soit intégrée au nouvel actionnariat de l’usine de Goro. Mais de telles solutions, « par le haut », qui consistent à rendre un peu plus kanak la gestion de l’exploitation du nickel, ne seront en rien suffisantes pour la population locale kanak mobilisée contre le pillage des richesses de l’île qui s’opère sur son dos. Ces classes populaires kanak ont leurs propres intérêts à défendre et ne pourront compter que sur leurs propres luttes pour ce faire. Ils pourraient, à ce titre, trouver de précieux alliés parmi les nombreux travailleurs de l’île – loin d’être tous Kanak – qui sont en première ligne face à la politique des multinationales minières faite de bas salaires, de hausses du temps de travail et de suppressions d’emplois.

Boris Leto


[1Pour une analyse plus détaillée du référendum et des manières dont la domination coloniale perdure sur l’île, voir Kanaky-Nouvelle-Calédonie : au-delà du référendum, une domination coloniale qui perdure.

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