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Accueil > Convergences révolutionnaires > Numéro 91, janvier-février 2014

Italie : « À vendre »

Mis en ligne le 14 janvier 2014 Convergences Monde

Si l’information concernant la vente du Colisée était une blague de journalistes, l’État italien a bien annoncé un plan de privatisations prévoyant, dans un premier temps, l’ouverture aux capitaux privés de huit entreprises publiques, parmi lesquelles la compagnie pétrolière ENI, les chantiers de construction navale Fincantieri, Grandi Stazioni (filiale de chemins de fer qui gère les revenus des principales gares) et STMicroelectronics.

Il s’agit de faire rentrer dans les caisses de l’État de 10 à 12 milliards d’euros dont la moitié serviront à réduire le déficit en obtenant plus de flexibilité de la commission européenne, et l’autre moitié à recapitaliser la Cassa depositi e preti (équivalent de la Caisse des dépôts et consignations) avec l’objectif de la privatiser à son tour.

L’État envisage ensuite un second « paquet » qui concernerait, entre autres, tout ou partie des chemins de fer (Ferrovieri Statali) et de la Poste.

La révolte des traminots génois

La vague de privatisations touche également les sociétés gérées par les régions et par les municipalités.

Le mardi 19 novembre, à Gênes, les employés de la société AMT (Azianda Municipale Trasporti : entreprise municipale de transports employant 2 350 personnes) se sont mis en grève illimitée et ont bloqué les dépôts de bus, en réaction à l’annonce d’un projet de privatisation par la municipalité « de gauche » [1]. Ils étaient d’autant plus en colère qu’en mai dernier un accord prétendant « sauver » l’entreprise publique les avait contraints à des diminutions de salaire et à la suppression de cinq jours de congé (accord approuvé par seulement 54 % du personnel).

Les grévistes d’AMT ont envahi la réunion du Conseil municipal qui devait débattre de ce projet et ils ont manifesté pendant cinq jours à environ 1 500 dans les rues de la ville en organisant des assemblées sur la place principale, Piazza de Ferrari. À leur mouvement se sont jointes deux autres entreprises municipales génoises, l’ASTER (entretien de la voirie et des espaces verts) et l’AMIU (ramassages des ordures), tandis que des délégations de travailleurs de sociétés de transport d’autres villes, comme l’ATAC de Rome (12 000 salariés) venaient les retrouver.

Les menaces de sanctions brandies par le Préfet pour non-respect du préavis et du service minimum sont restées sans effet, et la grève a rencontré le soutien d’une grande partie de la population, consciente que la privatisation entraînerait une dégradation du service et des hausses de tarif. Au bout de trois jours, la grève faisait la une de la presse qui parlait du « Printemps de Gênes »... Un journal local titrant même « À Gênes, c’est la rue qui commande ! » (« A Genova comanda la piazza »)

« L’étincelle de l’Italie, c’est nous ! »

« La scintilla dell’Italia siamo noi »  : c’est ce slogan qui sera repris lors de la manifestation du 22 novembre car de plus en plus nombreux étaient les travailleurs de l’AMT conscients que cette lutte dépassait le cadre de leur seule entreprise. Les patrons et les pouvoirs publics craignaient le risque de contagion. Un risque que ne voulaient pas prendre tant la FAISA, syndicat corporatiste majoritaire dans l’entreprise, que les syndicats confédérés [2], les uns comme les autres voulant en finir au plus vite avec la grève.

D’autant que le lendemain, samedi 23 novembre, un « Comité citoyen contre la privatisation » appelait dans l’après-midi à un meeting Piazza de Ferrari pour soutenir les grévistes, et que la délégation venue de Rome disait vouloir mettre en débat la grève le lundi suivant.

Le virage des directions syndicales

Vendredi 22, dans la nuit, les responsables syndicaux reçus lors d’une réunion avec la municipalité, la préfecture et la direction de l’entreprise, annonçaient être parvenus à un accord qui serait soumis le lendemain aux grévistes lors d’une assemblée générale.

Près de 2 000 travailleurs étaient présents le samedi matin dans la salle historique du Port de Gênes. Dans l’accord présenté par les syndicats, il n’était plus question, pour l’heure, de privatisation, mais 8,3 millions d’euros devaient être trouvés pour rééquilibrer les comptes de l’entreprise. La commune s’engageant à verser 4,3 millions, les autres 4 millions devaient provenir d’économies réalisées par l’AMT grâce à une réorganisation consistant à sous-traiter certaines activités. De plus, si l’accord prévoyait que l’entreprise ne prendrait aucune sanction, le préfet, lui, maintenait l’amende de 250 euros par jour de grève « illégale » infligée à chaque gréviste. Pressées de conclure la grève, les directions syndicales rassurèrent les traminots en annonçant qu’ils allaient ouvrir un compte pour faire appel à la solidarité financière.

Après avoir tenté de présenter l’accord comme un succès, les responsables syndicaux changèrent de discours face au scepticisme des travailleurs. Certains des représentants syndicaux qui étaient apparus comme des activistes de la grève se transformèrent soudain en chauds partisans de la reprise. Le dirigeant de la FAISA déclarait « Nous avons obtenu tout ce qu’il était possible d’obtenir, notre lutte est celle des traminots, pas celle de l’ensemble du monde du travail » ; celui de la CGIL insistait : « Maintenant, il faut trouver une porte de sortie ».

À l’issue de plus de trois heures d’échanges très houleux, Andrea Gatto, secrétaire de la FAISA décréta qu’on avait assez perdu de temps et qu’il fallait voter, demandant à ceux qui étaient pour arrêter la grève à se mettre sur le côté droit de la salle et ceux qui étaient pour continuer sur le côté gauche. Au milieu du brouhaha et des cris de protestation, alors que bon nombre de présents n’avaient pas bougé, il prit une photo avec son téléphone portable en concluant : « la reprise du travail est décidée, l’assemblée est terminée » (les syndicats diront par la suite avoir estimé à 65 à 70 % ceux qui étaient pour la fin de la grève). Des grévistes, en particulier parmi les plus jeunes, hurlèrent leur colère. Certains quittèrent la salle en déchirant leur carte syndicale après avoir tenté de monter sur la tribune protégée par le service d’ordre. [3]

Les suites...

Dans la foulée de la grève de Gênes, les employés d’ATAF, la société de transports publics de Florence, ont fait grève deux jours au début du mois de décembre contre le projet de séparation de leur entreprise en trois entités, suivis par ceux de la CTT de Pise, eux-aussi passant outre préavis et service minimum.

Le 16 décembre, pour sauver la face, les fédérations syndicales des transports publics ont appelé à une grève nationale de 4 heures. Celle-ci a été globalement bien suivie : avec par exemple près de 90 % de grévistes à Turin où la municipalité envisage de vendre 49 % de GTT, l’entreprise publique de transport qui emploie 5 000 salariés ; ou encore à Milan où les lignes de métro ont été complètement fermées.

Si, l’« étincelle » de Gênes n’a pas suffi à enflammer les centaines d’entreprises italiennes concernées actuellement par des menaces de fermeture, les suppressions d’emplois, le chômage technique, et la remise en cause des salaires et des horaires... c’est bien cette lutte d’ensemble qui serait nécessaire. Et c’est sans doute ce sentiment que reflète la sympathie rencontrée par la grève des traminots génois.

20 décembre 2013, Thierry FLAMAND


Le mouvement des Forconi

Le 9 décembre dernier, les Forconi (littéralement les « porteurs de fourches ») ont appelé à « bloquer l’Italie ». Dans de nombreuses villes, ils ont établi des barrages routiers, bloqué gares et aéroports. La protestation s’est poursuivie et amplifiée pendant plusieurs jours, provoquant la panique dans la classe politique. Un tract du « Mouvement des Forconi » disait qu’ils avaient l’intention de continuer leurs actions jusqu’à ce que tous les politiciens s’en aillent, et invitait la population à faire des provisions de denrées alimentaires.

Qui sont les Forconi que la presse a comparés aux « Bonnets rouges » ?

Le mouvement des Forconi est né en Sicile il y a un an, pour protester contre l’augmentation du prix du gas-oil. Il ne comptait alors que quelques centaines de routiers et d’agriculteurs. Cette fois l’explosion de colère s’est répandue dans toute la péninsule.

Dans ce mouvement se sont rassemblés des petits patrons, des agriculteurs, des commerçants, des transporteurs routiers, rejoints par des chômeurs ou des précaires. Ils manifestent avec pour seule bannière le drapeau italien, se disant « contre le Far-West de la globalisation qui a fait disparaître le travail de l’Italie » et pour « rendre sa souveraineté au peuple ». Ils n’ont pas de revendications précises, si ce n’est de renvoyer les politiciens « tutti a casa » (tous à la maison) et demander la sortie de l’euro.

Les causes de la colère

Selon l’ISTAT (Institut national de la statistique), près de huit millions d’Italiens vivent en dessous du seuil de pauvreté. La crise a d’abord frappé les salariés, dont beaucoup se sont trouvés licenciés ou en « cassa integrazione » (chômage partiel de longue durée). Elle a aussi ruiné de nombreux petits patrons, commerçants, artisans ou membres des professions libérales, les conduisant au désespoir... En 2013, 6 500 entreprises ont fait faillite et, pour les dix premiers mois de 2013, selon une enquête, il y a eu 119 suicides pour « raison économique », dont 54 d’entrepreneurs.

L’intervention de l’extrême-droite

Si les Forconi se proclament apolitiques, les groupes néo-fascistes comme Forza Nuova ou Casa Pound ont rapidement tenté de récupérer le mouvement. On a vu des bras tendus faisant le salut fasciste dans les manifestations.

La presse jouant à se faire peur évoquait même la « marche sur Rome » de Mussolini à propos de la manifestation prévue le 18 décembre dans la capitale. En fait, au lieu des 15 000 personnes seulement 3 000 ou 4 000 se sont déplacées. Les dirigeants des Forconi qui avaient proclamé qu’ils occuperaient Rome jusqu’à la démission de tous les politiciens ont dû reporter au lendemain des fêtes la suite du mouvement.

Un avertissement

On a vu dans certaines villes les manifestants s’en prendre au siège de la CGIL. L’exaspération d’une partie de la petite bourgeoisie italienne peut-elle devenir une force pour l’extrême-droite qui dirigerait sa rage contre les travailleurs ? D’autant que les confédérations syndicales ne prennent aucune initiative pour combattre la politique d’austérité et apparaissent de fait comme les complices du gouvernement ? On n’en est pas là, et c’est peut-être le refus d’être assimilés aux néo-fascistes, de plus en plus visibles dans les manifestations, qui explique en partie l’échec de la manifestation à Rome.

Mais le meilleur moyen pour la classe ouvrière de ne pas laisser le terrain libre aux forces les plus réactionnaires, c’est qu’elle prenne elle-même la direction de la révolte sociale. Celle des salariés, comme celle des autres couches populaires.

T. F.


[1Marco Doria, qui a commencé sa carrière politique au Parti communiste italien, a remporté les dernières élections municipales en 2012, en se présentant comme un « citoyen de gauche », prétendant incarner un renouveau par rapport à l’ancienne maire du Parti Démocrate. L’un de ses principaux axes de campagne était la défense des services publics.

[2À l’AMT, sur 2 350 salariés, la FAISA (Federazione Autonoma Italiana Sindacale Autoferrotranvieri : syndicat corporatiste) compte environ 850 syndiqués et la CGIL 480. Les autres syndicats sont très faibles.

[3À voir : les vidéos en direct de cette assemblée houleuse : http://video.repubblica.it/edizione...

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