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Iran : 6 000 ouvriers imposent la renationalisation de leur usine après trois ans de mobilisation et de grèves

29 juin 2021 Article Monde

Le complexe sucrier iranien de Haft Tappeh, où travaillent près de 6 000 ouvriers (dont 2 500 saisonniers), privatisée en 2015, a été renationalisé début mai à la suite de plusieurs vagues de grèves. Si la nationalisation du site, la « destitution des patrons privés », comme ils disent, apparait à juste titre aux travailleurs comme une victoire dans un pays qui a écrit dans sa Constitution en 2006 que « 80 % de l’économie devait être privatisée » dans un délai de vingt ans, elle ne laisse place, pour autant, à aucune illusion parmi eux.

Retour sur un long combat

Depuis 2018, ce grand centre industriel, qui compte des plantations de cannes à sucre et une raffinerie, a connu une dizaine de grèves, toutes dirigées par un comité de grève révocable. Celles-ci ont largement influencé la révolte de la jeunesse de novembre 2019 (les prises de contacts avec le mouvement étudiant ont été importantes et perdurent), mais aussi le mouvement ouvrier iranien dans son ensemble. Il n’est qu’à entendre le discours d’un des leaders du mouvement de Haft Tappeh, Esmail Bakhshi, au moment de cette victoire pour en être convaincu :

« Je salue toutes les femmes de Haft Tappeh, tous les enfants de Haft Tappeh, tous les ouvriers, les enseignants, les infirmières, tout le mouvement des droits des femmes, tous les retraités, et ceux qui nous ont tout le temps soutenus et qui se sont fait emprisonner pour nous, nos chers étudiants. »

Pour cette raison, les ouvriers de Haft Tappeh ont subi une répression très dure depuis 2015, en particulier les dirigeants et membres du comité de grève comme Bakhshi, à coups de licenciements, d’arrestations et de condamnations. Ce dernier, licencié et réintégré à plusieurs reprises, a par exemple été torturé pour déclarer qu’il avait été politiquement manipulé par des militants communistes en exil. Mais les luttes et les grèves ont très souvent eu raison de ces tentatives d’intimidation [1].

L’expropriation des patrons privés

S’il y a eu tant de grèves, c’est bien parce que les conditions de travail se sont dégradées. Alors qu’on leur promettait la prospérité, avec la cession du site au privé, les ouvriers ont été confrontés à la réalité du capitalisme : baisses de salaires, salaires impayés plusieurs mois d’affilée (l’une des raisons qui a déclenché les premières grèves), suppression des activités culturelles et sportives proposées aux familles, répression des contestataires. En témoigne le discours que Bakhshi a donné en mai lors de la victoire :

« Ils ont privatisé avec des promesses utopiques. Le capitalisme nous apportera la prospérité, la qualité de vie va vraiment s’améliorer, les salaires vont augmenter, les conditions de travail vont s’améliorer. Que de promesses utopiques ! De très belles promesses, mais la seule réalité que nous avons vécue sous ce capitalisme, ça a été la laideur et encore la laideur ! Il a même détruit les quelques petites beautés présentes dans nos vies passées. Pourquoi ? Parce que son seul souci, c’est le profit. Il a baissé les salaires des travailleurs pour gagner plus de profits, a anéanti les activités culturelles et sportives à Haft Tappeh, au motif qu’elles n’étaient pas suffisamment rentables pour lui. Les activités au service des familles ont disparu. »

La nationalisation est vue comme une victoire en raison du pied de nez immense qui est ainsi fait à la politique de privatisation de l’économie par le régime iranien. À la suite de la révolution iranienne de 1979, puis, après la chute du Shah, la reprise en main du régime par la dictature islamiste, une grande partie de l’économie du pays avait été nationalisée. Bien souvent pour reprendre les entreprises des mains des ouvriers qui en avaient chassé les patrons et pour affaiblir les conseils ouvriers, les shoras, qui avaient pris leur direction. Les grandes industries, les mines, le secteur de l’énergie, le secteur bancaire et des assurances, les télécommunications, la poste, le ferroviaire, l’aéronautique et même une grosse partie de l’automobile sont devenus des entreprises publiques. En 2005, les dignitaires du régime se sont lancés dans une reprivatisation accélérée, pour accaparer plus directement, ou via leurs fondations religieuses, les richesses produites dans le pays. Le Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime, dont les membres sont nommés par le guide suprême Khamenei, a adopté une résolution selon laquelle les problèmes économiques du pays exigent la concession d’une partie des industries-mères au secteur privé. Pour bien enfoncer le clou, en juin 2006, l’objectif de privatisation de 80 % des actifs publics a été introduit dans la Constitution. Politique qui a permis à nombre de dignitaires du régime de s’enrichir à foison, à force de corruption, de détournements de fonds, recevant des aides publiques pour des investissements qui ne voient jamais le jour.

En obtenant la nationalisation, les travailleurs de Haft Tappeh espèrent sécuriser leur emploi et leur salaire. Pour autant, l’État n’est en rien le garant de bonnes conditions de travail et ne met pas à l’abri d’une nouvelle privatisation, puisque c’est lui-même qui avait cédé l’usine au privé pour des clopinettes en 2015. « Haft Tappeh a été libérée des mains du secteur privé, mais nous ne sommes pas libérés pour autant », prévient un leader ouvrier. C’est pourquoi le mot d’ordre de « contrôle ouvrier » a été largement repris depuis 2019, et même au-delà de Haft Tappeh. Par exemple, à Ahvaz, à une centaine de kilomètres plus au sud, où les 3 000 ouvriers de l’aciérie locale multiplient aussi les grèves ces dernières années, également contre la privatisation et les salaires impayés. Les ouvriers des deux sites avaient d’ailleurs manifesté ensemble en novembre 2018, dans les rues d’Ahvaz, pour la libération des grévistes de Haft Tappeh emprisonnés par le régime.

Organiser la suite : place au contrôle ouvrier

Ainsi, le comité de grève, à la fin du mois dernier, a d’emblée invité tous les ouvriers à organiser une nouvelle élection de délégués ouvriers pour préparer la mise en place d’un contrôle ouvrier et d’un double pouvoir au sein de l’usine :

« Certains disent que ce n’était qu’une lutte revendicative et pas une lutte politique. Ils négligent le prix que nous avons payé : plus de 300 dossiers judiciaires ouverts, des dizaines de travailleurs licenciés, des dizaines emprisonnés. Nous avons payé tous ce prix, ce n’était pas un jeu. Mais nous sommes au début du chemin. Tous ceux qui font des promesses utopiques sont des escrocs. Nous n’en sommes qu’au début de la lutte, il faut tout prendre en main désormais. Si vous ne voulez pas que ce soient les hauts fonctionnaires d’Etat qui vous oppriment, alors premièrement, dans différents secteurs, créez un comité pour préparer les élections au vote proportionnel selon le nombre de travailleurs des divers secteurs. Deuxièmement, dans les plus brefs délais, créez une assemblée des délégués de Haft Tappeh. Nous invitons les ingénieurs et techniciens à créer un comité technique pour que les travailleurs puissent prendre en main la production aussi vite que possible. Nous devons gérer les choses, nos femmes doivent pouvoir intervenir dans les affaires de l’usine. Que doit faire désormais l’Etat ? S’en tenir à assurer [dans l’usine] la santé, la sécurité, l’hygiène. Pour cause, que fait l’Etat pour la vaccination ? Nous devons l’obliger à vacciner les travailleurs. Ce n’est pas aux travailleurs de payer leur vaccin. Tout le poids de la production pèse sur les travailleurs, et c’est à nous de payer les vaccins ? »

À l’heure où nous écrivons, rien n’est réglé à Haft Tappeh : les travailleurs de l’usine, et notamment les ouvriers agricoles, sont toujours en grève puisque les autorités locales, sous l’influence évidente du patron viré, Asadbeigi, ont décidé de réduire les quotas d’eau pour les cultures du sucre, afin de montrer aux ouvriers qu’ils sont bien incapables de gérer seuls la production. Toujours avec le même objectif, il y a quelques semaines, le même patron n’avait rien trouvé de mieux que de tenter de brûler les champs ! C’est allé crescendo depuis mai, où il avait payé des mercenaires pour aller agresser les ouvriers. Et comme si cela ne suffisait pas – il faut dire que ces derniers sont quand même vachement déterminés ! – Asadbeigi a dégainé une autre vieille astuce dans la panoplie du parfait sabotage de grève : le refus de payer les salaires des derniers mois. Les ouvriers sont donc encore loin d’en avoir terminé avec lui, et il est primordial que leur lutte et leurs mots d’ordre soient repris ailleurs avec vigueur.

Étendre les luttes et les coordonner

Depuis le 20 juin, des grèves dans les raffineries du pétrole et du gaz ont explosé dans tout le pays pour réclamer des augmentations de salaires et des congés supplémentaires Les ouvriers mènent ce qu’ils appellent « la campagne des 20-10 » : 20 jours de travail pour 10 jours de congés, car le travail est très pénible en raffinerie et qu’ils viennent de tout le pays pour y travailler, laissant leurs familles pendant de très longues périodes. Or, les grévistes, dans leur communiqué commun, mentionnent eux-mêmes les leçons que donnent la lutte de Haft Tappeh et la nécessité de prendre des décisions par eux-mêmes et ne pas laisser les patrons faire la loi. Et dans ces grèves, qu’il s’agisse des raffineries du sucre, du pétrole ou du gaz, tous ont à cœur de se coordonner et de débusquer les faux-amis.

Et pour cause, ces grèves marquent l’actualité du pays au point que même des candidats à l’élection présidentielle qui s’est déroulée le 18 juin s’étaient sentis obligés, en raison de la popularité de leur lutte dans le pays, d’apporter une certaine forme de soutien aux grévistes de Haft Tappeh. Ces derniers ne s’en sont pas laissés compter puisqu’ils ont aussitôt publié un communiqué pour affirmer que les élections n’étaient pas leur affaire et qu’elles ne leur apporteraient rien qui puisse réellement les aider dans la bataille contre le capitalisme, que ce soient les conservateurs ou les réformateurs qui l’emportent.

La remontée du mouvement ouvrier iranien qui, malgré la répression, se manifeste aujourd’hui au grand jour, est un fait bien plus marquant que l’alternance à la présidence entre le religieux « modéré » Rohani, et l’ultra-réactionnaire Raïssi qui vient d’être élu. Il est porteur d’espoir pour l’avenir.

Barbara Kazan

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