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Interview d’un gréviste cheminot par le PO d’Argentine

16 janvier 2020 Politique

Un cheminot gréviste de l’AG de la Gare d’Austerlitz, militant de la fraction L’Etincelle a répondu aux questions du Partido Obrero (Parti ouvrier) d’Argentine (publié sur le site de Prensa Obrera).


Q1 : La semaine prochaine sera importante pour la lutte, en ce jour de dimanche quelles sont les perspectives ?

S’il y a bien une caractéristique du mouvement actuel, c’est qu’il n’est pas corporatiste. Les cheminots de la SNCF ont participé à quatre mouvements nationaux reconductibles dans les cinq dernières années. Dans les précédents conflits, la bureaucratie syndicale avait la marge de manœuvre pour encourager les préjugés corporatistes –ces sentiments venaient toujours d’en haut et rarement de la base. La CGT cheminots a bien tenté dans les premiers jours de la grève d’introduire des revendications très sectorielles d’entreprise, mais ça n’a pas pris.

Les grévistes sont fiers de participer à un mouvement de l’ensemble des travailleurs contre Macron et sa politique patronale. Principalement trois secteurs sont en grève illimitée soit chaque jour plusieurs dizaines de milliers de salariés : la SNCF, la RATP et l’éducation nationale. D’autres rejoignent le mouvement de manière plus minoritaire comme la culture, EDF, les raffineries ou les ports. Lors des quatre « temps forts » (c’est ainsi que la bureaucratie syndicale nomme les journées de manifestation nationale des 5, 10, 17 décembre et 9 janvier), il y avait environ 2 millions de grévistes.

Une grève de masse, mais pas encore une grève générale. L’enjeu vital est que le mouvement s’étende et que d’autres couches de travailleurs basculent dans la grève illimitée. C’est de ce point de vue que la semaine à venir est décisive.Du 5 au 19 décembre, la grève s’est installée de manière très forte dans ses bastions, largement soutenue dans toute la classe ouvrière. Mais au soir du 19 décembre, après la forte journée nationale du 17 décembre, la bureaucratie syndicale a fait le choix de n’appeler à une prochaine journée que trois semaines plus tard, le 9 janvier. Du 19 décembre au 6 janvier, pendant les fêtes, la base des grévistes - de fait abandonnée par les directions syndicales et consciente pour beaucoup de l’être - a pourtant fait vivre le mouvement avec des trésors d’imagination alors que la bureaucratie appelait de fait à offrir une trêve à Macron. Vous avez peut-être vu les images des grévistes de l’opéra de Paris qui ont offert un spectacle dans la rue le jour de Noël. Puis nous avons vécu la semaine dernière une remontée du mouvement avec deux manifestations massives les 9 et 11 janvier, où la détermination des travailleurs était visible.

Désormais il faut gagner des secteurs pour un relais. La première condition pour y parvenir est de tenir : malgré les craintes après 40 jours de grève, malgré des reprises partielles du travail, toutes les AG de ce lundi matin 13 janvier ont voté la poursuite du mouvement. Les médias avaient annoncé dès ce week-end que la situation allait revenir à la normale dans les transports… Heureusement ce n’est pas le cas ! Et quelques actions spectaculaires ont aussi marqué la journée, en riposte à la répression policière qui a marqué les deux dernières manifestations : en particulier le blocage intempestif et « surprise » de la ligne 9 du métro parisien, qui a foutu un sacré bordel !

Q2 : La grève met le mouvement ouvrier au défi d’une politique de choc, frontale,réactionnaire et avec une répression très dure. Quelle signification, quelle importance donner à cette grève ? Quels ont été les influences du mouvement des gilets jaunes survenu en novembre 2018 ?

Lors des tournées de préparation de cette grève, au mois de novembre, un collègue m’a fait remarquer que nous étions déjà en bagarre depuis des mois. Au mois de mars 2018, nous, les cheminots, avons entamé une grève de plusieurs mois contre Macron, le premier bras de fer « thatchérien » avec le président des riches. Son attaque est passée mais nous n’avons pas subi la démoralisation qu’il recherchait. A la fin de l’année 2018, quatre mois après la fin de la grève des cheminots, c’est le mouvement des gilets jaunes qui commençait, avec des émeutes ouvrières dans les quartiers bourgeois.Et maintenant ce mouvement d’ensemble. Macron ne laisse pas de répit à la classe ouvrière mais elle le lui rend bien !

Le pouvoir a eu très peur des travailleurs en gilets jaunes car ils échappaient à toute institutionnalisation. Avec qui négocier pour endormir la colère sociale ? Les syndicats, dont c’est le rôle habituel, ont immédiatement pris des positions extrêmement hostiles au mouvement, en pensant sauver la peau de Macron lorsque tout ce beau monde paniquait début décembre. En vain. Les Gilets jaunes ont fait une démonstration de détermination qui compte beaucoup aujourd’hui. De nombreux collègues en grève, surtout des non syndiqués, les citent en exemple.

Face à ce mur, le pouvoir a considérablement durci la répression policière et judiciaire : usage massif de gaz lacrymogènes, de LBD ou grenades de désencerclement, en riposte aux provocations de blacks-blocs qui se mêlent à l’occasion aux cortèges, mais surtout et bien plus généralement à froid contre les manifestants et grévistes eux-mêmes. Certes il n’y a pas de morts tués par tirs de balles réelles, mais de nombreux blessés graves, avec des mains arrachées ou des yeux bousillés. Il y a des arrestations et garde à vue en masse, aussi. Au point que des institutions internationales ont dénoncé les pratiques policières de la France. Jusqu’au 5 décembre, cela a eu pour effet de dégarnir les cortèges. Mais depuis la peur est retombée, bien que la répression n’ait pas cessé (au contraire elle s’exerce à fond contre les piquets de grève, en particulier des chauffeurs de bus), et elle est remplacée par la colère contre ce gouvernement qui ne sait que jouer de la matraque.

Q3 : Cette grève, la plus longue de la SNCF, si je ne me trompe pas, a été portée par les militants de la lutte. Quelle a été la politique des directions des bureaucraties syndicales ? Comment faire pour faire face à la nécessité d’une politique de mobilisation opposée aux directions syndicales alors que que les confédérations sont les seules à pouvoir appeler à des mobilisations d’ampleur nationale ?

La grève du 5 décembre s’est préparée dans un climat contradictoire. Mais fondamentalement c’est une poussée qui vient d’en bas. C’est sous cette pression que les directions syndicales (vous savez peut-être qu’il en eixste presque une dizaine), dans leur concurrence entre elles et leur volonté de rester aux manettes pour canaliser les luttes ouvrières, ont posé les préavis nécessaires. Aujourd’hui, une intersyndicale continue d’appeler à la grève jusqu’au retrait du projet mais sans rompre le dialogue avec le gouvernement et le patronat comme l’exigent les grévistes dans les AG.

Après la leçon des gilets jaunes, ce gouvernement, qui a sévèrement restreint les moyens des délégués syndicaux de base l’an dernier par une nouvelle législation, tente de remettre en selle les bureaucraties pour amortir le choc social de la grève. Mais jusqu’ici ses manœuvres ne sont pas concluantes. Il vient d’aboutir à un prétendu compromis qui n’a été accepté que par les confédérations syndicales qui ne participent pas à la grève (CFDT et UNSA).

La direction de la CGT (anciennement liée au parti communiste stalinien et qui reste dominante électoralement dans les milieux industriels et de fonction publique) avance dans ce mouvement avec une épée dans le dos : la pression des grévistes. Jusqu’ici sa politique est assez habile pour être interprétée favorablement par sa base même si la méfiance est importante. Une précision par rapport à la question : bien sûr les appels à la grève des syndicats, en particulier à ces journées interprofessionnelles nationales qui à ce jour rythment le mouvement, jouent un rôle important dans les mobilisations. Mais jamais une grève générale n’a été appelée par les directions syndicales… ce qui n’a pas empêché ni 1936, ni 1968.

Q4 : Le mouvement de grève a vu s’épanouir de multiples formes d’organisation de la base et des militants. Quelle est ton expérience comme militant cheminot, comment cela a-t-il influencé la grève, quelles sont les limites constatées ?

Ce sont les salariés de la RATP qui ont allumé l’étincelle, par une grève du 13 septembre suivi au-delà des espérances des directions syndicales qui y appelaient. Comme un életrochoc : menace soudaine pour le pouvoir, bouffée d’espoir pour les salariés. Des équipes militantes mélangeant syndiqués et non syndiqués ont alors préparé le 5 décembre d’arrache-pied par des tournées de terrain, sans attendre les appareils – ils seraient encore en train d’attendre sinon. A la SNCF, l’ambiance a décollé mi-octobre, suite à des débrayages répétés, sans préavis, des grèves sauvages annonciatrices du mouvement à venir. C’est d’ailleurs dans la foulée que la CGT s’est sentie obligée d’appeler fermement au 5 décembre.

La grève est à l’image de cette préparation : portée par l’activité des travailleurs. A la SNCF, les AG sont quotidiennes et chaque jour les débats portent sur les perspectives du mouvement et les actions en prévision. A la RATP, ce sont les piquets de grève, moins formalisés, qui jouent ce rôle.

La grève est vivante, animée par des jeunes travailleurs (pour beaucoup de 25 à 35 ans) qui pour certains militent pour la première fois et montrent une lucidité et une détermination exceptionnelles. Mais animer n’est pas tout à fait diriger. Les organes qui permettraient de donner une réalité au slogan populaire « la grève aux grévistes », c’est-à-dire les comités de grève et coordinations, sont plus difficile à mettre en place car ils sont combattus sournoisement ou ouvertement par les bureaucraties.

Q5 : et la politique des organisations et courants révolutionnaires ?

Globalement tous les courants et militants révolutionnaires (essentiellement dans LO et le NPA mais pas seulement) poussent pour que le mouvement aille le plus loin possible. Le discours est le même sur les orientations générales à prendre face au gouvernement et à ses manœuvres. Chacun des courants expérimente sa tactique propre pour le développement et l’organisation de la lutte. Certains misent sur le développement de courants syndicaux dits « lutte de classe », et mènent localement la grève en leur nom. D’autres, comme nous, priorisent les tentatives d’auto-organisation - mais une fois qu’on a dit ça, les questions tactiques se posent pour en trouver les meilleures formes.

Dans tous les secteurs où nous sommes, nous tentons de susciter des comités de grève, regroupant syndiqués de tous syndicats et non syndiqués, élus et révocables par les AG quotidiennes de grévistes. Nous ne sommes pas les seuls, le mot « comité de grève » est devenu à la mode dans ce mouvement qui en a vu naître davantage, en un mois, qu’au cours des quarante dernières années. Même si derrière ce mot se cachent des réalités diverses : parfois des intersyndicales, d’autres fois de simples groupes d’animation ou d’organisation d’action, mais aussi des comités émanant démocratiquement d’AG de grévistes qui les ont élus et leur font confiance.

Mais dans un mouvement national et interprofessionnel, et même déjà dans les secteurs en pointe que sont la SNCF (entreprise à l’échelle nationale) et la RATP (entreprise à l’échelle de la région parisienne), qui sont donc de grosses entités composées d’une myriade de sites épars, les comités de grève sont insuffisants pour disputer la direction aux bureaucraties syndicales. Il faut une coordination des grévistes. Dans tous les mouvements cheminots précédents, nous avions déjà posé des jalons, le dernier en date étant ce que nous avions appelé les « rencontres intergares ». Dès la fin du mois de septembre, nous avons participé à construire des « rencontres RATP/SNCF », car nous sentions que ces deux secteurs seraient moteurs. L’initiative revient à un groupe d’une poignée de salariés RATP, la plupart non syndiqués, « l’union fait la force. » Cette simple rencontre aurait pu se développer dans la grève jusqu’à devenir un embryon de coordination, mais elle reste malheureusement encore trop limitée pour réellement constituer une direction alternative aux bureaucraties.

Ce n’est pas la seule tentative, et c’est la preuve du foisonnement de ce mouvement hors-norme qui marque une poussée de politisation dans la classe ouvrière.

13 janvier 2020

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