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25 décembre 1991, il y a trente ans, la fin de l’URSS

21 décembre 2021 Article Monde

(Carte : éclatement de l’URSS en la Russie et 14 autres républiques)

La Place Rouge était vide, le mercredi 25 décembre 1991 à la nuit tombée, quand Mikhaïl Gorbatchev, président de l’URSS [1], a annoncé à la télévision sa démission et la dissolution de l’URSS (officialisée le lendemain par la chambre haute du Soviet suprême). Le drapeau rouge de la révolution d’Octobre, derrière lequel la bureaucratie stalinienne continuait à se draper malgré son reniement du communisme, était aussitôt remplacé par le drapeau tricolore de la vieille Russie tsariste. Boris Eltsine, qui s’était déjà hissé depuis mai 1990 à la tête de la Fédération de Russie [2], prenait toutes les prérogatives de l’ex-président de l’Union soviétique, dont la mallette de contrôle des armes nucléaires. Et la Fédération de Russie (communément appelée « Russie ») héritait du siège de feu l’Union à l’ONU.

Ce dernier épisode concluait en quelque sorte l’œuvre de Gorbatchev (qui dirigea l’Union soviétique de mars 1985 à décembre 1991) : la réintégration dans le monde capitaliste de ce qu’avait été l’URSS. Lui, le principal artisan de cette évolution et achèvement de la contre-révolution stalinienne, était donc éjecté, au dernier virage, par l’accélération du processus qu’il avait lui-même conduit et pour lequel les grandes puissances occidentales lui avaient accordé un prix Nobel de la paix en 1990.

Le nouvel homme fort de la Russie, Boris Eltsine, n’a pas daigné se prêter à une cérémonie de passation des pouvoirs, ni même à la passation de la fameuse mallette, qu’il a fait récupérer par son ministre des Armées. Par contre le président des États-Unis, George Bush (père), a tenu à faire part « au nom du peuple américain » de sa « gratitude à Mikhaïl Gorbatchev » pour le rôle joué dans cette évolution.

Gorbatchev, ses ultras et ses conservateurs : trois fractions pour une même politique

La perte du pouvoir par Gorbatchev remontait en fait à plusieurs mois, au putsch raté du 19 août 1991, organisé par une poignée de hauts cadres de l’État et de l’armée. Le « Comité d’État pour l’état d’urgence » qui s’arrogeait le pouvoir, profitant de l’éloignement de Gorbatchev parti en vacances, était constitué de rien moins que du vice-président de l’URSS, du Premier ministre, du président du KGB (l’omnipuissante police politique), du ministre des Armées et du ministre de l’Intérieur.

Au sein des hauts cadres de l’appareil d’État et de l’ex-Parti communiste, les putschistes faisaient partie de ceux qu’on surnommait alors les « conservateurs ». Mais pas plus que les « libéraux » du clan Eltsine, qui reprochaient à Gorbatchev de ne pas aller assez vite dans les privatisations des grands centres industriels du pays, les « conservateurs » ne voulaient conserver l’ancien régime. Ils s’étaient empressés de réaffirmer dans leurs déclarations au moment du putsch leur intention de continuer à favoriser le développement de l’entreprise privée : « Tout en développant les multiples modes de production dans le domaine de l’économie nationale, nous soutiendrons également l’entreprise privée, en lui accordant les possibilités nécessaires à son développement. » Profession de foi qu’ils accompagnaient de quelques déclarations démagogiques promettant « le gel et la baisse des prix sur certains produits alimentaires » et le « relèvement des salaires ». Une grande partie d’entre eux avaient d’ailleurs été ministres du gouvernement Gorbatchev, qui, tout au long de son règne, avait surfé sur les alliances avec les diverses fractions rivales à la tête de l’État : les ultralibéraux qui avaient le pied sur le champignon pour accélérer le rythme des réformes ; les conservateurs qui n’étaient conservateurs qu’au sens réactionnaire du terme, favorables à un conservatisme social et un régime fort. Ces derniers ne craignaient, dans la restauration capitaliste qu’ils prônaient eux aussi, que les dérapages qui affaibliraient leur puissance.

Le putsch s’effondrait en quelques heures. Ses initiateurs n’avaient trouvé finalement de soutien nulle part. Pas même dans l’armée dont ils étaient en principe les chefs, mais qui était restée l’arme au pied quand le président de la Russie, Boris Eltsine, était monté sur un des chars venus assiéger le parlement pour faire son discours, puis avait pris, au nom de la Russie, un décret mettant l’armée et les troupes du KGB sous sa propre autorité.

En même temps qu’il balayait les putschistes, le président de la Russie prenait définitivement le pas sur son concurrent direct, Mikhaïl Gorbatchev. Sur le plan du rapport de force entre les deux hommes, le scénario final du 25 décembre était en fait déjà écrit.

De l’ordre bureaucratique au chaos du marché

Au-delà de ce qui était en partie une guerre des postes, ce qui dans l’URSS de 1991 distinguait les « conservateurs » des « libéraux » n’était pas le fond des réformes : plutôt le rêve qu’avaient fait les premiers d’un passage au capitalisme dans l’ordre. Une gageure !

Car l’ouverture à la « libre entreprise » allait inévitablement engendrer ses Chicago et la loi des gangs de la jungle capitaliste. L’apogée, qui allait arriver un peu plus tard, au moment des grandes privatisations de l’ère Eltsine, était prévisible, même si probablement pas dans tous ses excès : on a pu voir des bureaucrates régionaux arriver avec leurs hommes, kalachnikov en main, dissuader leurs concurrents de Moscou de participer aux enchères de la vente par l’État de fleurons industriels locaux, afin de se les attribuer à bas prix. L’ère de Gorbatchev, de sa « perestroïka » (la « reconstruction ») et de sa « glasnost » (la « transparence »), avait engagé avec une certaine prudence le basculement de l’ordre bureaucratique d’une économie étatisée (avec sa couche de bureaucrates privilégiés et le règne de la corruption) à l’économie de marché, comme on surnommait le nouveau capitalisme russe au début. À petits pas au début, mais sur une pente qui allait irrémédiablement vers la liquidation de ce qu’à son corps défendant la bureaucratie avait sauvegardé (et bien mal), jusque-là encore, des acquis d’une révolution prolétarienne qui avait secoué la planète.

En à peine quatre ans, de la première loi sur « l’activité professionnelle individuelle » promulguée en novembre 1986, à l’annonce des premiers plans de privatisation en 1990, ce basculement a été mené par réformes successives ouvrant la porte à la libre entreprise et à la propriété privée des moyens de production : autorisation de création d’entreprises privées (surnommées d’abord « coopératives »), développement des premières banques privées, des premières bourses des matières premières, puis fin du monopole d’État du commerce extérieur et appel aux capitaux étrangers pour des joint-ventures. Dès que les portes de la propriété privée des moyens de production et de la liberté d’entreprendre se sont entrouvertes, le souffle est passé, transformant ceux qui n’étaient que des bureaucrates dont le pouvoir et les grasses prébendes étaient liés à leur place dans les poupées russes de l’appareil d’État, en « nouveaux riches », c’est-à-dire nouveaux bourgeois, ou bourgeois tout neufs, possédant en propriété privée ce qu’ils dirigeaient hier. Et d’inimaginables mais bien réelles combines, valses de corruptions accompagnées de règlements de compte et assassinats, ont mené la danse. C’était le Far West au Far East. Le conseiller économique d’Eltsine, et en même temps représentant de Gorbatchev auprès du FMI, Grigori Yavlinski, auteur en août 1990 d’un « programme des 500 jours » (projet de mise en place en 500 jours de l’économie de marché, privatisations de masse et intégration au système économique mondial), disait lui-même en mai 1991 que le bouleversement en cours n’était « pas tant celui de la privatisation que celui du bradage de la propriété d’État ».

Côté création de banques privées, par exemple, c’est avec l’argent du Komsomol, l’organisation de la jeunesse communiste (repaire de jeunes loups bureaucrates) grâce à laquelle il avait monté son premier petit commerce dès les débuts de la perestroïka, qu’un Khodorkovski (qui fut un pilier du régime de Eltsine avant que Poutine ne lui impose dix ans de prison) avait créé en 1988 la première grande banque privée, la Menatep, qui lui a permis plus tard d’investir dans le pétrole. Sous Gorbatchev, les premiers plans de privatisation ont concerné surtout les petites et moyennes entreprises. Mais quelques cadres dirigeants d’entreprises d’État créaient dans le même temps, du fait de leurs positions, leurs propres entreprises privées de sous-traitance de ces usines d’État.

Et si la privatisation, ou comme dit Yavlinski, le bradage des plus gros fleurons de l’industrie allait surtout marquer le règne de Eltsine, elle affichait déjà sous Gorbatchev au moins deux réalisations spectaculaires : la privatisation en 1990 de l’usine de camion Kamaz dont les effectifs ont été dans la foulée réduits d’un tiers et la privatisation partielle en juillet 1991 de la plus grosse usine automobile du pays, Avtovaz (120 000 salariés à l’époque), dont le gouvernement décidait la mise en vente sur le marché mondial de 30 % des actions. (Fiat s’était mis alors sur les rangs, aujourd’hui c’est le groupe Renault qui en est l’actionnaire majoritaire.)

Prudence et démagogie pour éviter les réactions sociales

Sur ce programme, aucun des clans rivalisant pour le pouvoir, conservateurs d’un côté, ultralibéraux de l’autre – et Gorbatchev s’appuyant alternativement sur les uns ou les autres –, ne divergeait réellement, si ce n’est sur le rythme. Pour ces réformateurs, qui de toute évidence représentaient l’ensemble des hautes couches de la bureaucratie, toutes coteries et tendances confondues puisqu’aucune bouche ne s’est ouverte contre, la seule menace résidait dans une éventuelle réaction des travailleurs au pillage. Ce qui explique en partie la prudence initiale de Gorbatchev et son souci de brandir quelques promesses de libertés politiques (dont Poutine aujourd’hui n’a plus besoin) ou de mieux-être que le marché était censé apporter en remplissant les magasins.

Ainsi lors de la grève des mineurs de juillet 1989, dont le motif était les salaires, Gorbatchev s’était adressé aux grévistes à la télé pour les appeler à cesser leur mouvement, ces grèves « qui enfièvrent l’économie du pays », mais pour critiquer aussi les autorités locales qui auraient dû résoudre les problèmes. Il leur disait que lui, Gorbatchev, comprenait les revendications et qu’en ces jours « difficiles, inquiétants et dramatiques » que traversait le pays, leur grève montrait qu’il était temps « d’améliorer les conditions de vie des gens ». Un ton nouveau dans cette URSS où jusque-là toute grève était sauvagement réprimée. C’était l’occasion pour le maître du Kremlin de vanter sa perestroïka, de promettre qu’avec la liberté des salaires, les travailleurs qualifiés comme les mineurs seraient gratifiés, que le libre commerce remplirait les magasins et assurerait enfin le bien-être que connaissaient les travailleurs des pays occidentaux riches.

L’explosion de l’URSS, un sous-produit de l’ouverture du marché

Ce n’était donc pas l’éventuel chaos économique, engendré par la « grande braderie », qui inquiétait les putschistes conservateurs d’août 1991. Outre le danger d’explosions sociales – que Gorbatchev a maîtrisé – c’est celui d’un éclatement de l’URSS qui s’est dessiné avec les revendications de sécession de plusieurs républiques : un éclatement qui ne pouvait qu’affaiblir la puissance économique et militaire de l’URSS dans le monde et le pouvoir de ses dirigeants. Le putsch s’est effondré en moins de trois jours et l’éclatement en quinze républiques s’est accéléré dans la foulée à l’automne, avant d’être définitivement sanctionné par la fin officielle de l’URSS, le 25 décembre 1991.

L’explosion de l’URSS ne faisait pas partie du projet de réforme de Gorbatchev. Il en a résulté qu’elle fut accueillie avec une certaine méfiance du côté du monde impérialiste, lui-même voyant jusque-là dans la mainmise de Moscou sur les républiques de l’Union, et plus particulièrement sur celles du sud (Caucase et Asie centrale), un élément de stabilité. Même si par la suite ces mêmes puissances occidentales se sont précipitées sur le gâteau, voire ont attisé des braises.

Les républiques constitutives de l’URSS ont donc l’une après l’autre, entre mars 1990 et décembre 1991, déclaré leur indépendance. La tentative de constitution, lors d’une conférence à Alma-Ata (Kazakhstan) quelques jours avant la fin officielle de l’URSS, le 21 décembre, d’une Communauté des États indépendants (CEI, qui en réalité est vite devenue une coquille vide) regroupant, lors de sa proclamation, onze de ces républiques), n’avait rassuré qu’un Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères de Mitterrand, qui s’en félicitait en ces termes : « on pouvait craindre que les choses partent dans tous les sens et qu’à l’ancienne Union se substitue le chaos. »

Ce qui intéressait les Occidentaux n’était pas de voir l’URSS éclater en morceaux. C’était de pouvoir clamer haut et fort que c’en était fini du communisme (même si l’URSS ne l’était plus depuis longtemps), fini de ce chancre hérité d’une révolution ouvrière à vocation internationale, depuis longtemps trahie, mais dont l’État bureaucratique qui en était la scorie maintenait néanmoins une sphère du monde à l’abri de leurs libres pillages et investissements comme de leur influence politique.

L’éclatement de l’URSS fut une conséquence de la restauration capitaliste. Avec les privatisations, la fin du monopole du commerce extérieur et l’ouverture au marché mondial, les coteries dirigeantes locales y voyaient leur avantage. Auparavant, dans les hautes sphères de la bureaucratie, ceux qui avaient le bras long jusqu’à Moscou, comme Iouri Tchourbanov, gendre de Brejnev (président du Soviet suprême de l’URSS de 1977 à 1982) et vice-premier ministre de l’Intérieur de l’Union, pouvaient en toute quiétude se remplir les poches par la vente en douce de coton ouzbek (en compagnie du ministre de l’Intérieur de la république d’Ouzbekistan et de quelques autres responsables de cette république d’Asie centrale). Avec le risque de retour de bâton en cas de règlement de comptes au sein de la bureaucratie ou à l’occasion de quelques campagnes anti-corruption. Tchourbanov et ses acolytes, eux, furent arrêtés en 1987 sous le règne de Gorbatchev. Mais avec la fin du monopole du commerce extérieur de l’URSS et l’ouverture du marché, il suffisait d’être le chef de sa région, de sa république, ou le dirigeant de son consortium industriel (avant même d’en devenir le propriétaire) pour faire son beurre avec les richesses qu’on contrôlait. L’intérêt d’avoir des relations directes avec les pays occidentaux sans dépendre de Moscou, vendre pétrole ou autres matières premières sur leur marché, plus fructueux que le marché intérieur de l’URSS, avait pour les dirigeants locaux un intérêt évident.

Dans cette Union que la dictature stalinienne avait retransformée en « prison des peuples », l’explosion des nationalismes en URSS était encouragée par la « glasnost » (la « transparence ») proclamée par Gorbatchev. Mais les aspirations nationales à plus de liberté, à la fin du mépris et des inégalités, récupérées par les bureaucrates locaux, ont vite pris une autre tournure nationaliste, voire carrément xénophobe comme à Soumgaït, en Azerbaïdjan, fin février 1988, contre une communauté arménienne. En riposte à des manifestations arméniennes pour le rattachement à l’Arménie du Haut-Karabagh (une enclave arménienne au sein de l’Azerbaïdjan), un véritable pogrome a été organisé dans cette banlieue ouvrière de Bakou, contre la population arménienne de la ville, au cours duquel plus de trente personnes furent tuées.

Les sentiments d’oppression par le pouvoir central ressenti par les populations des républiques périphériques, surtout des plus pauvres, furent l’un des moteurs de l’explosion, bien-sûr. Mais ils furent attisés et utilisés sur le terrain du nationalisme le plus réactionnaire par les dirigeants régionaux, tous anciens notables du Parti communiste d’URSS, pour chercher à se tailler leur fief à la tête de « leur » peuple. Gaydar Aliev, président du KGB (police politique) d’Azerbaïdjan, puis premier secrétaire du Parti communiste de cette république et vice-premier ministre de l’URSS, écarté par Gorbatchev en 1987, a joué un rôle dans l’organisation du pogrome de Soumgaït de 1988. Il est devenu président de l’Azerbaïdjan en septembre 1993, avant d’être remplacé dix ans plus tard par son fils, toujours au pouvoir aujourd’hui.

Un long et sanglant calendrier d’explosions successives de l’URSS, qui s’est terminé par le feu d’artifice de proclamations successives d’indépendance décrétées par les présidents en place ou votées par leurs parlements, s’est échelonné de mars 1990 à décembre 1991. Les trois pays baltes, Lituanie, Estonie et Lettonie ont ouvert le bal au printemps 1990 ; l’Arménie en août de la même année ; la Géorgie en avril 1991. Les autres se sont enchainées au lendemain du putsch raté, entre le 24 août et fin octobre : Ukraine, Biélorussie, Moldavie, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan puis Turkménistan.

En cette fin d’année 1991, Boris Eltsine, gardant entre ses mains le plus gros morceau, la Fédération de Russie, est allé dans le sens des républiques qui demandaient leur indépendance : sapant ainsi le pouvoir de son rival Gorbatchev, non sans se poser en principal artisan de cette tentative d’une CEI qui continuerait à rattacher entre eux des morceaux effectivement liés par une multitude de liens historiques, économiques, linguistiques, familiaux… L’érection de nouvelles frontières, même si celles-ci reflétaient la triste réalité de conflits nationalistes préexistants, s’accompagnait de campagnes ou mesures discriminatoires xénophobes (en Lettonie contre la population russe qui y habite par exemple), et surtout, qui plus est, s’est faite souvent sur le terrain miné de confrontations armées, qui ressurgissent encore aujourd’hui. On voit ce qu’il en est entre Azerbaïdjan et Arménie, Russie et Ukraine, Transnistrie et Moldavie, etc. Des conflits dits « gelés » renaissent de leurs cendres, entre des peuples qui pourtant à une certaine époque, et dans l’élan d’une révolution ouvrière, ont ressenti la fierté d’appartenir à un bloc d’avant-garde. Et les dirigeants de la Fédération de Russie, l’État omnipuissant sorti du démantèlement de l’URSS, ont tout de suite agi en « colons » à l’égard des aspirations à l’autonomie ou indépendance de régions périphériques comme la Tchétchénie. Quand cette Tchétchénie, partie constituante de la Fédération de Russie, a proclamé son indépendance en novembre 1991, sous la houlette de Djokhar Doudaïev (ancien général soviétique, membre du Parti communiste), il n’était pas question pour le « libéral » Boris Eltsine de tolérance. Pour maintenir la Tchétchénie dans le cadre de la Fédération de Russie, deux guerres sanglantes ont marqué l’actualité, la première sous Eltsine entre 1994 et 1996, la seconde sous son successeur Poutine, encore pendant dix ans, entre 1999 et 2009 ! Poutine s’étant illustré par la célèbre – et grossière – promesse d’aller « buter les terroristes [tchétchènes] jusque dans les chiottes »… tout en laissant en place le plus criminel de tous, probablement, son ami Ramzan Khadirov.

Les « Nouveaux Russes » et les toujours pauvres

Pour les travailleurs d’URSS, qui en avaient soupé du règne de la bureaucratie stalinienne, de ses privilèges imposés par la dictature (dont le sinistre Goulag), l’avenir dans la Russie de la restauration capitaliste et dans les autres républiques n’a répondu en rien aux espoirs ou illusions qu’avaient pu faire naître les chantres de la perestroïka et de la glasnost [3]. Par-delà des années de chaos, les dessous de table de la corruption ont été sanctifiés en droits de propriété. Les privilèges bureaucratiques transformés en petits pains capitalistes. Les mêmes bureaucrates que la population avait subis ainsi que les meutes de jeunes loups qui ont fait fortune à l’ombre de l’État par le pillage des biens publics, sont devenus les bourgeois d’aujourd’hui, même si on les surnomme parfois pudiquement oligarques, nouveaux Russes. Leur fortune insolente dépasse, et de très loin, le luxe et le confort des datchas des bureaucrates d’hier.

En Russie capitaliste, les magasins de luxe ont poussé comme des champignons dans les plus grandes villes, en même temps qu’explosaient les inégalités : la part du revenu national détenu par les 1 % les plus riches a doublé au cours des années Gorbatchev, passant de 4 % du revenu national à 8 %, et a grimpé en flèche au cours des années 1990 pour atteindre 25 % du revenu national au début des années 2000, pendant que s’effondraient les salaires et davantage encore le montant des retraites.

Fin du communisme ou fin du stalinisme ?

Les grands de ce monde se sont réjouis. C’était la fin du communisme. Voire, pour un renommé professeur de Chicago, la « fin de l’histoire ». Gourou qui s’est planté ! L’histoire a continué, et même, ne leur en déplaise, celle de la lutte de classe. Quant au communisme, il y a bien longtemps que l’URSS n’était plus communiste, même si ses dirigeants en avaient gardé l’étiquette et le drapeau ; bien longtemps que Staline était devenu l’ennemi des travailleurs soviétiques, mais ami des Hitler et Laval, puis Roosevelt, Churchill ou De Gaulle. Même si comparaison n’est pas raison, nous avions aussi au pouvoir en Occident un Mitterrand, un Moubarak, un Ben Ali tous officiellement membres de l’internationale socialiste et défenseurs du capitalisme jusqu’au bout des ongles. Avec la régression stalinienne, où tous les opposants communistes finissaient au poteau d’exécution ou au goulag, à commencer par les principaux dirigeants de la révolution de 1917 (sauf Lénine mort en janvier 1924), exécutés sur les ordres de Staline, l’URSS n’était plus que la dictature d’une couche de privilégiés, même si ceux-ci, à la différence de la classe bourgeoise, ne détenaient leurs privilèges que sur la base d’une économie étatisée issue de l’élan révolutionnaire prolétarien d’Octobre 1917, dont ils avaient usurpé le contrôle. Ils en conservaient l’ombre, sur laquelle ils étaient assis.

Mais les aspirations de cette couche de privilégiés ne pouvaient s’arrêter au seul contrôle de l’économie que leur donnait leur place dans l’appareil d’État. Leur enrichissement à l’époque avait des limites. Qu’ils ont voulu franchir, ainsi que pouvoir transmettre par héritage leur fortune à leur descendance. Quels qu’aient été leurs privilèges hier, ils étaient sur le plan de leurs richesses loin de rivaliser avec les grands milliardaires de la planète, dont aujourd’hui certains de ces nouveaux bourgeois russes ont rejoint les rangs. À l’exemple de Vladimir Potanine, jeune bureaucrate en 1983, lançant sa propre entreprise de commerce extérieur en 1990 après la fin du monopole d’État, puis président d’une des premières grandes banques privées, Onexim, achetant en 1993 le complexe industriel Norilsk Nickel (120 000 ouvriers à l’époque), et vice-premier ministre de Boris Eltsine : première fortune de Russie aujourd’hui, il figure au classement Forbes des plus grandes fortunes mondiales, certes loin derrière John Bezos ou Bernard Arnaud mais déjà au coude à coude avec les Dassault. L’autre limite à leurs ambitions était l’instabilité du siège de bureaucrate, à la merci des luttes d’appareil et des disgrâces qui pouvaient les envoyer d’un ministère à la prison ou au cimetière.

Ce sont ces aspirations bourgeoises de la bureaucratie que soulignait Léon Trotski en 1936 dans La révolution trahie pour expliquer la volonté de celle-ci d’en finir avec ce qui restait de la révolution, et de se faire l’instrument de la restauration du capitalisme. Il écrivait : « Dès maintenant, elle [la bureaucratie] a dû […] rétablir les grades et les décorations ; il faudra inévitablement quelle cherche appui par la suite dans des rapports de propriété. On objectera peut-être que peu importe au gros fonctionnaire les formes de propriété dont il tire ses revenus. C’est ignorer linstabilité des droits du bureaucrate et le problème de sa descendance […]. Il ne suffit pas dêtre directeur de trust, il faut être actionnaire. La victoire de la bureaucratie dans ce secteur décisif en ferait une nouvelle classe possédante. »

Et il ajoutait : « La restauration bourgeoise aurait vraisemblablement moins de monde à jeter dehors qu’un parti révolutionnaire. L’objectif principal du nouveau pouvoir serait de rétablir la propriété privée des moyens de production. Il devrait avant tout donner aux kolkhozes faibles la possibilité de former de gros fermiers et transformer les kolkhozes riches en coopératives de production du type bourgeois, on en sociétés par actions. Dans l’industrie, la dénationalisation commencerait par les entreprises de l’industrie légère et de l’alimentation. Le plan se réduirait dans les premiers temps à des compromis entre le pouvoir et les « corporations », c’est-à-dire les capitaines de léindustrie soviétique, ses propriétaires potentiels, les anciens propriétaires émigrés et les capitalistes étrangers. Bien que la bureaucratie soviétique ait beaucoup fait pour la restauration bourgeoise, le nouveau régime serait obligé daccomplir sur le terrain de la propriété et du mode de gestion non une réforme mais une véritable révolution. » [4]

C’est ce chemin qu’ont suivi Gorbatchev, Eltsine et une ribambelle d’autres, dont les dirigeants des républiques périphériques de l’ex-URSS. Et le chemin a presque quasiment suivi l’ordre des choses réfléchi par Trotski, non parce que Trotski aurait été un prophète, mais parce qu’il n’a cessé, à chaque moment de sa vie, d’analyser les possibilités réelles de ce retour en arrière. Tout en privilégiant, bien évidemment et prioritairement, la discussion des perspectives politiques à défendre par l’Internationale et les communistes des différents pays, dont ceux qui survivaient en URSS, pour que les soviets ouvriers reprennent vie et renversent la bureaucratie.

Libertés démocratiques et liberté d’entreprendre, la confusion bien commode

Trotski soulignait que si les velléités de la bureaucratie à s’affranchir de son statut qu’elle estimait médiocre s’arrêtaient souvent au maintien du statu quo, plutôt que de pousser trop loin dans l’aventure de la restauration capitaliste, c’était avant tout par crainte qu’un dépeçage comme celui qui a finalement eut lieu au tournant des décennies 1980-1990, ne soulève la colère ouvrière, faisant basculer l’équilibre dans l’autre sens. Au milieu des années 1930, on était à moins de vingt ans de la révolution et les idées de celles-ci étaient dans toutes les têtes, l’expropriation des possédants une histoire récente. Une victoire récente.

L’issue de ce combat qui allait soit achever la contre-révolution stalinienne soit permettre à la classe ouvrière de reprendre le contrôle de l’État et de l’économie dépendrait de la lutte de classe. Mais en URSS, 70 ans plus tard, Gorbatchev n’avait plus affaire à un tel degré de conscience. La crainte de la bureaucratie était moindre, mais explique néanmoins la prudence de Gorbatchev lors de ses premiers pas : son attitude vis-à-vis des premières grèves des mineurs dont on a déjà parlé, et plus encore les libertés démocratiques accordées qui répondaient à des aspirations plus que légitimes, mais que l’on présentait comme étroitement liées à l’autre nouvelle liberté, celle d’entreprendre et de s’enrichir. Un moment de « démocratisation » ou de timide ouverture avait eu lieu dans la foulée de l’arrivée au pouvoir de Khrouchtchev, sous la bannière de la « déstalinisation », d’où la publication d’ouvrages jusque-là interdits, d’où des libérations de prisonniers du goulag. Cette ouverture avait été de courte durée, vite refermée sous le règne de Brejnev. Celle apportée par Gorbatchev pouvait nourrir quelques illusions. Mais il n’y eut pas, dans cette classe ouvrière désarmée par plus de 60 ans de stalinisme, d’organisation, de parti qui puisse s’emparer des possibilités que pouvait offrir cette ouverture. Seuls les courants politiques bourgeois s’en sont saisis. Au point que même dans la classe ouvrière, le nouveau syndicat des mineurs qui était apparu, en opposition avec le syndicat officiel au lendemain de la grève de 1989, était sous l’influence de ces courants-là, soutenant les ultralibéraux d’Eltsine et cultivant l’illusion que les travailleurs pourraient profiter des réformes qui n’allaient pas assez vite.

À l’aube du démantèlement de l’URSS, le souci de faire avaler la pilule est allé jusque dans les détails du programme des privatisations de masse, prévu dès 1990, mis au point et lancé en 1992. « Tous capitalistes », c’était la formule du plan d’Antoli Tchoubaïs, ministre chargé des privatisations de Boris Eltsine. Le principe en avait été concocté sur les conseils de Jeffrey Sachs, professeur d’économie à Harvard et Paul Volker ancien président de la Banque centrale américaine, et avec l’aide technique du Crédit commercial de France, de la société de consulting britannique Braxton Associés et de la Berd (Banque européenne de reconstruction et développement), présidée alors par Jacques Attali et où un autre futur ministre des Finances russes, Boris Fiodorov, faisait ses premières armes. Du beau monde ! En était sortie la distribution générale et gratuite à tout citoyen de « bons de privatisation » (« voucher » disait-on, le mot en anglais faisant bien dans la nouvelle Russie capitaliste), d’une valeur chacun de 10 000 roubles, avec lesquels les citoyens étaient censés acheter quelques actions de leur propre usine au moment de la privatisation. Directeurs et cadres avaient eu droit à plus de bons que les autres, évidemment. Les salaires étant insuffisants, voire impayés, les bons avaient vite été revendus pour boucler les fins de mois, s’étaient donc trouvés concentrés entre quelques mains, ou placés dans des « fonds de placement » dont les créateurs s’assuraient ainsi, à l’œil, un capital suffisant pour devenir de gros acheteurs d’entreprises. Ainsi va le marché libre, vers sa concentration en quelques mois.

Lutte de classe et communisme plus que jamais à l’ordre du jour

Mise à part la grève des mineurs de l’année 1989, les réactions de la classe ouvrière se sont surtout manifestées plus tard, à partir de 1994. La période 1990-1993 semble avoir été celle de l’attentisme pendant que les conflits politiques au sommet de la bureaucratie dominaient l’actualité et que la population, y compris les classes moyennes d’enseignants, médecins, infirmières sombraient peu à peu, eux et leur famille, dans une vraie misère. Voire l’émigration.

À partir de 1993, le marasme économique provoqué par les privatisations est tel que bien des doutes sont levés : libération des prix (sur conseils du FMI comme toujours) et inflation sauvage, hausse du chômage, salaires impayés, suppression des services et aides sociales. Les grandes entreprises (et « combinats ») qui assuraient à leur personnel des « avantages sociaux » sont encouragées à les abandonner, pour augmenter leur valeur marchande ; elles se débarrassent, auprès de services quasi inexistants de l’État, des cantines, des crèches, des magasins, des centres de loisirs et vacances… En 1993, devenu ministre des Finances, Fiodorov décrétait les « séquestrations budgétaires », c’est-à-dire des suspensions de paiement des fonctionnaires (y compris l’armée) et des commandes d’État, alors que les salariés étaient appelés à faire des sacrifices pour sortir leurs entreprises de la crise.

Et en 1998 la Russie plongeait dans une profonde crise financière et économique. Rien de mystérieux dans le développement de cette crise, qui sortait tout droit de l’instauration du capitalisme et du dépeçage des entreprises d’État. Tout possédant avait désormais le loisir de posséder un compte bancaire en devises étrangères, autrement dit de conserver les dollars qu’il encaissait. Le dollar lui-même était devenu momentanément l’une des monnaies du pays (pour les échanges entre nantis, ça va de soi), et la situation économique étant instable, les nouveaux possédants plaçaient dans des affaires à l’étranger ou dans des paradis fiscaux (Chypre notamment) les capitaux qu’ils tiraient de l’exploitation des richesses et entreprises qu’ils avaient acquises. Pendant que l’État multipliait les emprunts pour assurer quelques services ou soutenir une économie en chute libre. Avec pour terminer une dévaluation massive du rouble, et donc du pouvoir d’achat des ménages. Le nouveau capitalisme montrait son vrai visage.

Les conflits sociaux se sont multipliés, avec un contenu bien différent de celui des conflits de 1989, et sous des formes variées : grèves de la faim, occupation de locaux, blocages de routes ou de voies ferrées, siège de bâtiments… Les grèves ont pris des tournures plus radicales. En avril 1994, à Zil, l’usine automobile de Moscou, raconte Karine Clément dans son livre Les ouvriers russes dans la tourmente du marché [5], s’est mise en grève à l’annonce de l’arrêt de la chaîne de montage sous prétexte de déficit de l’usine. Les ouvriers sont allés s’installer devant la Maison blanche, siège du gouvernement, pour protester contre la mauvaise gestion. C’est surtout un an plus tard, alors que le président de la firme en était devenu son actionnaire majoritaire, que la grève éclatait à nouveau pour les salaires impayés depuis des mois, et obtenait gain de cause. En 1995-1996, c’étaient quatre usines de mécanique de la région de Iaroslav qui faisaient grève ensemble contre leurs directions qui accumulaient les mois de salaires impayés pour utiliser les fonds à des opérations financières et commerciales fructueuses ; en 1998 les mêmes s’y remettaient, installant leur campement en plein centre-ville, avec cantine et aires de réunions. Pour ne citer que quelques exemples. Mais ce fut surtout, de mai à octobre 1998, une nouvelle grève dans toutes les régions minières du pays qui a marqué l’actualité. Les mineurs entrainaient derrière eux des travailleurs d’autres secteurs, santé, enseignement, qui bloquaient les voies ferrées et occupaient les places. Pendant quatre mois, de juin à octobre, des mineurs venus de toutes les régions minières ont campé devant le Kremlin. « Eltsine démission » était l’un de leurs slogans. Au début des années 2000, le gouvernement de Poutine inventait la « monétisation » des aides sociales : les droits à une couverture sociale, santé, retraite, étaient supprimés, rachetés par le versement d’une somme forfaitaire, alors que la privatisation des logements faisait flamber les loyers et l’inflation tous les prix de produits de première nécessité. Et c’étaient cette fois les retraités qui descendaient dans la rue.

Depuis 25 ans maintenant, dans l’ex-URSS, le capitalisme est bel est bien là, sous son vrai visage. Et l’ouverture démocratique du « cause toujours », dont Gorbatchev couvrait son retour, a été remplacée par le « ferme ta gueule » du régime de Poutine. Qui est de plus en plus honni et ne se maintient qu’en usant de méthodes de plus en plus répressives, jusqu’à craindre des concurrents politiques comme feu Nemtsov (assassiné) ou Navalny (à ce jour en prison) qui ne sont pourtant pas des défenseurs du prolétariat.

Mais le passé de l’URSS, celui de la révolution d’octobre 1917 qui avait changé de monde, et créé une internationale ouvrière communiste, est ineffaçable. C’est le stalinisme qui est mort. Les idées de la révolution russe restent celles de l’avenir.

21 décembre 2021, Olivier Belin


[1Cette fonction de président de l’URSS avait été créée en mars 1990 dans le cadre des réformes institutionnelles qui rapprochaient les institutions de l’URSS des structures classiques des États bourgeois. Gorbatchev était arrivé au pouvoir en 1985 avec la fonction de secrétaire général du Parti communiste de l’URSS, puis nommé président du Soviet suprême de 1988 à 1990.

[2Au sein de l’URSS, ce qu’on appelle communément la Russie était déjà une fédération, la Fédération de Russie, constituée de 22 républiques et d’un certain nombre de « Kraïs » ou d’ « Oblasts », territoires ou régions. C’est de cette Fédération dont Eltsine s’était fait élire président (président du Soviet fédéral) en mai 1990.

[3On ne peut qu’encourager la lecture de l’ouvrage de Svetlana Alexievitch : La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, Actes Sud, 2013.

[4Léon Trotski, La révolution trahie, 1936. Chapitre « où va l’URSS ? ».

[5Cet exemple de conflit et les suivants sont tirés du livre de Karine Clément, Les ouvriers russes dans la tourmente du marché, Syllepse, 2000.

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