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Archives > Convergences révolutionnaires > Numéro 94, juin-juillet-août 2014

Il y a 20 ans, le génocide au Rwanda

Mis en ligne le 14 juin 2014 Convergences Monde



Note de lecture :

  • « Au nom de la France », guerres secrètes au Rwanda

de Benoît Collombat et David Servenay

Éditions La Découverte, mars 2014, 309 pages, 19,50 €.


Vingt ans après le génocide au Rwanda, qui fit en trois mois 800 000 victimes, paraît un ouvrage où les auteurs mettent en évidence la responsabilité de l’État français à partir de nouveaux témoignages ainsi que des travaux de la Commission d’enquête citoyenne [1] et du rapport de la Mission d’information parlementaire de 1998. Rappelons que durant les deux mois et demi de ce carnage, d’avril à juillet 1994, François Mitterrand était président de la République et Édouard Balladur Premier ministre. Gauche et droite main dans la main ! Depuis, les gouvernements successifs continuent de nier toute implication de la France. Cet ouvrage d’investigation accumule faits et détails, ce qui ne facilite pas la lecture, mais apporte autant d’éléments qui étayent la thèse de l’implication française.

1974 : accords militaires de la France avec le régime rwandais

L’ouvrage ne revient pas sur les racines historiques du génocide et l’énorme responsabilité des États colonisateurs allemand puis belge (voir à ce sujet notre encart « À lire aussi », p. 34).

Pour revenir aux origines de l’implication française, les auteurs expliquent comment, vingt ans avant les massacres de 1994, la France, par des accords militaires, offrit son appui au régime rwandais issu du coup d’État perpétré un an auparavant par le général Juvénal Habyarimana. C’est au nom de ces accords que l’impérialisme français tenta, dès le début des années 1990, de s’interposer face aux rebelles venus d’Ouganda et regroupés sous la bannière du Front patriotique rwandais (FPR). C’est cet aspect que développent particulièrement les auteurs, le conflit étant l’occasion pour le régime de Habyarimana d’éliminer des leaders et militants de l’opposition tutsie mais aussi des opposants hutus, militants d’associations des droits de l’homme et autres…

Et lorsque le président Habyarimana fait rédiger en décembre 1991 une note précisant les objectifs de guerre, indiquant en premier lieu que « l’ennemi principal est le Tutsi », les autorités françaises étaient au courant. Largement diffusé, ce document « sert à conditionner les troupes et à justifier idéologiquement les massacres à venir. (…) Au vu de l’implication des spécialistes du DAMI [Détachement d’assistance militaire et d’instruction], en particulier ceux qui exercent leur rôle du haut en bas de la chaîne de commandement rwandaise, on imagine mal qu’il ait pu échapper à l’œil averti des conseillers français du 1er RPIMa [régiment de parachutistes d’infanterie de marine] » (p. 227).

Le fichier central de la gendarmerie et les ventes d’armes de la France

Loin de prévenir le génocide, les instructeurs français présents au Rwanda ont même modernisé le fichier central de la gendarmerie qui servit pendant le génocide à ficher les « ennemis ». Par ailleurs, les ventes d’armes de la France au Rwanda se multiplièrent pendant le génocide, malgré l’embargo des Nations Unies. « Selon la Mission d’information parlementaire, le montant officiel des exportations légales d’armement de la France au Rwanda, entre 1990 et 1994 se chiffre à 137 millions de francs » (p. 242). Et les auteurs de citer le témoignage de l’ancien directeur d’Oxfam-Belgique devant la Commission d’enquête citoyenne en 2004 : « à partir de 1992, on voit apparaître comme par hasard le plus grand nombre d’achats de tout ce qui va servir pour le génocide, (…) des machettes, des tournevis, pioches, pics, haches, serpes (…) » (p. 243) L’État français était prêt à tout laisser faire pour soutenir le régime.

Une épopée judiciaire inachevée

Les auteurs de l’ouvrage expliquent longuement les méandres de la justice française qui, vingt ans après le génocide, semble toujours accréditer la version officielle selon laquelle l’opération Turquoise avait pour seul but de protéger les ressortissants français et d’apporter une aide humanitaire aux populations, alors qu’elle a aidé les auteurs du génocide à se réfugier au Congo. Les auteurs attaquent sans détour le juge Bruguière qui, en charge de l’enquête pendant plus de dix ans, a toujours tenu le FPR pour seul responsable du génocide : « Toute la thèse de Bruguière se trouve résumée dans ces quelques lignes : pour prendre le pouvoir, Paul Kagamé devait abattre l’avion du président Habyarimana, en sachant cyniquement que cet attentat entraînerait le massacre des Tutsi (…). Des conclusions qui, faute de reconstitution au Rwanda et d’éléments matériels plus probants, s’apparentent plus à une construction intellectuelle qu’à une véritable enquête rigoureuse ». (p. 86)

Annick HAUSSMANN



À lire aussi :



  • Rwanda, histoire d’un génocide

de Colette Braeckman

Fayard, 1994.


Journaliste au quotidien belge Le Soir et collaboratrice du Monde diplomatique, Colette Braeckman rappelle dans cet ouvrage les origines et le déroulement du génocide. Parmi les rares journalistes européens présents au Rwanda au moment de la rébellion du FPR, son ouvrage est très accusateur contre l’État français.



  • Complicité de génocide ? La politique de la France au Rwanda

de François-Xavier Verschave.

La Découverte, 1994 (réédité en 2013).


Membre fondateur de l’association Survie, François-Xavier Verschave (décédé en 2005) montre dans cet ouvrage incisif le rôle joué par la France dans la formation et l’armement des auteurs des massacres. La lettre mensuelle de l’association, Billets d’Afrique et d’ailleurs, demeure une source d’information intéressante sur les méandres actuels de la Françafrique.



  • Un génocide secret d’État. La France et le Rwanda 1990-1997

de Jean-Paul Gouteux

Éditions sociales, 1998 (réédité en 2009 par L’Esprit Frappeur)


L’auteur revient ici longuement sur les conséquences de l’ethnisme au Rwanda, et met également en lumière la responsabilité de l’État français dans le génocide, ainsi que les moyens mis en œuvre pour la cacher.



  • L’invention de l’Afrique des Grands Lacs. Une histoire du XXe siècle

de Jean-Pierre Chrétien

Karthala, 2010


Un ouvrage éclairant sur la politique coloniale à partir de la fin du XIXe siècle, qui a contribué à maintenir des systèmes féodaux dans la région des Grands Lacs. Proche de l’association Survie, l’auteur a écrit de nombreux ouvrages sur le Rwanda, où il met en cause la politique ethniste des pays colonisateurs.



  • L’inavouable. La France au Rwanda

de Patrick de Saint-Exupéry

Les Arènes, 2004


À l’époque correspondant de guerre au Figaro, Patrick de Saint-Exupéry est au Rwanda pendant le génocide. Traversant d’abord les lignes du FPR, il est ensuite du côté des lignes françaises pendant l’opération Turquoise, dont il révèle dans cet ouvrage les objectifs réels. Ses articles ont déclenché la constitution de la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda qui a rendu son rapport en 1998, sur lequel se sont appuyés entre autres les auteurs de Au nom de la France.


[1La Commission d’enquête citoyenne (CEC) sur l’implication de la France dans le génocide des Tutsi est une initiative d’associations françaises, dont Survie. Ella a rendu publics ses travaux d’enquête à partir de 2004.

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