Hirak, bon anniversaire : les Algériens dans la rue par dizaines de milliers
Jeudi 18 février, le président algérien Abdelmadjid Tebboune déclarait : « Le “Hirak béni” a sauvé l’Algérie. J’ai décidé d’accorder la grâce présidentielle à une trentaine de personnes pour lesquelles une décision de justice avait été rendue ainsi qu’à d’autres pour lesquelles aucun verdict n’a été prononcé. » Tant mieux pour la cinquantaine de détenus d’opinion libérés à cette occasion. Samedi 19, le même Tebboune avait au bout du fil Macron qui, après s’être félicité de ce geste d’apaisement, lui disait rêver d’une plus étroite collaboration. Le lundi suivant, pour fêter le second anniversaire de sa naissance, le 22 février 2019, ce « Hirak béni » leur a de nouveau pété à la gueule. Mektoub ! (C’était fatal !) Pas de chance pour ces dirigeants.
Ce sont à nouveau des dizaines de milliers de manifestants qui ont déferlé, lundi 22 février 2021, dans les rues d’Alger, de Bejaïa, d’Oran, de Mostaganem, ou de Kherrata (le berceau du Hirak en 2019). Des manifestations dont l’ampleur n’avait plus été vue depuis que l’épidémie de Covid, bien plus que l’élection d’un nouveau président en décembre 2019, avait mis fin aux manifestations massives du vendredi qui avaient ponctué toute l’année 2019.
Ni ce nouveau président (élu avec un taux de participation ridiculement faible), pâle couverture du pouvoir de l’armée, ni ses nouveaux cadeaux à la liberté des entreprises privées (demandés par tous les politiciens « démocrates ») sur lesquelles l’État promet d’alléger son contrôle, ni la nouvelle constitution qu’il a fait proclamer et dont la seule modification marquante est qu’elle autorise désormais l’armée algérienne à intervenir dans des opérations de police internationale hors du pays, n’ont évidemment calmé la contestation. D’autant que cette ouverture de l’armée algérienne à l’idée de participer à ces opérations de police internationale fait sûrement partie des innovations qui font chaud au cœur de Macron, qui aimerait ce soutien supplémentaire à ses opérations au nord du Sahel. Les quelques libérations de journalistes et opposants politiques de la semaine dernière, ainsi que l’annonce de la dissolution du parlement (dont un certain nombre de députés avaient démissionné en 2019 en protestation contre le projet de cinquième mandat pour Bouteflika) pour en avancer d’un an la réélection, initialement prévue en 2022, se voulaient des gestes envers l’opposition dite « démocrate », à la veille d’un anniversaire qui s’annonçait houleux. À voir les foules dans les rues ce 22 février, la population laborieuse et la jeunesse n’ont pas été dupes.
« Madania machi Rabrabia », « un État civil et pas l’État de Rebrab » était l’un des slogans des manifestants de la ville de Bejaïa, slogan pastichant celui des manifestations de 2019 contre le général Gaïd Salah, « Daoula madania machi askaria », « un État civil et pas militaire ». Cette version du slogan est celle des ouvriers, en grève depuis l’été dernier, à Numilog, l’entreprise de logistique du port de Bejaïa possédée par le groupe Cevital d’Issad Rebrab, le patron le plus riche du pays, qui, soit dit en passant, a racheté en 2014 les usines Brandt en France. Ce Rebrab qui, après avoir passé quelques mois à l’ombre, lorsque pour donner le change en plein Hirak le général Gaïd Salah avait jeté en prison pour corruption quelques grands patrons, aime à se présenter comme le plus grand créateur d’emplois du pays, et s’imagine régner en maître dans sa Kabylie natale où sont situées une bonne partie de ses entreprises. Mais il a suffi que des ouvriers décident de créer un syndicat dans son entreprise de logistique pour que ce « démocrate » (c’est ainsi qu’il se présente, ce qui lui vaut le soutien de partis dits « d’opposition » comme le RCD) commence par licencier les initiateurs de cette section syndicale, puis tous les ouvriers qui s’en solidarisaient, déclenchant une grève qui dure depuis des mois et joint les revendications économiques à celle des droits démocratiques les plus élémentaires pour les travailleurs, ceux de pouvoir s’organiser.
Cette grève de Numilog est peut-être la seule qui a un percé l’écran et est connue à l’échelle du pays, par sa ténacité et l’importance de l’entreprise. Autre entreprise importante, l’Eniem à Tizi Ouzou, société d’État qui construit du matériel électroménager et emploie près de 2000 salariés. Elle a connu également une grève en janvier, pour l’augmentation des salaires, pour le départ du directeur qui avait mis les ouvriers en chômage technique tout le mois de décembre, un limogeage du PDG qu’ils ont obtenu. Dans le sud algérien, comme à Laghouat fin janvier, on a vu surtout des manifestations de chômeurs dont on refuse l’embauche dans les services des installations pétrolières ; manifestations aussi pour réclamer des logements, dans cette région qui fait la richesse des caisses de l’État et des trusts pétroliers. Les mouvements sociaux avaient donc en partie pris le relais de la contestation du Hirak, même si c’était le plus souvent dans de petites entreprises, pour les salaires ou même simplement pour des salaires impayés depuis des mois par exemple. Et voilà qu’en ce deuxième anniversaire, le Hirak dans son ensemble, contestation à la fois politique, pour les droits démocratiques, contre la corruption, mais aussi contre l’injustice sociale, le chômage, les bas salaires et les pénuries de logements, reprend le haut du pavé. La contestation sociale et politique reprend donc sa place. Un domaine où les politiciens démocrates – frétillant peut-être déjà à l’approche d’élections – sont totalement largués.
Bon anniversaire pour M. Tebboune, ses amis et ses alliés !
Olivier Belin

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