Farandole de ministres français en Algérie : « parachever la réconciliation » ou reprendre les affaires ?
(La visite des ministres français, vue d’Alger. Bilan de ce voyage d’affaires par un militant algérien.)
C’est une délégation de quinze ministres, soit la moitié du gouvernement français, que le Premier ministre Aïmene Benabderrahmane avait reçue à Alger pour une visite de deux jours, les 9 et 10 octobre. Il doit bien y avoir des raisons justifiant cette forte mobilisation dans un contexte français marqué par l’inflation galopante et la montée des grèves (grèves des raffineurs) et de la colère sociale. C’est que la France ne peut pas se permettre le luxe d’avoir l’Algérie sur le dos au moment où elle cherche à sécuriser ses approvisionnements énergétiques, industriels, et au moment où elle se fait expulser de pays d’Afrique en faveur d’autres puissances et concurrents. Exit donc les questions qui peuvent fâcher ou crisper, les discussions se sont focalisées essentiellement sur le volet économique.
De son côté, l’Algérie, consciente des atouts dont elle dispose, compte bien tirer bénéfice de la conjoncture. D’abord elle a une implication directe dans ce qui se passe au Sahel, elle dispose aussi du gaz et du pétrole, denrées tant convoitées en ces temps de crise et surtout elle enregistre déjà un excédent dans les réserves de changes qui atteindraient selon les prévisions les 60 milliards de dollars d’ici la fin de l’année. Cette situation explique le ton cordial des échanges, les ministres français ont dû consentir à faire des efforts pour se départir de leur arrogance habituelle quand ils sont en visite en Afrique. Si la forme a bien changé, qu’en est-il du fond ?
L’habituel baratin du « partenariat gagnant-gagnant »
C’est devenu presque une formule magique que l’on ressort à chaque signature d’accords de partenariat. Entendue maintes fois durant ces deux jours de visite à l’occasion de rencontres entre patrons des deux pays et de la réactivation du Comité intergouvernemental de haut niveau (CIHN) nom d’une épisodique rencontre entre les gouvernements des deux pays instituée à l’époque de François Hollande et d’Abdelaziz Bouteflika. C’est quand même osé de la part de Macron et Tebboune de parler de « renouveau », « de nouvelle ère dans les relations bilatérales » pour le simple recyclage d’une instance créée il y a dix ans par leurs deux prédécesseurs respectifs et qui ne s’était réuni que quatre fois pour ne rien dire. On ne peut qu’être fasciné par tant de nouveauté !
Elle servira à quoi cette instance ? Si c’est pour donner une impulsion à l’investissement français en Algérie, il est temps de se rendre à l’évidence : l’Algérie est comptée dans la case de marché qui consommerait le produit fini des pays industrialisés en échange d’exportation de matières premières. D’ailleurs bien avant ce fameux CIHN, l’Algérie avait signé un accord d’association avec l’Union européenne en 2005 avec toujours le même objectif d’avoir des partenariats et attirer les investisseurs étrangers. Depuis, l’UE et ses investisseurs sont les seuls « gagnants-gagnants » dans l’affaire, de l’aveu même de ministres algériens qui refusent toutefois de rompre cet accord.
Disons-le clairement, il faut une dose de « courage politique » pour renégocier ces traités inégaux en essayant de faire croire au peuple algérien que cela pourrait un tant soit peu rompre avec ce rapport de domination économique entre l’Europe, dont la France, d’une part et l’Algérie d’autre part. Toute la politique de Tebboune, ses orientations vont dans le sens d’accentuer cette dépendance.
Pour être concret, cette dépendance est la résultante des politiques de désindustrialisation, de fermeture d’usines avec leurs cortèges de licenciements au profit d’une libéralisation du commerce extérieur et l’envolée de la facture d’importation. Il est clair que le désastre économique et social fait le bonheur et la prospérité des capitalistes et des importateurs locaux. C’est le propre du capitalisme, qui crée cette polarisation, que la fable de partenariat gagnant-gagnant ne saurait cacher. Et les onze accords de partenariats signés par les Premiers ministres Aïmene Benabderahmane et Élisabeth Borne ne dérogeront pas à cette règle et pire encore, les IDE (investissements directs étrangers) sur lesquels mise Tebboune pour réaliser le développement économique, non seulement ne vont pas se précipiter, mais ils n’apporteront pas non plus dans leurs valises ce développement tant espéré.
Attendre les IDE c’est attendre Godot
Là encore c’est la même rengaine : vous voulez que des investisseurs étrangers viennent ? Vous n’avez qu’à améliorer « votre climat des affaires ». C’est un refrain chanté à l’unisson par les patrons étrangers et les libéraux algériens avec lequel Tebboune fait chorus. Il vient de pondre un nouveau code des investissements qui accorde plus de facilités aux patrons, salué par ailleurs par les patrons français présents à Alger, qui veulent plus de facilités pour les entreprises. Et pourquoi pas des zones franches où il n’existerait ni code de travail ni impôts, ni droit de grève ? Alors qu’à cela ne tienne : en juin dernier il a fait entériner au Parlement une nouvelle loi destinée à créer des zones franches où les entreprises étrangères qui viendront s’implanter bénéficieront d’une exonération « de tous droits, taxes, impôts et prélèvements à caractère fiscal, parafiscal et douanier ». Cela devrait faire rentrer des devises dans les caisses de l’État, expliquait alors le gouvernement et « augmenter les possibilités d’emploi pour une main-d’œuvre jeune ». C’est ce qu’ils appellent améliorer le climat des affaires : une main-d’œuvre jeune à exploiter, sans payer taxes ni impôts, des travailleurs sans droits ni moyens de se défendre et un État fort capable de tenir en laisse les travailleurs et les masses populaires. Tout un programme politique de régression sociale et démocratique. Pour rappel, Bouteflika a tenté lors de son premier mandat cette mise au pas de la société pour préparer le terrain aux IDE. Mais il avait dû stopper le projet de privatisation des entreprises qu’il proposait aux patrons étrangers à des dinars symboliques, et il a dû aussi concéder un « plan de relance économique » pour tenter de calmer la demande pressante des masses de logements, écoles, routes, emplois et infrastructures. C’était le retour fracassant de la question sociale longtemps éclipsée par la décennie du terrorisme. Rien n’indique qu’aujourd’hui les masses accepteraient cette régression pour satisfaire les vœux des IDE et du patronat local, Tebboune se trompe s’il croit que l’attentisme actuel des masses est synonyme de résignation.
Pour revenir à ce mirage des IDE, les patrons français et européens expriment clairement leurs besoins, ils veulent engager peu d’argent dans des projets sûrs et rentables, avec toutes les facilités de l’État en termes d’accès au foncier et aux crédits. Plusieurs exemples le montrent bien. L’installation de l’usine Renault à Oued Tlelat à Oran s’est faite après que l’État ait assuré la construction de l’usine, le payement d’une part importante des salaires des travailleurs et une exclusivité de cinq ans sur le marché algérien. Un autre exemple phare de ces investissements directs étrangers est celui de l’opérateur téléphonique Djezzy à qui Bouteflika a octroyé le matériel et une exclusivité d’une durée de deux ans sur le marché. Le patron de Djezzy a engrangé des milliards de dollars qu’il a transférés à l’étranger sans qu’une partie ne soit réinvestie pour créer de nouveaux emplois. Ce qui fait que chaque Algérien qui envoie un texto à son voisin exporte de fait des devises à l’étranger. Curieux investissement qui, à défaut de créer des emplois et de donner des salaires fait la poche aux usagers pour placer leur argent dans des paradis fiscaux. Dernier exemple, lors de ce forum algéro-français présidé par les deux Premiers ministres et réunissant les patrons des deux pays, l’invitation a été faite à TotalEnergies d’investir dans l’exploration de nouveaux gisements de gaz et de pétrole ; mais l’enthousiasme du pétrolier français à s’engager dans une exploration à la fois coûteuse et incertaine semble limité, au moment où les superprofits sont déjà disponibles côté exploitation et commercialisation du gaz et du pétrole au prix fort. Rappelons que le contrat de prospection signé entre Total, Sonatrach (la compagnie nationale algérienne) et ENI (la compagnie italienne) en 2018 a été rompu par TotalEnergies. La gourmandise des multinationales ne veut que du sûr. Le cas de Total a valeur d’exemple pour les autres entreprises.
Au service d’une bourgeoisie qui s’est engraissé à l’ombre de l’État
Il est utile de rappeler qu’aux lendemains de l’indépendance, dans les années 1965-1980, l’Algérie avait connu une certaine dynamique de développement et d’industrialisation par une politique qui s’affichait plus indépendante des grandes puissances impérialistes et en premier lieu de l’ancienne puissance coloniale, la France : à commencer par la nationalisation des pétroles, en 1971. En dépit de ses limites, parce qu’inscrit dans le cadre capitaliste et conduit d’une manière autoritaire, ce développement a permis certains progrès et une amélioration des conditions de vie de la population. Depuis la fin de cette période, c’est la bourgeoisie algérienne, celle qui en avait profité pour prospérer à l’ombre de l’État, qu’on nous a présentée comme le moteur du développement. Résultat des courses, la bourgeoisie a fortement développé… sa seule fortune sur les décombres du secteur industriel public.
Enfin, pour revenir aux accords de partenariat, pour le moment rien n’est concret, ce ne sont que des engagements, le seul dossier qui commence à prendre forme est celui négocié avec… l’Italie concernant l’installation de l’usine Fiat à Oran. Là aussi on ne connait pas tous les détails, ni le nombre de voiture à produire. Serait-elle uniquement une usine de montage comme le fut celle de Renault ? Ça créerait combien de postes de travail ? La population s’interroge et a beaucoup discuté de la question, mais le besoin qui se fait cruellement sentir est celui de développer les transports publics et de qualité.
Peu importe la relation que comptent construire les deux États, bâtie sur le fric et les affaires, les deux peuples peuvent construire leurs liens par le détour de la solidarité et de la lutte commune contre l’impérialisme qui asservit les peuples et pille leurs richesses.
Mots-clés : Algérie

