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Face à la catastrophe sanitaire : des idées d’hospitaliers sur les moyens de la conjurer

6 avril 2020 Article Entreprises

Les hospitaliers dénonçaient depuis plus d’un an les économies criminelles dans la santé. On en mesure les conséquences dramatiques aujourd’hui. « On n’a pas de personnel, on n’a pas de blouse, on n’a pas de masques, on n’a rien. Y en a marre » , dénonçait une soignante de l’hôpital de Tourcoing début avril. Et que dire dans les hôpitaux de la région de Mulhouse, de Strasbourg et ailleurs ? En fait, dans l’est de la France comme désormais en Île-de-France où le pic de l’épidémie s’est déplacé (se transformant en « plateau »), la colère des soignants, jointe à leur extrême dévouement, n’est pas retombée, bien au contraire. En particulier, dans le désert médical de la Seine-Saint-Denis, l’un des départements les plus pauvres du pays : au centre hospitalier de Saint-Denis, « l’établissement est en rupture de stock et a décidé de se fabriquer lui-même des sur-blouses avec des sacs plastiques » [1]. Simple exemple, parmi tant d’autres.

Alors, au-delà du désarroi, de la colère, des dénonciations de la politique gouvernementale, des déclarations et pétitions collectives, que faire ?

Pour tout changer, une politique globale de la santé est, à l’évidence, nécessaire. Celle-ci ne peut être menée par la « start-up nation » au service des capitalistes qui a transformé l’hôpital en usine à profits pour les trusts pharmaceutiques et tous les capitalistes intervenant dans le secteur de la santé. Cela supposerait un pouvoir politique exercé par les travailleurs, en faveur de la société. Cela dit, les invisibles d’hier qui sont aujourd’hui sur le front sanitaire réfléchissent et parfois s’organisent. Il n’est pas dit qu’il faudra s’incliner aux directives de leur monde d’en haut.

En Alsace : les remises en question abondent et les idées fusent

Au front contre le virus, à l’hôpital, où les incohérences sont les plus durement subies en ce moment, les idées fusent, en même temps que la colère explose. Cette situation de manque généralisé (manque de matériel, de lits et de personnel) oblige les soignants à faire avec les moyens du bord pour accompagner du mieux qu’ils le peuvent des patients dans des états critiques. C’est une période de crise : une période durant laquelle tout peut être remis en question d’un jour à l’autre. À commencer par la chaîne de commandement hiérarchique totalement inadaptée, surtout dans une situation en constante évolution.

En première ligne… dans les décisions

Les équipes soignantes et paramédicales comprennent aussi bien les agents des services hospitaliers (ASH), les aides-soignantes, les infirmières, les brancardiers, les assistants sociaux, le personnel administratif, que les médecins. Sur le terrain, c’est la force du groupe qui réfléchit et agît collectivement en montrant son efficacité.

« On est tous dans le même bateau » , disent les collègues. Tout le monde est comme « débutant » dans le Covid, donc les compteurs sont à zéro. La peur est bien là, d’autres choses aussi. Les astuces se repassent, les infirmières doivent trouver de nouvelles manières de travailler avec les aides-soignantes et les ASH. Bref, on apprend à vraiment fonctionner ensemble, on redevient un groupe qui se fait mutuellement confiance. On reforme ces fameuses équipes que les politiques de santé de ces dernières années ont délibérément détruites en virant les ASH pour privatiser le bio-nettoyage, en faisant des uns et des autres des bouche-trous et des kleenex devant changer de service, voire d’hôpital, en urgence en raison du sous-effectif chronique.

Spontanément, les équipes changent leur organisation d’un jour à l’autre pour tenter d’améliorer la prise en soins des patients, pour commencer par ceci et finir plutôt par cela. On tâtonne, on prend des initiatives, on tente des choses qu’on garde ou pas au poste suivant, à l’épreuve de plusieurs professionnels, plusieurs façons de voir les choses. Néanmoins, certains soignants imaginent aussi des projets de plus grande ampleur à partir de la base et élaborent des moyens simplifiant notre travail et ses modalités à condition que ce soient eux qui décident.

La catastrophe et les moyens ouvriers

Dès que la discussion est lancée – et les discussions sont nombreuses entre collègues – les suggestions s’accumulent.

Pour commencer, ne faudrait-il pas dépister toute personne admise aux urgences pour éviter de potentiellement contaminer les patients qui sont Covid négatif ? Pourquoi ne dépister que les personnes présentant des symptômes graves ? Qu’est-ce qui le justifie réellement ? Si ce n’est un manque criant de matériel…

Aujourd’hui, nous faisons face à un manque de matériels de protection, de lits, de respirateurs : impossible, du jour au lendemain, de faire apparaître les masques, les tests ou les respirateurs qui n’ont pas été stockés à temps par carence de l’État [2]. N’est-ce pas l’occasion, justement, pour les travailleurs des hôpitaux de mettre leur nez sur le matériel en stock, en quelle quantité, mais aussi sur la provenance des médicaments, leur prix surtout ?

Les hospitaliers de l’Est pourraient aussi contacter directement les travailleurs du site myPOLS Biotec GmbH à Constance (en Allemagne) qui fabriquent des tests PCR utilisés pour le dépistage du coronavirus [3], pour connaître les produits nécessaires, se faire expliquer directement par eux les procédés de fabrication en se fichant pas mal de tous les secrets dont les capitalistes s’entourent – secret de fabrication, secret commercial. Il s’agirait de voir s’il est seulement possible de monter des lignes de production dans l’urgence dans des labos, quitte à abandonner d’autres productions moins urgentes. Sans compter que la Suisse n’est pas bien loin avec ses grosses usines chimiques et pharmaceutiques tout à fait capables de monter des lignes de produit très vite. Simple exemple.

Même chose pour la pénurie de masques en se mettant directement en contact avec les travailleurs de Prosafco, usine belge qui fabrique des masques FFP2 et des lunettes de protection. En contact avec les travailleurs de Alfa Medi aux Pays-Bas, qui produit des sur-blouses, sur-chaussures, et masques chirurgicaux.

Pour les « bips », les moniteurs ? C’est un problème avec les patients atteint du Covid-19 : ils ont tendance à développer très rapidement des difficultés respiratoires qu’ils ne sentent pas. Il est possible de détecter facilement ces troubles en surveillant leur taux de saturation en oxygène. Mais si on n’intervient pas à temps, en 30 minutes ils peuvent nécessiter de descendre en réanimation. Dans une unité Covid, on parvient à surveiller les paramètres vitaux toutes les quatre heures. Cela prend beaucoup de temps, parce qu’il faut s’habiller avec tout le matériel de protection (sur-blouse, gants…) pour chaque patient. S’ils étaient tous sous monitoring, qui sonne via un bip dans notre poche en cas de problème, on pourrait réagir plus vite. Les moniteurs se fabriquent où ? En combien de temps ?

À Cachan comme en Belgique : nous savons que les travailleurs de Nihon Kohden à Cachan (en France) fabriquent ce genre de moniteurs et centrales de surveillance. Il nous faut des « bips » ? Pourquoi ne pas aller voir du côté des salariés de Mexys à Mons en Belgique, qui a développé des appareils qui permettent de collecter l’ensemble des données provenant de moniteurs, respirateurs et autres pousse-seringues. Les travailleurs de la santé et les travailleurs de ces entreprises pourraient veiller à ce que la production se fasse dans des conditions de sécurité, et que le transport des produits se fasse en fonction des besoins réels de l’hôpital.

Voilà le genre de questions que nous nous posons, nous qui faisons face à tous les problèmes de la crise sanitaire. En fait, cela relève d’une vigilance organisée par la base. L’organisation des seuls hospitaliers ne suffirait évidemment pas, mais l’organisation dans l’urgence, cela aussi ça se propage, parfois plus vite qu’un virus !

Si les travailleurs d’une entreprise sollicitée accueillaient favorablement notre demande, il leur faudrait s’organiser eux-mêmes pour nous livrer les informations et les modes d’emploi. Pour envoyer les ingénieurs nécessaires à l’« exportation » de leurs techniques. Pour imposer la réorganisation de la production dans une entreprise qui, jusque-là, faisait autre chose. Là aussi, il faudrait que ceux qui y travaillent s’organisent et, tous ensemble, remettent la production sur les bons rails de cette période d’urgence, en laissant de côté quantité de productions aujourd’hui inutiles.

Cela ne règlerait pas tous les problèmes, loin de là, ce qui nécessiterait des moyens massifs et une politique globale volontariste et coordonnée. Au moins nous n’aurions pas à attendre qu’en haut ça décide que c’est le bon moment pour faire une annonce en grande pompe de réorganisation de la production, pour finalement être en dessous des besoins réels. Tout ceci, les yeux rivés non pas sur lesdits besoins réels, mais l’évolution des cours boursiers. Cette vigilance collective, ces premiers contacts entre salariés de différents secteurs, préfigureraient d’autres mobilisations d’ampleur pour « le monde d’après ».

À propos des transports

S’agissant du transport, les directions invoquent l’adaptation des horaires aux demandes des hospitaliers pour justifier de faire bosser les cheminots ou les conducteurs de bus. Cela rend leur mission « indispensable », quitte à prendre des risques. C’est ce que les directions prétendent. Seulement la réalité du terrain montre que les horaires des bus ne sont pas adaptés aux horaires de début ou de fin de poste des hospitaliers, ce qui leur demande d’arriver bien trop tôt au travail, ou de partir bien trop tard (ou alors partir plus tôt et laisser une charge plus importante de travail aux collègues qui restent), bref un casse-tête qui rogne dans tous les cas le temps de sommeil.

Difficile quand une infirmière fait un « soir-matin », c’est-à-dire termine après 21 heures et doit reprendre à 6 heures 30. Les hospitaliers et les conducteurs de train et de bus pourraient décider et imposer ensemble une réorganisation des services de transport pouvant s’adapter efficacement aux besoins de déplacement des travailleurs de l’hôpital. Pour l’heure, un tel nouveau plan de transport ne peut pas passer par une discussion de direction à direction (qui se fichent pas mal de nos besoins réels, à supposer même qu’il y ait une quelconque discussion). Mais une concertation entre les travailleurs des transports et ceux de l’hôpital pourrait l’imposer et l’organiser efficacement.

D’une ville à l’autre, de l’hôpital aux usines

L’Équipe opérationnelle d’hygiène (ÉOH) [4]. Comment favoriser ce genre d’initiatives ? L’équipe opérationnelle d’hygiène (composée d’infirmiers hygiénistes, de médecins, de chercheurs) pourrait avoir un rôle plus important et être renforcée en personnel, dont les ASH directement concernées. Elle serait au maximum disponible pour entendre et évaluer chacune des idées proposées, pour rapidement les transmettre à toutes les équipes soignantes de l’hôpital, voire pour les envoyer à d’autres hôpitaux. Cette équipe pourrait se relier directement, de sa propre initiative, avec les travailleurs des entreprises chimiques ou pharmaceutiques, afin de favoriser la production de tel ou tel produit, pour le rendre facile d’accès pour tous les travailleurs qui en auraient besoin.

L’équipe opérationnelle d’hygiène pourrait être chargée à minima de transmettre les informations relatives aux questions d’hygiène à toutes les entreprises qui continuent à tourner pendant la crise : donner les références des produits désinfectants, de produits antimicrobiens et détergents qu’on utilise à l’hôpital, pour éviter que les rames de train ne soient nettoyées au vinaigre ! L’équipe opérationnelle d’hygiène pourrait être responsable, sur tout le secteur avoisinant un établissement hospitalier, de la transmission desdits produits via les travailleurs du rail, à tous les travailleurs des entreprises qui tournent encore. Ces mesures minimales augmenteraient drastiquement l’efficacité des hôpitaux, et nous aurions l’assurance que le fric ne passe pas devant la santé humaine.

Ce dont nous discutons au fil des jours

Voilà de quoi nous, les hospitaliers, discutons au fil de ces jours si éprouvants pour les patients comme pour les soignants. Pour l’heure, encore modestement à l’échelle locale voire régionale, il s’agit de commencer à s’organiser entre nous, à partir de la base. Ce ne sera pas la solution à tout. Les milliards donnés au grand patronat doivent être donnés aux services publics, à commencer par celui de la santé dans le cadre d’une politique globale à l’échelle de tous les hôpitaux.

Mais nos exigences, à tous les niveaux, prennent tout leur sens alors que le capitalisme montre toutes ses faiblesses. Cette vieille machine à profits, qui rabote d’année en année les fonds alloués aux hôpitaux, mais aussi à la recherche, au développement de médicaments et vaccins, montre son incohérence et son inhumanité face à une pandémie. Un début d’organisation des salariés à la base commencerait par établir les liens et coordinations nécessaires entre travailleurs de nombreux secteurs, en vue du « monde d’après », pas celui auquel pense Macron, mais tel que les travailleurs peuvent l’envisager : une contagion de la contestation sociale pour le coup, cette « crise sociale » tant redoutée par le gouvernement et le patronat, où les travailleurs feraient des véritables besoins humains une priorité. Ce serait un début.

De Strasbourg, Judith Kermau


[1Reportage du journal Le Monde, 5-6 avril, intitulé « À l’hôpital de Saint-Denis, le désarroi des soignants ».

[2Pour ne parler que des masques, entre la période du H1N1 en 2009 et la pandémie actuelle, on passe d’un stock de plus d’un milliard de masques chirurgicaux et 700 millions de masques FFP2, à un stock d’État de 145 millions de masques chirurgicaux et aucun FFP2. (Alternatives économiques, no 400, avril 2020).

[3Les tests PCR (réaction en chaîne par polymérase) utilisés pour le dépistage du coronavirus (SARS-CoV-2, Covid-19).

[4Fonction officielle de L’équipe opérationnelle d’hygiène (EOH) : « elle est dédiée spécifiquement à la prévention du risque infectieux : prévention des infections associées aux soins pour les patients et les professionnels – surveillance des infections – évaluation et amélioration des pratiques en hygiène, formation (médicale, paramédicale et technique), communication et information »

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