Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 99, mai-juin 2015

FN : le père, la fille et le saint-esprit capitaliste

Pris la main dans le Cahuzac ! Au lendemain des révélations de Mediapart, une enquête est ouverte sur les 2,2 millions d’euros que Jean-Marie Le Pen aurait cachés en Suisse. Avec à sa tête une famille de millionnaires qui combine pour échapper à l’impôt, la preuve est-elle enfin faite que le Front National est un parti bourgeois « comme les autres » ?

Une résistible ascension...

Ce scoop a peu de chances d’enrayer la progression du parti d’extrême droite. Ces pratiques banales dans la bourgeoisie (même si la plupart des riches sont assez intelligents pour ne pas se faire attraper par un État qui ne demande qu’à regarder ailleurs) n’ont jamais empêché un politicien de se faire élire. Et la richesse des Le Pen, acquise grâce à l’héritage d’un vieil homme d’affaires excentrique en 1976, est loin d’être une révélation.

Parmi les dix maires FN élus en 2014, trois ont voté une augmentation considérable de leur rémunération (avec un record pour le maire du Pontet, dans le Vaucluse, qui a voulu s’accorder 44 % de bonus !), ce qui ne les a pas empêchés d’enregistrer des scores importants aux départementales de cette année.

Avec 5,2 millions de voix au premier tour des départementales, le FN a confirmé sa percée remarquée des municipales et européennes de l’an passé. Rappelons qu’à la présidentielle de 2002, alors que la participation était nettement plus élevée, il n’avait fallu que 4,8 millions de voix à Jean-Marie Le Pen pour se qualifier au second tour de l’élection présidentielle.

À nouveau un score des plus notables, donc. Et si le soir du scrutin le PS, aidé par certains journalistes, a minimisé le succès du FN ce n’est que pour tenter justifier la stratégie de Manuel Valls qui, durant la campagne, s’est présenté comme un rempart face au péril d’extrême droite. C’était à vrai dire son seul argument électoral, qui a montré son peu de poids. Cela n’empêchera pas les politiciens socialistes de rejouer le chantage au vote utile lors des prochaines élections, régionales et surtout présidentielles.

En réussissant à présenter près de 4 000 candidats dans la quasi-totalité des cantons, le FN a voulu démontrer un enracinement local. Certes il est loin de posséder le tissu d’élus locaux (et les subsides et les réseaux d’influence qui vont avec) qui font la force des partis bourgeois traditionnels comme le PS ou l’UMP. Mais ce sont les lois électorales particulièrement anti-démocratiques qui l’empêchent de franchir ce barrage : avec près de 25 % des voix au niveau national, il n’a obtenu que 62 conseillers départementaux sur plus de 4 000.

... exclusivement sur un terrain électoral

Comme aux municipales et aux européennes de l’an dernier, le FN se renforce avant tout en captant un électorat de droite traditionnel. Les reports de voix des électeurs UMP au second tour en témoignent : en cas de duel FN-PS, ils ont été nettement plus nombreux à pencher pour l’extrême droite (avec les encouragements de Sarkozy). Une partie de la bourgeoisie moyenne a basculé du côté du vote FN, comme le montrent les scores élevés recueillis pour la première fois dans les cantons de Chantilly (Oise) ou du Nord-Médoc (Gironde).

Bien plus préoccupant, le FN confirme son influence sur une partie des milieux populaires. Sur le plan électoral c’est dans les milieux ruraux ou dans les grandes banlieues pavillonnaires, où les salariés s’expatrient faute de pouvoir se payer un logement plus près des villes, qu’il réalise des scores importants. Ces quartiers résidentiels étendus, sans lieux de vie, sans offre culturelle et surtout sans réseaux militants restent son terrain de prédilection. Mais il a aussi créé la surprise à Vitry-sur-Seine et Choisy-le-Roi, deux communes ouvrières du Val-de-Marne, en parvenant au second tour. Et l’on sent son influence et l’influence des préjugés qu’il cultive dans bien des discussions au sein même des entreprises.

Véritable machine électorale avide de capter des hauts fonctionnaires, gages de respectabilité comme l’énarque et ancien chevènementiste Florian Philippot, le FN ne se renforce pas sur le terrain militant. Avec 40 000 adhérents, selon les chiffres officiels de son dernier congrès, le parti d’extrême droite ne retrouve toujours pas son envergure de la fin des années 1990, avant la scission avec Mégret et le reflux de la décennie 2000.

Le FN n’appelle jamais à des manifestations de rue et s’est même tenu à l’écart des défilés organisés par la droite et l’Église catholique contre le mariage pour tous. Quelques organisations d’extrême droite militantes vivent en son sein ou à sa périphérie. Elles pourraient capter la colère d’une partie radicalisée de la petite bourgeoisie si la crise venait à s’approfondir. Mais nous n’assistons pas pour l’instant au développement d’organisations de type fasciste qui s’en prendraient physiquement au mouvement ouvrier ou aux immigrés. C’est aujourd’hui le poids des idées ou succédanés d’idées, à coup sûr réactionnaires, du FN sur les consciences d’une fraction de notre classe qu’il faut combattre.

Un programme social ?

Parce qu’une partie de son électorat vient de milieu populaire, ce dont ne peuvent plus se vanter ni le PS, ni l’UMP, certains accusent le FN de faire de la « démagogie sociale ». Au soir du premier tour des départementales, Sarkozy a même déclaré : « Mme Le Pen, quand on dit qu’elle est d’extrême droite, c’est un mensonge. Elle a le programme économique de l’extrême gauche ». Une façon de se réserver l’étiquette d’« extrême droite » qu’il dispute au FN, et surtout d’entretenir la confusion.

Bien sûr, le FN, exactement comme ses concurrents du PS ou de l’UMP, fait mine de s’adresser à l’électorat ouvrier. Mais s’il promet des augmentations des bas salaires, il précise qu’elles seront réservées aux travailleurs français et financées par des allègements de charge au patronat. S’il promet de s’attaquer au chômage, c’est en « libérant le travail », du Macron dans le texte. Et lorsque Marine Le Pen parle de « redressement des services publics », c’est pour « restaurer un État fort, partout sur le territoire [capable d’une réponse] policière, judiciaire, carcérale, administrative pour les reconduites systématiques à la frontière, et éducative ».

Le programme du FN, c’est tout pour le patronat français, vent debout contre les immigrés, contre les chômeurs accusés d’être des assistés et contre l’Europe. Il faut un mépris de classe extraordinaire, propre aux politiciens du PS et de l’UMP et à leurs amis de la presse, pour qualifier ce programme bourgeois, nationaliste et raciste, de « social » !

Au pays des aveugles, les borgnes sont rois

Autre explication souvent avancée pour expliquer la progression électorale du FN : sa « dédiabolisation ». Bien sûr, Marine Le Pen joue de cette image que médias et instituts de sondages ont forgée, en multipliant les sujets sur la transformation du parti d’extrême droite en un « nouveau » Front National. Et l’affrontement actuel avec son père est une nouvelle mise en scène bien organisée du rajeunissement du FN.

Mais ses idées sont toujours aussi poussiéreuses. Aucune sanction contre Le Pen père lorsqu’il a déclaré l’été dernier que « Monseigneur Ebola » pourrait « régler l’explosion démographique ». Quant aux nombreux candidats aux départementales qui ont multiplié les sorties racistes sur les réseaux sociaux, ils ont pour la plupart été maintenus et soutenus par le parti. Marine Le Pen elle-même pratique le dérapage contrôlé sur ce terrain nauséabond : en marge du dernier congrès du FN, elle a stigmatisé « l’idéologie du métissage [qui] camoufle l’extinction accélérée de la diversité des sociétés humaines ».

Mais cela n’empêche plus les grands médias de promouvoir le FN comme les autres partis. Ainsi le magazine Elle s’est intéressé à la garde-robe de Marine Le Pen et l’Express a fait l’inventaire de ses coupes de cheveux. Le « jury du Trombinoscope » qui rassemble la crème des éditorialistes politiques a décerné le prix de « l’élu local de l’année » à Steeve Briois, nouveau maire d’Hénin-Beaumont.

Ce qui explique cette évolution, ce n’est pas que le FN ait mis de l’eau dans son vin mais plutôt que le PS et l’UMP ont épicé leurs plats. Nicolas Sarkozy revendique désormais la « préférence nationale » et Manuel Valls multiplie les sorties contre les Roms et les travailleurs sans-papiers. Cette politique raciste et anti-ouvrière des partis de gouvernement ne se limite pas à quelques discours démagogiques comme l’ont illustré dramatiquement les milliers de morts de travailleurs migrants en Méditerranée.

Paradoxalement, au moment où les discours et les politiques des trois principaux partis sont les plus proches, Marine Le Pen parvient toujours à apparaître comme une alternative. Son unique particularité, celle qui explique ses succès électoraux, est de n’avoir jamais gouverné, contrairement à ses collègues de « l’UMPS » qu’elle se plaît à dénoncer.

Défendre une perspective lutte de classe, internationaliste, indépendante de la gauche

Par le vote FN et surtout par l’abstention, c’est la politique anti-ouvrière du gouvernement socialiste que les classes populaires rejettent à l’occasion des élections. Voter pour ce Front National, prônant la haine raciste et la division des travailleurs, guignant surtout des postes de responsabilité dans les rouages d’un État qui préserve un système d’exploitation inique, est certainement la pire façon de rejeter la politique des socialistes au pouvoir. Autant se tirer une balle dans le pied. Mais que faire d’autre ? Quelle offre politique existait ?

Si l’extrême gauche ne veut pas être réduite au rôle de commentatrice de la progression du FN, il faut qu’elle se donne les moyens de faire front, elle aussi, mais pour offrir aux travailleurs une perspective lutte de classe et internationaliste, résolument dirigée contre le patronat et le gouvernement socialiste à son service. Sur le terrain des luttes et de la vraie vie d’abord. Mais aussi sur le terrain électoral, un terrain de propagande. Cela implique de combattre le gouvernement mais aussi d’être clairement indépendant politiquement d’une prétendue « gauche de la gauche » incapable de se dégager du PS, comme EELV ou le PCF, ou renforçant les préjugés en vogue en flirtant avec des leurres protectionnistes et nationalistes, comme le Parti de Gauche.

30 avril 2015, Raphaël PRESTON

Mots-clés : | |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article