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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 124, janvier-février 2019

Deux pôles en Allemagne

5 février 2019 Convergences Monde

Durant l’année dernière en Allemagne, le renforcement des idées xénophobes et racistes s’est exprimé dans les urnes (à travers le parti AfD, « Alternative pour l’Allemagne ») et dans les discours politiciens officiels. Mais, en même temps, plusieurs manifestations et mobilisations ont pris le contre-pied de cette évolution et ont mis en mouvement, au total et à plusieurs reprises, des dizaines voire des centaines de milliers de gens. Le mouvement écologique a pris un nouvel élan. Actuellement, des dizaines de milliers de jeunes – surtout lycéennes et lycéens – s’engagent contre le réchauffement climatique et les dégâts de l’exploitation charbonnière et, depuis deux vendredis, manifestent à des dizaines de milliers au total dans les rues de la plupart des villes.

Confrontations électorales et gains de l’extrême droite dans les urnes...

En Allemagne, quasiment chaque année est une année électorale : scrutins pour les « Landtage » (parlements régionaux) qui sont décalés dans le temps et rencontrent un intérêt médiatique national dans cette république fédérale. C’est suite aux résultats des élections régionales de la Hesse et de la Bavière, à l’automne dernier, que la chancelière Angela Merkel a annoncé son retrait à la fin octobre. Retrait relatif car elle compte bien finir son mandat, donc rester chancelière jusqu’en 2021 (sauf crise gouvernementale majeure qui rendrait nécessaire des élections anticipées). Mais elle a déjà abandonné la présidence de la CDU (parti conservateur).

Les élections de l’automne dernier ont confirmé les résultats des législatives de 2017 : un discrédit des partis qui sont au gouvernement fédéral (cette « grande coalition » entre les conservateurs CDU/CSU [1] et les sociaux-démocrates SPD) et une montée en puissance de l’AfD. La « grande coalition » ne réunissait plus en 2017 que 53 % des suffrages par rapport à 67 % en 2013. En Hesse et en Bavière, chacun des deux partis a perdu plus de 10 % par rapport aux régionales précédentes (ce qui fait que, en Bavière, le SPD arrive seulement en cinquième position, avec 9,7 %).

L’AfD remporte ses succès électoraux (12,6 % aux législatives de 2017 avec un pic en Saxe où elle arrive de justesse en tête, avec 27 % ; 13,1 % en Hesse et 10,2 % en Bavière) avec pour seul thème de campagne sa hargne raciste contre « les réfugiés ». L’extrême droite l’accompagne d’un discours populiste dirigé contre « les élites » qui trahiraient le peuple allemand. L’AfD serait le seul parti à oser dire « la vérité » sur les méfaits de la migration, la « criminalité des réfugiés » et autre venin du même acabit.

Malheureusement, c’est une partie de l’électorat populaire qui se laisse séduire par ce genre de discours, particulièrement en Allemagne de l’Est où le niveau de vie et de salaires reste sensiblement inférieur à l’Ouest et où des laissés-pour-compte croient aux bobards selon lesquels l’État allemand ferait plus d’efforts pour accueillir les réfugiés que pour les sortir, eux, de leur situation sociale (ce qui n’est évidemment pas le cas, l’État ne fait de cadeaux ni aux uns ni aux autres). En tout cas, le discrédit des partis du gouvernement s’exprime d’un côté et en bonne partie par un vote pour l’AfD, de l’autre côté par un vote pour le parti Vert qui devient un genre de pôle électoral pour ceux qui rejettent les idées d’extrême-droite.

Suite aux Législatives de 2017, la recherche d’une nouvelle coalition gouvernementale avait pris presque six mois, avant que le SPD se résigne enfin à reconduire son alliance avec Merkel. Ainsi donc, sur les quatre mandats successifs de gouvernement de Merkel (depuis 2005), c’est le troisième avec participation social-démocrate ! Social-démocratie qui n’avait pas attendu l’ère Merkel pour assumer au pouvoir – déjà avec Gerhardt Schröder et ses lois Hartz contre les chômeurs – toutes les mesures des dernières décennies qui ont aggravé la situation sociale des classes populaires et instauré la précarité dans le monde du travail. La riche Allemagne est un des pays d’Europe où les pauvres sont les plus pauvres !

Chez les conservateurs de la CDU/CSU, le leitmotiv est que la politique de Merkel aurait été trop laxiste et accueillante pour les migrants en 2015 ; que ce serait la raison principale de leur dégringolade électorale. Même si, désormais, c’est Annegret Kramp-Karrenbauer, la favorite d’Angela Merkel, qui remplace cette dernière à la tête de la CDU et pas l’un des deux autres candidats marqués encore davantage de l’étiquette « droite dure », on peut s’attendre à ce que le discours des campagnes électorales de 2019 (à Brême et dans les trois Länder d’Allemagne de l’Est : Brandebourg, Saxe et Thuringe) vire encore plus à droite. Et à ce qu’il apporte encore de l’eau au moulin de l’AfD, mais aussi de cette extrême-droite néofasciste prête à des exactions violentes et à des chasses à l’homme contre des migrants, comme cela s’était produit à Chemnitz fin août et début septembre 2018.

... Mais contre-manifestations dans la rue

Mais ce sont précisément ces chasses à l’homme à Chemnitz qui ont été le déclic d’une vague de contre-manifestations qui ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans plusieurs villes du pays. À Chemnitz même, 65 000 personnes ont participé à un concert antiraciste organisé sous le slogan #wirsindmehr (#noussommesplusnombreux).

C’est à ce moment aussi que les actions de l’alliance « Seebrücke » (pont sur la mer) contre les naufrages en Méditerranée et pour l’accueil des rescapés ont connu leur plus grande affluence. On estime qu’au moins 150 000 personnes ont participé à un moment ou à un autre à ces actions qui ont poussé comme des champignons à travers toute l’Allemagne. Des actions humanitaires, mais aussi une prise de position politique pour dénoncer la « forteresse Europe » et affirmer la solidarité au-delà les frontières. Le 23 octobre dernier, une manifestation sous le slogan #unteilbar (#indivisible), « solidarité au lieu d’exclusion – pour une société ouverte et libre », a rencontré un succès qui a dépassé toutes les espérances avec 240 000 participants à Berlin. L’initiative n’était prise par aucun syndicat ni par le parti de gauche Linkspartei, mais par des avocats engagés dans la défense des migrants qui avaient pris l’initiative d’une alliance d’un grand nombre d’ONG et de personnalités ; des structures syndicales s’y étaient aussi ralliées.

Même si les principales pancartes affichaient des cœurs et se dressaient contre la haine, ce n’est pas par amour béat qu’autant de gens ont participé. La colère qui s’est alors exprimée visait autant les discours des politiciens qui désignent les réfugiés comme boucs émissaires que l’ensemble de la politique du pouvoir. Une politique qui fait exploser le coût du logement dans les grandes villes, exacerbe l’exploitation des travailleurs, grossit le nombre des laissés-pour-compte.

Ce ne sont certainement pas quelques manifestations, aussi massives soient-elles, qui vont arrêter les progrès de l’AfD ni améliorer la situation des classes populaires. Mais il est encourageant que des centaines de milliers de personnes aient été prêtes, en Allemagne, à bouger pour prendre le contre-pied des discours ambiants. Or ni les syndicats, ni le Linkspartei, encore moins le nouveau « Aufstehen » (debout) de Sarah Wagenknecht [2] (copiée sur la France Insoumise et qui tente d’allier des revendications sociales à un discours nationaliste) n’offrent de perspectives de lutte.

Kramp-Karrenbauer a déclaré il y a peu au journal Le Monde qu’un mouvement comme les Gilets Jaunes n’avait pas sa place en Allemagne : la situation économique y serait trop bonne et manifester dans la rue n’y serait pas une tradition, comme en France. Ah bon ? La situation économique y est certes formidable... pour les patrons. Quant à la volonté de descendre dans la rue, elle n’a précisément pas fait défaut ces derniers mois. Et c’est la jeunesse scolarisée aujourd’hui qui poursuit... 

26 janvier 2019, Sabine Müller et Toni Robert


[1La CSU est formellement un parti indépendant mais, de fait, l’organisation régionale bavaroise de la CDU. Ce qui n’a pas empêché ses chefs, Seehofer et Söder, d’essayer de se démarquer de Merkel, notamment sur la politique migratoire où la CSU fait de la surenchère nationaliste et xénophobe.

[2Une des présidentes du groupe parlementaire du Linkspartei.

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