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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 115, novembre 2017 > Internationalisme contre protectionnisme

Débat Olivier Besancenot – François Ruffin

7 novembre 2017 Convergences Politique

Le 3 octobre dernier, Olivier Besancenot, porte-parole du NPA, et François Ruffin, journaliste et député « insoumis », ont débattu du protectionnisme. La vidéo, très instructive, est disponible en ligne [1]. Retour sur ce débat, ses enjeux, et ses conclusions.

Le protectionnisme protège de tout… sauf des capitalistes

François Ruffin défend depuis de nombreuses années l’idée qu’un protectionnisme de gauche est possible. À l’en croire, il serait un outil de régulation économique, une façon d’imposer, au moyen du relèvement des taxes sur les produits étrangers vendus en France, le respect tant de conditions de travail décentes pour les salariés que de normes environnementales. La Chine ou les États-Unis ne brillent ni dans l’un ni dans l’autre de ces domaines, et pourtant leur marché intérieur n’est-il pas en partie fermé aux entreprises étrangères ? Ruffin le sait bien. C’est pourquoi il fait du protectionnisme la condition non pas suffisante mais seulement nécessaire d’une politique qui s’en prenne réellement aux intérêts des capitalistes et des grands patrons. À la « gauche » de lui donner un contenu politique, avec comme référence… le PS au pouvoir entre 1981 et 1983 !

Olivier Besancenot épargne charitablement à Ruffin le bilan du « socialisme réel » à la française pour mieux traiter le sujet du jour. Son entreprise, La Poste, n’est pas délocalisable ? Ça ne l’a pas empêchée de supprimer 100 000 emplois en dix ans ! Et que faire des travailleurs trimant en France pour des multinationales étrangères ? Si celles-ci se « relocalisent » dans leur pays d’origine, c’est à d’autres licenciements qu’ils feront face ! Surtout, Besancenot pointe du doigt les pratiques protectionnistes réelles : elles n’ont rien de gauche, même quand les gouvernements qui les portent se réclament de ce bord politique. Elles visent d’abord à combattre la concurrence étrangère sur son propre sol, tout en cherchant à pénétrer le plus possible les marchés étrangers. Mélenchon n’a, par exemple, rien contre les exportations d’armes françaises et fréquente régulièrement le salon qui leur est dédié au Bourget. Difficile de voir dans son protectionnisme la moindre « solidarité » avec qui que ce soit dans le monde… pour ne rien dire de ses diatribes contre les travailleurs détachés !

François Ruffin intente par ailleurs un mauvais procès au NPA : c’est parce qu’il aurait laissé, comme le reste de la gauche, le protectionnisme au Front national que ce dernier aurait progressé ! Pour juguler l’extrême-droite, il faudrait siphonner son programme ? Au contraire, répond Olivier Besancenot, c’est en affirmant, même à contre-courant, la solidarité entre exploités, par exemple avec les migrants.

Et Marx dans tout ça ?

Il faut reconnaître à François Ruffin le mérite d’avoir invité Marx dans le débat, en dégainant le Discours sur la question du libre-échange [2] de 1848 : « le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l’extrême l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale ». De cet extrait, Ruffin en conclut que Marx est partisan d’une « politique du pire » visant à soumettre la terre entière aux ravages du capital pour mieux provoquer la révolution. Lecture tendancieuse : tout ce qui précède – soit 99 % du texte – vise d’abord à attaquer la propagande menée par les défenseurs du libre-échange auprès de la classe ouvrière anglaise. Et plus largement, Marx a passé sa vie à dénoncer et combattre les méfaits du capitalisme. Surtout, Ruffin se garde bien de citer la phrase suivante, la dernière du texte : « C’est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre-échange ». Ce « seulement » restitue tout son sens au paragraphe. Il s’agit d’affirmer que, dans cette lutte qui oppose deux fractions de la bourgeoisie, l’une libre-échangiste, l’autre protectionniste, celle des deux dont la victoire élargit les possibilités révolutionnaires est la première des deux.

Près de 170 ans plus tard, le pronostic s’avère totalement juste. En étendant sa domination sur la surface du globe, le capitalisme a accru par centaines de millions le nombre des prolétaires et unifié leurs intérêts en ceux d’une seule classe ouvrière. C’est « dans ce sens révolutionnaire » qu’on peut dire que la bourgeoisie travaille à sa propre perte. Mais Ruffin préfère fustiger en Marx l’instigateur d’un « tabou » qui aujourd’hui encore empêcherait le mouvement ouvrier de revendiquer le protectionnisme.

Une course de vitesse est engagée

Le compte-rendu du débat publié dans l’hebdomadaire du NPA regrette que François Ruffin n’ait pas « joué le jeu du dialogue » et ait « refusé de trouver un quelconque terrain d’entente » [3]. Comment cela aurait été possible ? À l’animatrice du débat qui lui demande sur quels points l’accord peut se faire entre lui et le NPA, Ruffin répond : « des convergences, on en a plein, mais […] sur le sujet du débat de ce soir on n’est pas d’accord ». On est du même avis !

François Ruffin, qui se dit « réformiste révolutionnaire », ne choisit pas entre l’internationalisme et la défense d’un capitalisme à la papa qui n’a jamais existé. Et on cherche encore la « révolution » dans son discours. Si l’interdiction des licenciements ne lui parle pas, ce n’est pas juste parce que cette mesure semble inaccessible aux ouvriers de la région d’Amiens. C’est parce que lui-même n’a pas pour perspective que les travailleurs imposent leur propre agenda, celui d’une mobilisation qui efface les frontières et détruise des États façonnés par et pour la domination bourgeoise. Utopie inaccessible ? Pas du tout, rétorque Olivier Besancenot : lorsque les ouvriers roumains de Dacia ont fait grève pour augmenter leurs salaires, une délégation de leurs collègues français du groupe Renault est venue les soutenir. Voilà dès aujourd’hui la traduction concrète du mot d’ordre à opposer au protectionnisme : « Travailleurs de tous les pays, unissons-nous ! ».

Mathieu PARANT


[2Disponible sur le site marxists.org.

[3« Olivier Besancenot et François Ruffin à propos du protectionnisme », L’Anticapitaliste n°400, 12 octobre 2017.

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