Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 115, novembre 2017 > Internationalisme contre protectionnisme

Défendre les « fleurons industriels » ou les emplois ?

7 novembre 2017 Convergences Politique

Ce qui reste d’Alstom (notre TGV national) est donc en passe d’être racheté par Siemens, deux ans après la vente de la filière énergie à General Electric. L’an dernier, c’est Alcatel, géant des réseaux de communication, qui été absorbé par le finlandais Nokia. Et pas plus tard que cet été, les Chantiers de l’Atlantique sont passés sous contrôle du groupe italien Fincantieri. Pour les salariés, bien-sûr, ces rachats et fusions d’entreprises sont un réel motif d’inquiétude. Car elles se traduisent toujours, à plus ou moins court terme et au nom de la suppression des ‘doublons’, par des suppressions d’emplois, si ce n’est par des fermetures de sites.

Les promesses des repreneurs, tout comme les garanties sur les emplois que le gouvernement prétend obtenir en échange de son feu vert, ne sont que du vent et ne tiennent que le temps de faire avaler la pilule. Personne n’y croit vraiment. Mais les jérémiades des politiciens, et de dirigeants syndicaux, sur le « bradage » de nos « fleurons », le dépeçage de « notre » industrie bien française par l’étranger, sont un poison tout aussi dangereux. Car elles ne servent qu’à détourner les travailleurs de la lutte ou à conduire celle-ci vers des culs-de-sac.

Un mouvement mondial de concentration du capital

Nos coqs de basse-cour seraient en train de se faire « éviscérer » par les aigles américains et allemands… et même par les loups d’Italie ! Voilà les sornettes qu’il nous faudrait croire.

Au point que même le libéral Macron était monté au créneau cet été, nationalisant à demi les Chantiers de l’Atlantique pour taper du poing sur la table… et les revendre comme prévu à Fincantieri. Auparavant, les Chantiers de l’Atlantique appartenaient au coréen STX, mais qu’importe : on nous vole nos joyaux industriels !

Pour les politiciens qui ont fait du nationalisme leur fonds de commerce, c’en est trop. Mélenchon s’indigne de la « vente de la France par appartement ». Montebourg, VRP du made in France, prône rien moins que la nationalisation d’Alstom, lui qui justifiait encore, il y a peu, la fermeture de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois [1] : le patron était français… alors on lui pardonne. Même le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, laisse entendre que le gouvernement ne laissera pas un « prédateur » s’emparer des fleurons industriels [2].

C’est que les fusions-acquisitions connaissent une nouvelle frénésie, particulièrement en Europe où elles sont au plus haut depuis 2007 : 350 milliards d’euros d’opérations au premier semestre 2017, l’équivalent du budget annuel de l’État français. Le gouvernement cherche donc à s’assurer que les capitalistes français s’en sortent les poches pleines : il garantit leurs arrières en cas d’OPA hostile ou d’attaque spéculative, comme pour Danone [3], mais il ne s’agit en aucun cas de gêner les mariages consentis, lorsque chacun y trouve son compte, enfin… les actionnaires, pas les salariés.

Les rodomontades nationalistes ne sont pas propres aux politiciens français : l’État espagnol rage contre le concessionnaire d’autoroutes italien Atlantia et son OPA lancée en mai sur l’Espagnol Abertis (qui a lui-même acquis la Sanef française en janvier) ; le gouvernement italien menace Vivendi de sanctions s’il continue à monter au capital de Telecom Italia ; aux Pays-Bas, le chimiste AkzoNobel a dû repousser une OPA hostile de l’Américain PPG et Unilever une offre de rachat de Kraft Heinz ; aux USA, c’est Trump qui barre la route à un groupe chinois zyeutant sur le fabriquant de semi-conducteurs Lattice. Pas en reste, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, annonce un filtrage des investissements venant de l’extérieur de l’Europe, pour protéger les « intérêts essentiels de l’Europe ».

Les groupes français à l’assaut du monde

Dans ce méli-mélo capitaliste, les groupes français attirent, certes. Un signe des difficultés de l’industrie du pays ? Bien au contraire. Selon les économistes bourgeois eux-mêmes, les entreprises françaises sont bien placées pour « partir à l’assaut de concurrents » du fait de « bilans nettoyés et de marges restaurées » [4], c’est-à-dire, dans leur jargon, que les suppressions d’emplois ont été rondement menées. Derrière les discours pleurnichards sur la grandeur perdue de la France, on en oublierait presque que ses trusts participent toujours en bonne place au partage du monde. Et ils ne sont pas les derniers à s’emparer de joyaux industriels hors de leurs frontières.

Sur les neuf premiers mois de 2017, les entreprises françaises ont réalisé pour 61 milliards d’euros d’acquisitions à l’étranger, soit 3,5 fois le montant déboursé à l’inverse par des sociétés étrangères pour acquérir des entreprises françaises [5]. Quelques exemples : Essilor s’est emparé de l’italien Luxottica, leader mondial de la monture de lunette ; PSA s’est payé Opel ; Suez a avalé GE Water, filière eau de General Electric. La France se place au 3e rang mondial des acquisitions, derrière les États-Unis et la Chine.

Avec le rachat d’Alstom par Siemens, l’Allemagne est la cible des invectives souverainistes. Mais en réalité, ce sont plutôt les entreprises françaises qui achètent les sociétés allemandes : 93 entreprises allemandes ont été acquises par des groupes français en 2016, contre 25 dans l’autre sens [6]. Les capitalistes français profitent du nombre important de départs en retraite des patrons de PME allemandes pour reprendre leur entreprise et s’implanter dans le pays.

Alors, il faudrait se dresser, vent debout, contre les acquisitions de groupes français par des sociétés étrangères… et se féliciter de l’inverse ? Voilà comment, sous l’apparence d’un patriotisme économique, se cache en fait un soutien à l’impérialisme français. Rien d’étonnant de la part de politiciens bourgeois, mais les travailleurs doivent se méfier des démagogues qui jouent sur ce terrain en prétendant défendre les emplois.

Le capitalisme français ne fleure pas meilleur

Le rachat par un groupe étranger n’a rien d’anodin pour les travailleurs, cela se traduisant généralement par des restructurations et des centaines ou des milliers de suppressions d’emplois. Mais les conséquences sont les mêmes lorsqu’un groupe français est à la manœuvre, qui plus est quand l’acheteur, ou le repreneur, est un professionnel de la liquidation d’entreprises. Et même quand il n’y a pas de changement de main, les capitalistes savent aussi bien mettre en œuvre des plans de suppressions d’emplois, à l’exemple de PSA, Renault, Michelin, Air France, SFR et bien d’autres. Chez Alcatel-Lucent, les 10 000 suppressions d’emplois du plan Shift sont arrivées bien avant le rachat par Nokia.

Alors quelle solution ? En tout cas pas celle d’exiger un certificat de nationalité au patron. Exiger des « garanties » sur l’emploi ? Le gouvernement sait le faire, pour donner le change. Et il s’en contente. L’entreprise repreneuse y trouve parfois quelque intérêt, comme General Electric qui a lancé la construction, à Cherbourg, d’une usine de fabrication de pales d’éoliennes offshore, qui devrait employer 550 salariés à terme, et développe différents sites à Belfort, Saint-Priest et Massy. Mais cela fait une belle jambe aux 345 salariés de GE Hydro, à Grenoble, qui vont se retrouver au chômage. Et qu’en sera-t-il au final de la promesse de création 1 000 emplois net faite par General Electric en absorbant la branche énergie d’Alstom ? Car les patrons passent leur temps à créer ou supprimer des emplois, jouant aux chaises musicales avec les travailleurs pour leur faire « cracher plus de dividendes », selon les termes mêmes du PDG de GE [7].

Seul un rapport de forces construit dans la lutte peut garantir les emplois, imposer l’interdiction des licenciements. À l’heure où les capitalistes exploitent à une échelle planétaire, la solution n’est pas dans un repli, sous la coupe de nos patrons nationaux, mais de se battre par-delà les frontières. Les travailleurs n’ont pas de patrie, disait Marx. Cela est encore plus vrai aujourd’hui.

25 octobre 2017, Maurice SPIRZ


[1Sur le plateau de L’Émission politique, sur France 2, face à Jean-Pierre Mercier, le 22 septembre 2016.

[2Isabelle Chaperon, « Les OPA à l’épreuve du nationalisme économique », Le Monde Éco&Entreprise, 30 septembre 2017.

[3En août, un fonds d’investissement américain, Corvex, a soudainement racheté 1 % du capital de Danone, réveillant la peur d’une OPA. Finalement plus de peur que de mal, l’action s’est envolée, Corvex a fait une belle plus-value et n’est pas allé plus loin… pour le moment.

[4Delphine Cuny, « Fusions : les groupes français suractifs dans un marché en ébullition », La Tribune, 10 mars 2017.

[5Isabelle Chaperon, ibid.

[6Cécile Boutelet, « L’Allemagne, terrain de chasse des groupes français », Le Monde Éco&Entreprise, 30 septembre 2017.

[7Jean-Michel Bezat, « General Electric se prépare à une sévère restructuration », Le Monde Éco&Entreprise, 22 octobre 2017.

Mots-clés :

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article