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Coronavirus en Grèce : tromperies en haut, résistances en bas

16 avril 2020 Article Monde

« …le gouvernement se vante d’avoir eu le courage de fermer de grands pans de l’économie, d’embaucher dans le secteur public de santé et de subventionner à la fois les travailleurs et les sociétés qui étaient frappés par la paralysie de l’économie. Il n’en est rien. »

Thanasis est militant dans le groupe trotskyste OKDE Spartakos [1] et interne en psychiatrie à l’hôpital central d’Athènes qui traite les cas de coronavirus. Il revient avec nous sur la politique du gouvernement grec, sur les positions politiques des forces en présence et sur les résistances dans le monde du travail et à l’hôpital.

Interview par Stan Miller.

1) Quelle a été la politique du gouvernement grec contre le coronavirus ?

Il y a deux réponses à cette question. La première est la version officielle : les mesures prises incluent les fermetures d’écoles et d’universités, l’interdiction de « déambuler sans but » dans tout l’État grec, la quarantaine stricte principalement dans certains villages clusters (où il y a un grand nombre d’infectés au même endroit). La seconde version, celle-ci réelle, est l’attitude de laisser-faire pour certaines parties de l’économie, comme les supermarchés, l’alimentation, les transports, l’industrie, une partie du secteur public et des compagnies privées.

Dans ces secteurs les conditions de travail se sont détériorées de manière significative (journées plus longues, salaires plus bas, licenciements, pas assez d’équipements de protection quand il y en a). Beaucoup d’entreprises privées, dont des start-up qui avaient reçu dans les années précédentes des récompenses pour la « qualité » des conditions de travail, sont actuellement les pires employeurs existants, licenciant des gens ou modifiant leur contrat au jour le jour. Les exemples les plus frappants sont Teleperformance (centre d’appel) et TaxiBeat (service de taxi), imités par de plus en plus d’employeurs (voir ici).

L’État grec a été très complaisant avec l’Église orthodoxe qui n’a pas cessé ses activités collectives et publiques, arguant que la sainte communion ne peut répandre le virus ! Les églises ont finalement fermé bien plus tard que les autres espaces publics, après la révélation d’un scandale : les prêtres donnaient le plus de communions possible avant l’interdiction, même à l’intérieur d’un centre de traitement du cancer pour enfants d’un des plus grands hôpitaux pédiatriques d’Athènes.

Le gouvernement poursuit une tactique qu’il qualifie d’« intrépide » et de « couronnée de succès » où il se vante d’avoir eu le courage de fermer de grands pans de l’économie, d’embaucher dans le secteur public de santé et de subventionner à la fois les travailleurs et les sociétés qui étaient frappés par la paralysie de l’économie. Il n’en est rien. La vérité est que les membres du gouvernement ont détourné des financements pour des buts hautement discutables. Par exemple le ministère de la santé a donné onze millions d’euros pour la publicité de la campagne de quarantaine « stay home [2]  » alors que la constitution oblige normalement tous les médias à le faire gratuitement.

En février, le ministère de la santé a bloqué l’embauche de 500 docteurs qui avaient été prévue par le gouvernement précédent, en ne signant pas des documents essentiels à temps et en prétendant que ces embauches correspondaient à de « faux besoins » (alors même que ces médecins étaient prévus pour les urgences). Début mars le ministère de la santé a annoncé 2 000 recrutements, à grands coups de communication tapageuse. La vérité, c’est quelques renforts dans l’administration et quelques infirmières, dont on avait bien besoin, mais peu de médecins. Dans l’hôpital central d’Athènes qui traite les victimes du Coronavirus, l’hôpital Sotiria, seuls quelques docteurs ont été embauchés et leurs spécialités ne correspondent pas aux besoins. Il y a eu une seconde tentative de recrutement de médecins, avec des conditions de travail très mauvaises (des contrats de quatre mois n’incluant pas l’assurance [3]) qui n’ont pas trouvé preneurs.

Le gouvernement a donc forcé les médecins généralistes et ceux des plus petits hôpitaux à aller bosser dans les services d’urgence des régions qui comptent le plus de malades et de personnel mis en quarantaine comme l’hôpital Kastoria dans le nord du pays. En conséquence, il n’y a plus de médecins pour assurer les soins basiques, laissant une bonne partie de la population sans suivi médical.

Le gouvernement a annoncé des embauches en urgence de jeunes docteurs juste sortis de l’université, mais cela masque mal une pénurie entretenue depuis des années : les salaires sont tellement bas dans le public que les médecins sont aspirés par le privé ou partent carrément à l’étranger, comme 50 % de la classe de 2010 !

« Dans le privé le test coûte 150 euros alors que le salaire moyen est de 450/500 euros »

Le ministère de la santé a utilisé une organisation publique appelée l’Organisation nationale de la santé publique (NOPH) pour créer un numéro d’information en ligne pour les personnes présentant des symptômes. Au bout du fil, à peine dix salariés au début, une trentaine plus tard, qui donnaient des informations sur la base d’un algorithme, sans connaissance médicale ou encadrement. Les plages de nuit étaient gérées par les centres d’appels des banques ! Leur principale consigne était de dire à tout le monde de rester à la maison à part s’ils avaient des symptômes sérieux ou des antécédents médicaux. La ligne a saturé et la situation de beaucoup de patients s’est détériorée, certains sont morts parce qu’aucun docteur ne s’est déplacé et le NOPH ne les a pas autorisés à aller à l’hôpital. Le scandale a mené à une amélioration de l’organisation, mais la ligne a maintenant une sale réputation.

« Dois-je aller au travail et risquer de contaminer tout le monde ou rester à la maison et être viré ? » Cet état de fait a contribué à ce que le virus se répande.

Aucune vraie quarantaine ne peut être effectivement imposée devant l’absence de tests généralisés. Nous sommes dans une situation absurde. Si tu as des symptômes, il faut rester à la maison. Si tu ne vas pas trop mal, tu ne dois pas aller à l’hôpital, car de toutes façons tu ne seras pas testé. Si tu es malade mais que tu n’es pas testé, tu as seulement droit à trois jours d’arrêt maladie (aucun médecin n’étendra l’arrêt maladie sans un test positif). Dans le privé, le test coûte 150 euros alors que le salaire moyen est de 450/500 euros. Les travailleurs doivent répondre à la question : « Dois-je aller au travail et risquer de contaminer tout le monde ou rester à la maison et être viré ? » Cet état de fait a contribué à ce que le virus se répande. C’est un des problèmes, mais pas le seul. Les paiements de prêts bancaires et les loyers continuent et en mai il y aura des enchères pour des prêts non remboursés [4].

« L’amende de 150 euros pour “déambulation sans but” frappe avant tout les personnes des classes populaires, les vieux, les migrants »

Les étudiants ont été expulsés des résidences universitaires et renvoyés dans leurs familles (s’ils en ont) ou dans les hôtels. Ce choix a été fait par le ministère en imitant d’autres pays dans l’espoir de transformer les résidences étudiantes en lits d’hôpitaux. Mais ça s’est arrêté net, finalement ils ont viré les étudiants sans raison comme l’ont admis depuis plusieurs hauts fonctionnaires. Cela a provoqué la grogne des étudiants, dont beaucoup travaillent comme livreurs. Les hôtels vers lesquels ils ont été évacués sous la menace de la police sont insalubres avec des puces de lit, etc. Le fait de forcer les étudiants à rentrer chez leurs parents en province a contribué à répandre le virus – le gouvernement a été très critiqué sur ce point.

La pire situation concerne les prisons et les camps de réfugiés. Une détenue relativement jeune (40 ans) qui avait demandé une aide médicale et ne l’a pas obtenue en est morte. Il commence à y avoir des cas de covid dans les camps de réfugiés et une quarantaine stricte a été imposée autant que faire se peut. Enfin, l’aide aux populations Rrom est très insuffisante, d’autant que depuis des années elles ont été systématiquement dispersées de force dans toute la Grèce, dans des conditions de logement indignes et qu’elles sont victimes du racisme.

La politique d’amende de 150 euros pour « déambulation sans but » frappe avant tout les personnes des classes populaires, les vieux, les migrants. Dans des petits villages, des bergers ont pris des amendes. L’idée générale, c’est que la police fonctionne « trop bien » et met des amendes à des gens qui ne devraient pas être verbalisés pour toute une série de raisons (conditions psychiatriques, âge, absence de téléphone portable – les attestations s’obtiennent en envoyant un sms à un numéro qui vous renvoie un sms). Ce qui n’empêche pas les médias de faire des tas de reportages sur des endroits publics bondés pour susciter la rage contre ceux qui déambulent sans but et sont accusés de répandre le virus.

« Si la Grèce appliquait une vraie politique de test et, par exemple, d’isolement des malades à l’hôtel pour 14 jours, le virus serait éliminé. »

Pour le moment il y a peu de victimes en Grèce, donc le gouvernement se vante de la manière dont il a traité la pandémie. Cependant, sans tests, comment connaître le nombre de malades ? La Grèce a été moins exposée au virus que l’Europe occidentale car il y a peu de tourisme hivernal. C’est la raison pour laquelle les pays des Balkans ont beaucoup moins de cas en ayant pris un minimum de mesures. S’ils appliquaient une vraie politique de test et, par exemple, d’isolement des malades à l’hôtel pour 14 jours, le virus serait éliminé.

Nous ne savons pas combien de personnes ont été infectées. Dès que la pression économique sera trop forte, la quarantaine sera levée et cela entraînera une seconde vague de contaminations, à travers le tourisme ou autre chose. Le gouvernement n’a aucun plan pour cette éventualité, et espère la découverte d’un traitement miracle. La classe ouvrière ne peut soutenir une telle tactique, car c’est elle qui en paiera le prix.

2) Quelles sont les réactions à l’épidémie à travers tout le spectre politique ?

« Tant qu’on sera en quarantaine, la radicalisation qu’on devine en ligne sera difficile à mesurer. »

Nouvelle Démocratie (droite, au pouvoir) a mené une campagne morale qualifiant les soignants de héros. C’est la femme du premier ministre, Mareka Grapowskis-Mitsotakis, qui a appelé la population à les applaudir à 20 heures. Les médecins qui ont publié sur Facebook « nous ne voulons pas être des héros, nous voulons de l’équipement pour bien faire notre travail » ont été la risée des médias traditionnels proches du pouvoir. Les anciens ministres de la santé de Syriza (coalition de gauche, au pouvoir avant la droite) critiquent aujourd’hui la politique du ministère de la santé. L’un d’entre eux, spécialiste en réanimation, s’est porté volontaire pour aller « au front ». Mais cela n’efface pas pour autant la politique d’austérité que Syriza a menée au pouvoir.

Kimina Allagis (ancien Pasok, parti socialiste au pouvoir pendant des années) ne dit rien de différent de Nouvelle Démocratie. L’extrême droite répand des théories du complot et des fake news : Erdogan aurait inventé le virus, le virus n’existe pas, etc. Le Parti communiste (KKE) a appelé à un renforcement des effectifs dans la santé mais considère que l’unité nationale est la seule tactique valable pour l’instant. C’est la seule organisation politique qui a fait une apparition publique à l’occasion de la « journée mondiale de la santé », le 7 avril : son secrétaire général, Dimitris Koutsoumbas, s’est rendu dans un grand hôpital public de l’ouest de l’Attique accompagné de syndicalistes hospitaliers. La gauche radicale (Antarsya – coalition anticapitaliste – et autres groupes), qui a des forces significatives dans le secteur public hospitalier, met en avant un programme d’urgence contre la propagande gouvernementale, entraînant parfois le KKE, parfois non.

Le KKE et Antarsya contrôlent le syndicat des médecins du public et ils ont appelé à des petites manifestations le 7 avril en faveur de dépenses publiques plus importantes dans un secteur hospitalier qui a subi des coupes budgétaires vingt ans d’affilée. L’action militante du 7 avril a été très importante dans certains hôpitaux, même si elle a fait face à la réticence de certains soignants qui trouvaient risqué de faire des rassemblements. Les militants ont mis en avant le fait que le manque d’équipement de protection était une menace bien plus grande.

Les anarchistes et les autonomes ont tenté d’organiser des groupes de soutien dans les quartiers avec ou sans le reste de la gauche radicale et certains ont réussi à faire un important travail de solidarité. Par exemple, les « boites de solidarité » au marché où chacun dépose et prend ce qu’il veut. Ou encore les distributions de nourriture et de médicaments en centre-ville d’Athènes. Mais avec la quarantaine, c’est plus compliqué. Même les supporters de foot « ultras » ont fait des banderoles de soutien aux travailleurs de la santé, popularisant la question. Les militants ont des difficultés à maintenir ces activités de solidarité avec des gens pauvres qui n’ont pas forcément internet. Toute distribution de tracts peut être punie d’une amende de 150 euros pour « déambulation sans but » et toutes les manifestations sont interdites.

Un élément important est la radicalisation des travailleurs qui continuent à bosser dans des conditions détériorées, qui s’est manifestée par des grèves et des créations de syndicats, comme à TaxiBeat. La gauche radicale a joué un rôle dans cet effort ainsi que dans la dénonciation des politiques néolibérales de la gauche et de la droite, responsables de ce système dysfonctionnel. Mais tant que durera la quarantaine, la radicalisation qu’on devine en ligne sera difficile à mesurer.

3) Quelles sont les conditions dans ton hôpital ? Y a-t-il assez de matériel ?

Mon hôpital ne traite que les cas de covid confirmés, la majorité des services ont été adaptés de cette manière. Pour l’instant certains services sont surchargés, d’autres ont des lits libres, même en réanimation. Les gens se rendent moins à l’hôpital pour d’autres raisons. Pour ce qui est du matériel, les employés ont dénoncé le fait que les masques fournis ne correspondent pas au standard sanitaire de la réanimation. Tromperie sur la marchandise, ils ont été distribués dans des emballages de masques plus protecteurs. Réponse du ministère de la santé : « fake news »  !

Le premier ministre Mitsotakis est venu lui-même se montrer pour dire qu’il nous donnait assez d’équipements. Mais nous n’avons toujours qu’un seul masque pour des tranches de sept heures pour les médecins et huit heures pour les infirmières. Dans toute la Grèce, l’absence de politique de test a conduit des centaines de médecins en quarantaine. Beaucoup sont âgés, et s’ils sont infectés, le pays a peu de réserves de jeunes docteurs. Sur 120 postes de pneumologie ouverts dans mon hôpital (qui a un centre pour les tuberculeux aussi), seuls 20 sont couverts par des internes.


Dans les entreprises

La startup TaxiBeat (application mobile pour trouver un taxi), qualifiée de « Google de Grèce », est extrêmement lucrative depuis son lancement et a été récemment rachetée par le groupe Daimler. Elle emploie plusieurs centaines de conducteurs au statut d’auto-entrepreneur et des administratifs salariés. Elle se vantait de ses rendements élevés et a même loué un des bâtiments les plus chers dans le centre historique d’Athènes. Cela ne l’a pas empêchée de licencier quinze salariés (trop peu performants !), et de baisser les salaires de moitié. Cela a poussé les travailleurs à se coordonner avec une assemblée internet où ils ont décidé de créer un syndicat pour s’opposer aux attaques. Le 9 avril, ils ont organisé leur premier débrayage massif et demandé la protection de l’État face aux violations du droit du travail par l’employeur. Le syndicat prépare de nouvelles actions dans les prochains jours.

Teleperformance (centre d’appels) a gagné plusieurs fois la récompense d’« employeur de l’année », ou de « meilleur endroit où travailler ». L’entreprise est un centre d’appels et un centre de support pour d’autres entreprises comme Apple : un call center international avec 8 500 employés. Les salariés ont dénoncé à de nombreuses reprises l’absence de précaution face au virus. Le bâtiment du call center n’a pas de fenêtres et les bureaux sont à 50 centimètres les uns des autres. Les salariés n’ont pas pu prendre d’arrêt maladie pour suspicion de covid. Le télétravail n’a même pas été mis en place pour les groupes à risque, forçant tout le monde à venir bosser tous les jours. La direction avait même ouvert un étage spécial pour que les employés infectés puissent se « confiner » au boulot… avant de devoir reculer face au scandale.


[1Organisation des communistes internationalistes de Grèce – Spartacus, section de la IVe Internationale, ex-secrétariat unifié

[2Stay home = restez chez vous.

[3Cela signifie que les médecins et non l’État doivent payer l’assurance de 250 euros par mois, plus les taxes augmentées, pour un salaire de 1300 euros à peu près pour un docteur spécialiste dans le système public.

[4Un nombre important des emprunts bancaires grecs ne sont pas remboursés. En cas de défaut, les hedge funds mettent les prêts aux enchères. Récemment un mouvement important a empêché ces enchères en bloquant les tribunaux où elles devaient avoir lieu. Les militants de ce mouvement (principalement membres d’organisations de gauche comme la tendance NAR d’Antarsya ou Unité Populaire – ancienne tendance de gauche de Syrisa maintenant indépendante) ont été poursuivis pour des infractions sérieuses et sont en procès. Les enchères s’étaient interrompues pour quelques mois mais vont recommencer en mai par internet, entraînant y compris la saisie des résidences principales. Auparavant une famille qui ne possédait qu’une maison était protégée de la saisie ; depuis les mémorandums d’austérité ils peuvent être mis à la rue.

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