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Chili : entre la peste et Piñera

29 mai 2020 Article Monde

(Photo : le 1er mai 2020. Source : Werken Rojo)

Un tableau social catastrophique…

Un rapport de l’Organisation mondiale de la santé du 22 mai révèle que la pandémie a un nouvel épicentre en Amérique latine. Après le Brésil et le Pérou, le Chili présenterait, au recensement officiel du 23 mai, près de 630 décès pour plus de 55 000 infectés, chiffres largement en dessous des réalités selon toutes les institutions sanitaires du sous-continent. Cette crise sanitaire accroît la crise économique déjà à l’œuvre et amplifie avec brutalité les inégalités croissantes qui ont été au cœur, avec les aspirations démocratiques, de la révolte populaire du dernier trimestre 2019. Fortement intégré au marché mondial mais dépendant de ses exportations de matières premières et agricoles, le Chili a été percuté sans modération par la contraction économique mondiale, avec des conséquences sociales dramatiques. La Cepal (Commission économique Amérique latine de l’ONU) dans sa note de mai sur l’impact de la Covid estime que le Chili, avec ses 18 millions d’habitants, va voir la population pauvre passer de 2019 à 2020 de 9,8 millions à une fourchette variant de 11,9 à 13,7 millions, comme l’atteste déjà l’effondrement du secteur informel et les licenciements de masse qui plongent des régions entières dans le dénuement absolu. La presse a dû elle-même le constater, en soulignant la superposition de la géographie de la pandémie et celle de la pauvreté ; dans les quartiers populaires du Grand Santiago, la progression de la maladie était estimée à 40 % la semaine dernière, selon El Mostrador, le quotidien digital. Les chiffres officiels du chômage ont doublé, passant à 15 %, touchant principalement le commerce, le bâtiment et la logistique. Ces chiffres évaluent les pertes dans le secteur des travailleurs sous contrat, ceux du secteur informel, qui dans certains quartiers représentent la moitié des travailleurs, sont énormes : les collectifs militants, centres d’études liés aux syndicats estiment que ce secteur a perdu presque la moitié de ses emplois.

… qui provoque des réactions populaires…

L’impopulaire président Piñera n’a rien appris et rien oublié de l’année précédente, avec beaucoup de retard il a pris des mesures dramatiquement insuffisantes au regard de la crise sociale, et en passant d’une ridicule « quarantaine dynamique » pour assurer la production à une quarantaine stricte avec un dispositif militaire pour boucler les quartiers pauvres. Rien appris car son mépris social ne s’est pas adouci avec le temps. Le président chilien a clairement menti, via ses sous-fifres, à la télévision en parlant de 70 % de familles pauvres soutenues par son plan alimentaire (à peine un quart en réalité), au point que El Diario Financiero, journal patronal, a dénoncé publiquement dans son édition du 18 mai sa démagogie, son impréparation et son incompétence. Cette distribution de plus de deux millions de colis alimentaires n’est pas sans poser des problèmes logistiques. Puisqu’ils doivent être livrés, des militants ont calculé qu’à raison d’une petite centaine de colis par camion, avec une amplitude de distribution de huit heures, même en réquisitionnant 1 000 camions (ce qui est une pure fiction), il faudrait près d’un mois pour atteindre l’objectif. Mais à ce mépris, Piñera a su ajouter le sens des affaires puisque ses amis (Comercial Sudamericana et la centrale de distribution Llacolen SA) se sont enrichis en vendant au gouvernement avec une marge (30 000 $ l’unité au lieu de 19 000 $ au cours du marché) ces colis alimentaires. Mais rien oublié non plus, puisque Piñera sait que la force armée n’est pas un argument secondaire dans la crise. Mais si le déploiement des forces armées (10 000 soldats dans le Grand Santiago) s’est fait sans protestations, ce calme n’a pas duré. La révolte de l’île de Chiloé en mars était pourtant un avertissement pour le pouvoir : la population, avec ses collectifs populaires et syndicaux, avait affronté les grands patrons des pêcheries et le gouvernement pour imposer des mesures sanitaires et exiger le maintien des salaires. Mais cette fois, avec la première semaine de froid de l’hiver austral, c’est la faim qui a fait sortir les quartiers pauvres de El Bosque et la Pintana. Sans surprise dans des bidonvilles avec des taux de pauvreté deux fois supérieurs à la moyenne nationale, 20 % des maisons sans eau ni électricité, et une tradition de lutte ancienne pendant la dictature. La propagande du régime par le journal El Mercurio ou les appels à l’unité nationale en évoquant le héros Arturo Prat de la sinistre guerre du Pacifique n’y purent rien. Les habitants ont réagi à la violence des carabiniers, de l’armée ; sans pillages, sans dégradations, mais avec détermination et par centaines ils se sont organisés contre les sbires du pouvoir.

...et impose des tâches militantes

De l’avis de la majorité des collectifs révolutionnaires, des trotskistes aux libertaires, il s’agit d’une répétition générale avant d’autres explosions. Sans résumer les discussions des milieux révolutionnaires et militants – préoccupations qui vont des luttes des Mapuches aux droits des femmes (avec deux millions de manifestants et manifestantes le 8 mars avant la quarantaine) aux luttes pour l’eau – il y en a deux qui se dégagent avec urgence. Comment lutter contre la faim ? Organiser les soupes populaires pour contrer les évangélistes et la droite, avec tous les problèmes que cela pose et face à l’inaction du PS et du PC ? Comment unifier tous ces collectifs de lutte ? Ces débats, dont nous sommes solidaires, ne se tranchent pas en dehors des forces en présence et des débats vivants qui animent tous ces nouveaux militants issus de l’Octobre chilien de 2019. Des collectifs de Valparaiso (El Porteño) et Santiago (Werken Rojo  : Werken en Mapudungun veut dire porte-parole), animés par des trotskistes de diverses sensibilités (certains liés au Comité pour une Internationale ouvrière), ébauchent le projet encore fragile d’un Congrès des travailleurs, ouvert à tous les collectifs populaires de lutte, en opposition aux solutions institutionnelles. C’est peut-être un pas en avant pour une sortie anticapitaliste de la crise.

T. K.

Version longue de l’article paru dans l’Anticapitaliste 524

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