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Après l’élection de Boric, où va le Chili ?

6 janvier 2022 Article Monde

La victoire de Gabriel Boric sur José Antonio Kast au second tour de l’élection présidentielle du Chili, le 19 décembre, a suscité l’enthousiasme d’une partie des milieux de gauche et le soulagement d’une bonne partie de la population. Des manifestations de dizaines de milliers de personnes ont eu lieu à l’annonce de ces résultats. Kast, candidat de la droite la plus dure, ne dissimulait pas sa nostalgie du régime du dictateur Pinochet. Gabriel Boric, ancien leader étudiant, était candidat de la coalition Apruebo Dignidad qui regroupait les diverses formations de gauche du Frente Amplio et le Parti communiste, soutenu au second tour par diverses personnalités de la démocratie chrétienne et du Parti socialiste. Si certains médias ont présenté Boric comme un porte-parole de la « gauche radicale », il est plus exact de le qualifier de centre-gauche. D’autant que pour obtenir ces soutiens, il lui a fallu leur donner des garanties.

Trente ans de politiques économiques pinochetistes… sans Pinochet

Pour arriver à cette situation, il a fallu la grande révolte populaire de l’automne 2019 qui a failli renverser le président Piñera. C’est l’augmentation du prix du ticket de métro à Santiago qui avait mis le feu aux poudres. En riposte à cette hausse, des milliers de jeunes, surtout des étudiants, organisèrent des passages gratuits en masse qui déclenchèrent les premiers affrontements avec la police. Bien entendu, cette augmentation de 30 pesos n’était que le révélateur d’une situation plus générale. Le Chili, en dépit de son succès économique relatif, est un des pays les plus inégalitaires du monde. Les 1 % les plus riches possèdent près d’un tiers des richesses, et les 10 % les plus riches la moitié. Il n’existe pas de sécurité sociale réelle, les prestations entre la Couverture universelle de santé censée couvrir 80 % de la population et la réalité sont énormes. Les compagnies d’assurances privées tiennent le marché de la santé et des centaines de milliers de personnes ne disposent d’aucune couverture médicale. L’investissement de l’État dans la santé est faible (4,5 % du PIB) et les soins sont payés à hauteur de 33 % par les particuliers (Source Revista Panamericana Salud Publica, 44, 2020). Les trois quarts des établissements scolaires et universitaires sont privés et payants, de sorte que les chances d’un étudiant pauvre de terminer ses études sont très faibles.

Cette politique ultra-libérale s’inscrit dans la droite ligne de celle adoptée par le régime de Pinochet. Après la mise à l’écart relative du dictateur en 1991, le Chili a été dirigé par la « Concertation », une alliance regroupant le PS et la démocratie chrétienne, soutenue de façon plus ou moins critique par le PC, en alternance avec des présidences de droite, comme celle de Sebastián Piñera. Si les libertés politiques et syndicales, la liberté de la presse ont été rétablies [1], quasiment rien n’a changé sur le plan de la politique sociale. Les riches ont continué à s’enrichir et les pauvres à s’appauvrir. Ce sont donc ces différents facteurs qui ont abouti à l’explosion de 2019.

Une répression féroce

La réaction de l’État chilien, face à cette révolte, a été dans la droite ligne des traditions pinochétistes. La répression a fait au moins 35 morts, 2 300 blessés graves dont 1 400 par armes à feu, des centaines de mutilés, des viols dans les casernes et commissariats. Au cours des journées de novembre 2019, 12 000 blessés ont été accueillis aux urgences. Des dizaines de milliers d’arrestations ont été effectuées, rappelant les rafles de la dictature, et plusieurs milliers de personnes emprisonnées. Mais cette répression a été impuissante à endiguer la colère et le mouvement s’est amplifié, culminant avec des grèves qui ont notamment paralysé les ports, bloquant les exportations, et une manifestation géante de 800 000 à un million de personnes, cela approcherait les trois millions en France, dans les rues de Santiago, accompagnée de manifestations dans toutes les grandes villes du pays.

Face à une situation qui devenait incontrôlable, Piñera, après avoir multiplié les déclarations de fermeté, a tendu la main aux partis de l’opposition et même présenté ses excuses. Cette opération devait aboutir à la signature, le 15 novembre, d’un « accord de paix » avec quatorze partis de l’opposition pour mettre en place un référendum pour une nouvelle Constitution mettant fin à celle de Pinochet restée en vigueur. Accord qui fut d’ailleurs signé par Boric lui-même. Devant une mobilisation qui pouvait aboutir au renversement de Piñera, la politique des partis de gauche, en particulier du PC et de la Gauche autonome de Boric a en effet été de fournir aux révoltés un objectif susceptible de les détourner des manifestations de rue et des grèves pour les ramener sur un terrain institutionnel. Des revendications à caractère social comme la hausse des salaires et celle du budget s’étaient pourtant dégagées au cours des grèves. La « Constituante » fut ainsi la voie de garage du mouvement. Après un référendum qui approuva l’élection d’une assemblée chargée de rédiger une nouvelle constitution, avec 80 % de oui, cette assemblée de 155 membres fut élue en juillet 2020. On y compte une majorité de gauche, dont des figures de diverses minorités comme les Mapuches, peuple indien discriminé en constante révolte pour revendiquer ses droits face à l’État chilien. Cette situation a bien entendu suscité l’inquiétude de la bourgeoisie chilienne et une forte polarisation. La droite dure s’est ainsi regroupée autour de Kast qui n’avait été auparavant qu’un candidat minoritaire, presque marginal. Cette révolte a fait peur à la bourgeoisie. Au point qu’on a vu resurgir des groupes fascistes recrutés dans la jeunesse dorée et le lumpenprolétariat, qui ont entrepris de mener diverses opérations de commando et de prêter main forte aux carabiniers lors de la répression. Il ne faut pas oublier que Pinochet a toujours bénéficié d’une assez large base sociale au sein de la bourgeoisie et d’une partie de la petite bourgeoisie qui le considéraient comme un sauveur, une sorte de « De Gaulle chilien ». Les émeutes orchestrées par l’extrême droite à Iquique en fin d’année 2021 contre les migrants, surtout Vénézuéliens, illustrent leur potentiel de mobilisation.

Quelle politique va mener Boric ?

La marge de manœuvre du nouveau président est étroite. D’une part, il n’a été élu qu’avec onze points d’avance sur son concurrent avec 55,9 % des suffrages. Si le second tour a vu affluer un million d’électeurs qui s’étaient abstenus au premier, le taux d’abstention reste très élevé, 47,3 % des électeurs chiliens ne sont pas déplacés malgré l’enjeu. Les partisans de Boric soulignent qu’il s’agit d’une des plus fortes participations depuis les années quatre-vingt-dix. Mais cela montre néanmoins le rejet de la classe politique ou le désintérêt de toute une partie des classes populaires, dégoûtées par des politiciens qui se sont désintéressés de leur sort depuis trente ans. Or, loin de tenter de les attirer à lui par un projet social audacieux, Boric a surtout cherché à récupérer les électeurs modérés entre les deux tours. Un programme social radical n’aurait pu que les effrayer.

Les rares promesses sociales de Boric portent sur la création d’une sécurité sociale, ce qui représenterait un progrès social significatif. Mais il ne dispose pas de la majorité au Sénat qui doit entériner ses propositions.

Les premières déclarations de Boric donnent des indications claires sur ses intentions. Il faudra faire preuve de patience. Toute la presse chilienne a d’ailleurs souligné qu’il lui allait falloir modérer les exigences de ses partisans. Et il s’est bien gardé de la contredire. Dans une interview à Radio Bio Bio mercredi 5 janvier, le réputé économiste de gauche Ricardo Ffrench-Davis, membre de la commission économique du futur président, le dit encore plus clairement. « Ce serait une stupidité de renoncer au système des assurances privées. Si on aime plus son pays qu’on le déteste [AFP, ce système d’assurances] il n’y a pas de choix ! » De son côté, l’ancien président de centre-gauche Ricardo Lagos a fait un éloge appuyé de Boric. [2]

Un autre point clé est celui des manifestants emprisonnés à la suite de la révolte de 2019. Boric s’est bien gardé d’annoncer qu’il les ferait libérer, même en leur attribuant une grâce présidentielle. Interrogé sur le sujet par des journalistes, il a répondu que leurs dossiers seraient « examinés au cas par cas » ! [3] De son côté Camila Vallejo, dirigeante du PC et ex-leader étudiante, s’était indignée qu’on puisse soupçonner la gauche de vouloir libérer « des voyous qui avaient pillé des PME ». Des pillages de supermarchés avaient en effet eu lieu pendant la révolte et ces actes avaient été montés en épingle pour justifier la violence de la répression. Outre le fait que le pillage de magasins a une signification particulière dans un pays où tout le monde ne mange pas à sa faim et où beaucoup manquent des produits essentiels, il est évident que cette distinction entre bons et mauvais manifestants a pour but de gagner les faveurs de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie. Dans une interview à La Tercera [4], quotidien de droite très lu, Vallejo se montre d’ailleurs prudente et évasive, se gardant de répondre quand on lui demande si Boric a évolué vers le centre gauche. Le PC chilien veut sa place dans le nouveau gouvernement et ce n’est pas la première fois qu’il participe à un gouvernement depuis la fin du règne Pinochet. Déjà il avait participé à une coalition de centre gauche menée par la présidente socialiste Bachelet entre 2013 et 2017. [5] Par son influence au sein de la CUT – centrale syndicale –, le PC est un allié de poids pour modérer les revendications et actions des travailleurs, s’ils se montraient trop impatients. Déjà, pendant la révolte de 2019, alors que le mouvement de grève montait en puissance, il avait contribué à le limiter.

La composition du futur gouvernement de Boric sera un autre indicateur de ses intentions. La presse chilienne évoque les contacts qu’il a pris avec des économistes libéraux et avec des politiciens modérés. Dans ce contexte, la rédaction d’une nouvelle Constitution par l’Assemblée constituante [6] risque bien de n’être qu’un hochet pour distraire les organisations et militants de gauche. Personne ne peut croire en effet qu’un texte constitutionnel soit de nature à changer le fonctionnement d’un État tel que celui du Chili, qui est resté inchangé depuis Pinochet, en particulier sa police et son armée. Pas davantage qu’il ne mettrait fin ou même adoucirait la rapacité de la bourgeoisie chilienne. Seule l’organisation indépendante des travailleurs sur des bases de classe pourrait modifier le rapport de force. Mais la plupart des organisations qui se revendiquent de la classe ouvrière ou de la gauche n’ont pas tiré les leçons du coup d’État de 1973, c’est-à-dire de l’échec d’une politique de conciliation entre les classes sociales. Elles entendent mener une politique de soutien à peine critique au nouveau président, au prix de décourager ceux qui attendent un changement radical. La seule perspective réaliste est pourtant d’organiser les révoltés de l’automne 2019 pour poursuivre la lutte et, dans l’immédiat, pour exiger la libération et l’amnistie de tous les prisonniers politiques.

Gérard Delteil


[1Même si, par exemple, un citoyen possédant un mandat syndical ne peut se présenter aux élections.

[2Dans un article publié dans le quotidien espagnol El País le 20 décembre, Lagos souligne notamment la satisfaction des autres présidents et politiciens de gauche modérée d’Amérique latine, en particulier du président argentin Fernández et de la vice-présidente Kirchner pourtant largement déconsidérés dans les classes populaires par leur politique anti-sociale. Le même Lagos, au premier tour, avait accusé l’extrême gauche d’être responsable du succès de Kast par sa propagande trop radicale…

[3On peut noter que Boric, alors député, avait voté une loi sécuritaire, dans un pays qui n’en manque pas. Face aux critiques de ses partisans, il avait déclaré ensuite regretter ce vote…

[4La Tercera, 24 décembre 2021.

[5Dans la même interview à La Tercera, Vallejo défend la politique « un pied dedans, un pied dehors ». Mais le PC a surtout servi à redorer le blason de l’ex-Concertation qu’il dénonçait auparavant et à lui assurer la paix sociale.

[6Cette assemblée, après huit tours de scrutin, vient d’élire sa présidente, une épidémiologiste et son vice-président, un jeune médecin gay. L’assemblée devrait présenter son projet en juillet 2022. Celui-ci serait ensuite soumis à la population par référendum en septembre 2022, avec un report possible de trois mois. On se doute que, d’ici là, toutes sortes de manœuvres et pressions seront possibles.

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