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Chers Camarades !, film d’Andreï Kontchalovski

1 DVD, 120 min, 19 €

10 février 2022 Article Culture

Paru en 2020, ce film qui n’est sorti que dans très peu de salles en France, est désormais disponible en DVD. Un film intéressant qui relate un épisode de la lutte de classe dans l’ex-URSS – une grève quasi insurrectionnelle durement réprimée dès son surgissement et dont la mémoire a été étouffée pendant presque un quart de siècle : l’événement s’est déroulé en 1962. Trois jours de révolte ont agité la ville de Novotcherkassk, dans le sud de la Russie (région de Rostov).

L’héroïne, Lioudmila, est une petite bureaucrate vigoureuse et pleine de contradictions. Son amant la traite de « furie ». Elle est fervente amoureuse de Staline, qui a baigné sa jeunesse, alors mort depuis neuf ans (en 1953) et enterré par ses successeurs, dont Khrouchtchev qui s’est imposé à la tête du pays en dénonçant les crimes de feu le « petit père des peuples » et en professant la « déstalinisation ». L’héroïne affiche donc une certaine distance – ou distance certaine – avec Khrouchtchev et son gouvernement : « Ils nous promettent le communisme et ils augmentent les prix ! » Lorsque la grève éclate (rumeur, scandale !), sa fille, orpheline de son père mort pendant la Seconde Guerre mondiale (appelée en URSS Grande Guerre patriotique), prend le parti des grévistes. Lioudmila cherche à la recadrer, réagit viscéralement en demandant publiquement la peine de mort pour les meneurs. La direction de Moscou déboule sur les lieux, assène aux bureaucrates locaux qu’ils ont « merdé » en n’ayant pas su bloquer la grève – et Lioudmila est témoin de la décision prise alors de tirer à balles réelles sur les manifestants. Panique. Interdiction signifiée à sa fille de rejoindre les grévistes. Mais la jeune femme, comme bien d’autres, est sur la brèche aux côtés des ouvrières et ouvriers de cette immense usine de locomotives, révoltés par la hausse brutale des prix. Elle raconte à sa mère comment les étudiants ont décidé de mieux s’organiser pour soutenir la grande manifestation prévue le lendemain.

Lorsque la fusillade éclate, Lioudmila accourt à la recherche de sa fille, qui ne réapparaît pas. À la morgue, seuls quelques cadavres sont visibles… La disparition de sa fille ébranle des certitudes, jusqu’où ?

Le film donne peu à voir des grévistes dont il n’offre que des images rapides : des manifestants arborant des portraits de Lénine et des drapeaux rouges (même si le film est en noir et blanc !). La grève n’est évoquée qu’au travers du vécu des bureaucrates, de la trouille qui les saisit devant l’ampleur du mouvement. Après la dure répression physique, le gouvernement central prend des mesures drastiques pour éviter la contagion. Des contradictions éclatent, entre les grands chefs de Moscou et les bureaucrates locaux, comme entre les chefs de l’armée et ceux du KGB. Selon l’héroïne, tout était si clair au temps de Staline ! Sa confusion culmine lorsque la hiérarchie lui demande de témoigner en faveur de la répression, de fait contre sa fille.

Telle est la trame, sentimentale, sur fond de cette vraie lutte ouvrière sur laquelle bien peu avait filtré à l’époque soviétique. Même sous ce Khrouchtchev qui prétendait offrir quelques ouvertures démocratiques… mais n’avait pas rompu avec la répression anti-ouvrière sauvage.

Le réalisateur, âgé de 25 ans à l’époque des faits, a écrit un scénario qui donne à voir, non seulement les contradictions des années de la « déstalinisation », à travers le conflit entre la mère et sa fille, mais remonte plus loin dans le passé sous les traits du grand-père, qui vit avec fille et petite-fille, et que l’effervescence de ces jours de révolte amène à ressortir son costume de cosaque (c’est la région des cosaques du Don) dressé à l’époque contre la révolution de 1917. Lorsque le KGB, qui traque les fauteurs de troubles, pénètre dans l’appartement à la recherche de la jeune disparue, la vue du « vieux réac » n’émeut pas. Le danger reste du côté de la jeunesse !

Un film qui a le grand mérite d’exhumer – même si le choix n’est pas fait d’une restitution historique travaillée – un épisode enfoui de la lutte de classe dans l’URSS bureaucratisée.

Laurent Vassier

Petite note historique [1]

1962. Neuf ans après la mort de Staline, le gouvernement russe décide d’une hausse de 25 % des prix de la viande et des produits laitiers. Cette décision provoque le mécontentement dans tout le pays. Dans la ville de Novotcherkassk, le directeur d’une usine de locomotives électriques a la mauvaise idée de réduire brutalement les salaires des 13 000 ouvriers. La goutte d’eau qui fait déborder le vase : le premier juin, l’équipe du matin débraye. À midi, les ouvriers bloquent la voie de chemin de fer. Le gouvernement réagit immédiatement, l’armée arrive sur place au milieu de la nuit. Le lendemain matin, le KGB procède aux premières arrestations. À Moscou, Khrouchtchev réunit le Présidium. Les ouvriers veulent se rendre en ville pour manifester. Le pont qui sépare la zone industrielle du centre-ville est occupé par des blindés mais les militaires restent inactifs. Les grévistes ont actionné la sirène de l’usine et sont rejoints par d’autres : 5000 personnes entrent en ville. Le siège du parti est pris d’assaut. Sans que l’on sache d’où l’ordre est parti, la répression s’abat, qui fera des dizaines de victimes. Un couvre-feu est établi et le 3 juin le « calme » est revenu. Celui des cimetières. La ville est bouclée, les meneurs déportés dans des camps. À la fin de l’été, sept ouvriers sont jugés et condamnés à mort.


[1Les Cahiers du mouvement ouvrier, fondés entre autres par le militant trotskiste Jean-Jacques Marie, ont consacré à la tragédie, dans leurs numéros 39 et 40 de 2008, des articles d’Alexandre Chtchoubine. Liens ci-dessous. https://www.marxists.org/francais/cmo/n39/cmo_039.pdf et https://www.marxists.org/francais/cmo/n40/cmo_040.pdf

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