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Brexit : l’accord final enlisé dans les marchandages et effets de manche

29 octobre 2020 Article Monde

Si le Royaume-Uni est déjà sorti officiellement de l’Union européenne, la séparation effective reste dans l’attente des dernières tractations sur les relations futures entre les deux parties. La transition doit, en théorie, s’achever le 31 décembre prochain, mais elle pourrait bien encore une fois jouer les prolongations. Boris Johnson, le Premier ministre britannique, a déjà dû ravaler l’échéance du 15 octobre qu’il s’était fixée pour conclure un accord.

À en croire les commentateurs, les négociations bloquent sur l’enjeu de la pêche. Chaque année, les Européens récoltent pour 750 millions d’euros de poisson dans les eaux britanniques et voudraient bien continuer à y jeter leurs filets. Macron prétend s’en faire le défenseur, affirmant que les « pêcheurs ne sauraient être les sacrifiés du Brexit ». Côté britannique, les partisans du Brexit, pas à une démagogie près, avaient promis de récupérer la souveraineté sur les côtes poissonneuses du pays pour les réserver à leurs propres pêcheurs. Reste cependant à savoir à qui ce poisson serait vendu, les trois quarts de la pêche britannique étant actuellement exportée vers l’UE…

Mais si les négociations achoppent, ce n’est pas qu’affaire de petits poissons. Que les dirigeants britanniques et européens s’émeuvent sur le sort des pêcheurs, on ne nous le fera pas croire. La pêche ne représente qu’une part infime de l’économie européenne. Les réels enjeux des négociations sont bien plus larges, plutôt affaire de gros requins. Mais ces affaires-là sont discutées dans l’entre-soi des salons feutrés et surtout par-dessus la tête des populations. Le véritable enjeu des négociations porte sur les parts de marché que pourront s’arracher les bourgeoisies de chaque rive.

Du côté de la Grande-Bretagne, la restriction de l’accès au marché unique européen pourrait coûter cher à la bourgeoisie. Son gouvernement rappelait encore vendredi 23 octobre souhaiter un accord de libre-échange, qui pourrait s’apparenter à celui conclu avec le Canada (le Ceta). Mais les dirigeants européens ne sont pas prêts à livrer à si bon compte leur marché intérieur à cette bourgeoisie britannique qui envoie bouler leur union, au risque de faire des émules et que tout s’écroule. Surtout en cette période de crise, qui aggrave la concurrence. Les dirigeants européens voudraient donc, a minima, que les règles imposées aux entreprises continentales continuent de s’appliquer au Royaume-Uni. Au-delà de la question des normes, ils craignent surtout que le gouvernement britannique ne subventionne son économie bien au-delà que ce qu’il est permis dans l’UE. Il est vrai qu’après avoir distribué 300 milliards d’euros d’aides, le gouvernement de « Sa Majesté », qui se veut l’héritier de la très libérale Margaret Thatcher, est en passe d’investir 110 milliards d’euros dans les entreprises britanniques, soit une fois et demie ce que promettait ce prétendu « gauchiste » de Jeremy Corbyn, ex-dirigeant travailliste. Mais sacrée hypocrisie de la part des dirigeants de l’UE quand les plans de relance poussent comme des champignons des deux côtés de la Manche, notamment en France où le gouvernement a accordé près de 600 milliards aux patrons en moins de six mois et que l’UE a elle-même fait sauter les restrictions sur les subventions au patronat. D’autant que l’UE prépare elle aussi un plan d’aides pour compenser le Brexit.

Pour le moment, chacun joue la montre, mettant sous le nez de l’autre les pertes qu’il pourrait subir à défaut d’accord. Les deux camps montrent les muscles, à coup de grandes déclarations : Macron annonçant se préparer à une sortie sans accord, et Boris Johnson répondant sur le même ton « qu’il est désormais temps de préparer un no deal ». Cela s’est traduit par le vote d’une loi qui doit faciliter les échanges au sein du Royaume-Uni en cas de no deal, et notamment avec l’Irlande du Nord, en contradiction avec l’accord de retrait signé de l’an dernier [1]. Ce qui a eu l’effet escompté d’indigner les dirigeants européens. Johnson a même joué du menton en prétendant interrompre les négociations après le 15 octobre… tandis que ses négociateurs continuaient de palabrer comme si de rien n’était.

Entre temps, le gouvernement britannique a conclu en septembre un accord de libre-échange avec le Japon. En plus d’ouvrir des débouchés à ses produits agro-alimentaires et de faciliter les importations, notamment de pièces détachées automobiles [2], il permet au Premier ministre britannique de démontrer qu’il peut se trouver d’autres partenaires commerciaux. Après tout, le Royaume-Uni ne réalise que la moitié de ses échanges commerciaux avec l’UE !

Pendant que les dirigeants jouent au poker menteur, les travailleurs restent dans l’attente de savoir à quelle sauce ils seront mangés. Selon les calculs d’un institut économique allemand publiés en février 2019, 50 000 emplois seraient menacés en France et 103 000 en Allemagne si les commandes britanniques à l’UE chutaient d’un quart en raison du Brexit. Outre-Manche, ce nombre pourrait être encore plus élevé si le Royaume-Uni se voyait restreindre l’accès au marché européen. Contrairement au discours de tous les démagogues qui avaient appelé à voter « oui » en prétendant que la sortie de l’UE protègerait les travailleurs britanniques de la concurrence ou du « diktat » de l’Europe, le Brexit, avec ou sans accord, ne représente aucune perspective pour les travailleurs. Bien au contraire, aucune frontière ne sauvera les emplois, d’autant moins dans la phase actuelle de réorganisation géante du capital à coups de milliers de licenciements. Pour se défendre contre cette vague, les travailleurs de tous les pays ont au contraire tout intérêt à s’unir par-delà les frontières.

Qu’on s’en souvienne ici aussi face à tous nos « souverainistes » franchouillards de droite ou de gauche.

Étienne Gosselin et Maurice Spirz


[1L’une des difficultés du Brexit est la gestion de la frontière entre les deux Irlandes. En l’absence d’un traité de libre-échange entre le Royaume-Uni et l’UE, la frontière devrait être rétablie entre le Nord et le reste de l’île. Or, l’accord de paix avec les nationalistes nord-irlandais signé en 1998 stipulait précisément qu’elle ne le serait pas. L’une des possibilités prévues dans l’accord de retrait serait alors de déplacer les contrôles douaniers entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne, ce que Johnson cherche à empêcher avec sa nouvelle loi.

[2Une dimension qui n’est pas anodine, la direction de Nissan avait indiqué en juin dernier que l’absence d’accord sur le Brexit menacerait l’usine Nissan de Sunderland, la plus grande usine automobile du Royaume-Uni qui emploie 6 000 travailleurs.

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