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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 124, janvier-février 2019

L’Europe dans la gadoue du Brexit

5 février 2019 Convergences Monde

Dur, mou ou sec (sans accord), le Brexit est devenu une vraie poisse pour la chef du gouvernement britannique, Theresa May, et un vrai casse-tête pour ses ex-collègues de l’Union Européenne. Le 15 janvier, le projet d’accord âprement marchandé pendant près de deux ans entre le gouvernement britannique et les dirigeants de l’UE a été retoqué par le parlement britannique. Le négociateur de l’UE, Michel Barnier, a affirmé en retour que cet accord sur les relations économiques entre les deux parties, après la sortie officielle de la Grande-Bretagne de l’Union, « était le meilleur » et qu’il n’était pas question de faire d’autres concessions. Si ce n’est éventuellement de revoir l’introduction politique, c’est-à-dire le blabla convenu entre les marchands de tapis des deux camps pour vendre l’accord. Or l’échéance pour la clôture de la procédure de divorce est fixée au 29 mars prochain. Avec la lenteur des marchandages sur les moindres détails des futures relations économiques, c’est mal parti. À moins que les deux camps ne s’accordent quelques mois de plus pour jouer les prolongations.

Entre deux conférences de presse sur les Gilets jaunes, notre Premier ministre, Édouard Philippe, y est allé de son petit coup de pression sur son homologue britannique en déclarant que la France allait se donner les moyens d’un Brexit sans accord : l’embauche de 600 douaniers de plus et des équipements supplémentaires de contrôle aux frontières pour la modique somme de 50 milliards d’euros. Contribuables à vos poches ! Mais ce n’est pas grand-chose à côté du prix que ce Brexit va coûter (et a déjà en partie coûté par une dévaluation de la livre, donc un renchérissement des prix), aux travailleurs britanniques.

Enfant non voulu

C’est en grande partie par la défection des députés de son propre parti que Theresa May vient d’être désavouée, 118 des 317 députés conservateurs ayant voté contre le compromis qu’elle avait passé avec les représentants de l’Union européenne. Au sein du Parti travailliste (Labour Party), règnent les mêmes dissonances. Car, sur le fond, du côté de la grande bourgeoisie d’affaires britannique que conservateurs comme travaillistes représentent, le Brexit est plutôt l’enfant non voulu de la démagogie politicienne.

Le jeu tordu du chef des conservateurs...

C’était pour faire pièce au parti d’extrême droite Ukip (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni), xénophobe et anti-Union européenne, que David Cameron, Premier ministre et chef des conservateurs, avait repris une bonne partie de la démagogie anti-immigrés qui avait largement contribué au succès de Ukip aux élections européennes de 2014. De peur de perdre son poste lors des élections parlementaires de 2015, Cameron avait promis un référendum sur le maintien dans l’Union européenne, référendum qui s’est tenu l’année suivante. Il y appelait à voter pour le maintien dans l’UE, en arguant qu’il avait obtenu de l’UE un accord pour limiter l’immigration : le droit pour la Grande-Bretagne de restreindre l’accès des travailleurs européens au système de protection sociale britannique. Un jeu des plus tordus, où le chef des conservateurs comptait faire d’une pierre deux coups : laminer ses concurrents d’extrême-droite ainsi que l’aile la plus eurosceptique de son propre parti en les doublant sur la démagogie anti-immigrés, tout en faisant plébisciter le maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union.

...et non moins tordu du côté travailliste

Du côté de la gauche, du Labour Party (Parti travailliste), ça ne valait pas mieux. Ce Parti dans son ensemble se disait europhile. Celui qui en avait pris la tête en septembre 2015, Jérémy Corbyn, avait cultivé sa popularité d’homme le plus à gauche du parti par sa dénonciation des politiques d’austérité menées de 1997 à 2007 par le Premier ministre travailliste de l’époque, Tony Blair, ainsi que par son opposition à la guerre d’Irak. Mais il n’avait pas dédaigné de se faire aussi de la publicité en dénonçant l’Union européenne, « anti-démocratique et anti-socialiste » comme l’une des causes de tous les maux. À l’image de Mélenchon en France. Alors, pour ce référendum de 2016, l’appel à voter contre le Brexit lancé par le Parti travailliste, y compris de son chef de file Corbyn, aux côtés de Cameron dont il était censé être le principal opposant, n’avait pas de quoi convaincre nombre d’électeurs de ce parti.

Mécontentement social et préjugés anti-immigrés se sont mêlés pour assurer au vote pro-Brexit 51,9 % des voix. Les deux grands partis de la bourgeoisie britannique, qui alternent depuis belle lurette au pouvoir, se sont retrouvés avec le bébé sur les bras. À Theresa May, prenant la relève d’un Cameron démissionnaire, la tâche de gérer ce Brexit tout en évitant de couper le cordon ombilical si nourricier avec l’UE. Alors que, du côté de l’Union Européenne elle-même, et essentiellement des bourgeoisies française et allemande, la rupture revendiquée par la Grande-Bretagne devenait une bonne occasion non pas de rompre des relations économiques fructueuses mais d’en renégocier, à leur profit, les conditions.

Guerre d’intérêts rouverte en Europe

La Grande-Bretagne à toujours eu une place plus ou moins en marge dans l’Union européenne. Les liens plus forts avec la bourgeoisie des États-Unis, le rôle de la City de Londres en tant que l’une des premières places financières mondiales (où sont notamment placés nombre de capitaux des monarchies pétrolières du Golfe) ont toujours incité la bourgeoisie britannique à garder une plus grande liberté de manœuvre au sein de l’Union européenne que celle que s’accordaient entre eux ses alliés continentaux. La Grande-Bretagne n’avait donc rejoint qu’en 1969 ce qui s’appelait à époque le Marché commun. Les marchandages allaient bon train, par exemple à propos de la Politique agricole commune, pour laquelle la Grande-Bretagne, pays moins agricole, rechignait à payer sa quote-part pour financer des subventions à l’agriculture qui allaient profiter plus à ses alliés qu’à elle-même. Puis elle a tenu à garder sa propre monnaie.

Crise d’urticaire à Airbus

Mais la nécessité d’un marché libre à une échelle bien plus large que les étroites frontières nationales, celle aussi d’avoir, par alliance avec ses voisins, une industrie d’une taille concurrentielle sur le marché mondial sont tout aussi cruciales pour la bourgeoisie anglaise que française ou allemande. La création d’Airbus en est un parfait exemple, qu’aucune partie d’un côté ou l’autre de la Manche n’a vraiment envie de remettre en cause. Le groupe aéronautique européen fait construire en Grande-Bretagne ses ailes d’avions, acheminées par très gros porteurs sur les sites de montage de Toulouse ou de Hambourg. Cela représente en Grande-Bretagne 15 000 salariés du groupe et 100 000 emplois induits chez quelque 4 000 sous-traitants. À en croire un article du site L’Express Expansion, la lenteur des négociations sur les modalités du Brexit agace le patron du groupe aéronautique, au point de lui avoir donné « une crise d’urticaire ». Quant au constructeur automobile allemand BMW, il menace de fermer ses usines de Grandes Bretagne en cas de réel Brexit. Un chantage sur le dos des travailleurs, comme toujours.

Du Côtes-du-Rhône en Cornouailles ?

Au-delà du sort des plus grandes entreprises, qui semblent toutes peser pour en finir avec cette dinguerie du Brexit, ce sont les dossiers concernant, de part et d’autre, les intérêts des milliers de moyennes ou petites entreprises, intérêts probablement contradictoires entre eux, qui s’amoncellent sur les bureaux des négociateurs. Le journal Le Monde chiffre, par exemple, à 30 000 le nombre d’entreprises françaises qui exportent en Grande-Bretagne, dont 3 000 y sont installées. Même les marchands de « pinard » français sont de la partie. Comme le rappelle la Fédération française des exportateurs de vins, l’Outre-Manche représente le second marché d’exportation derrière la Chine, et le lobby vinicole français craindrait la concurrence de producteurs britanniques tablant sur le réchauffement climatique pour développer leurs vignobles ! De là à fabriquer en Cornouailles du Côtes-du Rhône ou du Patrimonio, chers au palais et au portefeuille d’Antoine Leccia, président de la dite Fédération, il va falloir quelques degrés de plus, dans la bibine et dans le climat.

Le projet d’accord entre Theresa May et ses partenaires européens contenait maintes clauses sur le sort (entre autres des garanties sociales) des centaines de milliers de résidents européens ayant passé d’un côté de la Manche à l’autre (les seuls immigrés dignes d’attention pour tout ce beau monde, parfaitement unanime pour le blocage de ceux venus des pays pauvres).

Un mur irlandais ?

Mais il bute toujours sur un os qui envenime les querelles et surenchères politiciennes : l’Irlande. Comment rétablir des frontières, contrôler la circulation des personnes et des marchandises, vérifier le respect des normes, etc. si la portion de frontière qui sépare la République d’Irlande (toujours dans l’UE) de l’Irlande du Nord (partie intégrante du Royaume-Uni) reste ouverte ? Ce serait la porte ouverte à la contrebande légale. Or, l’État britannique s’est engagé à maintenir ouverte cette frontière auprès des nationalistes irlandais, dans le cadre de l’accord de paix signé en 1998. Faudrait-il alors instaurer les contrôles douaniers dans le bras de mer qui sépare l’Irlande et l’Angleterre, au grand dam des unionistes d’Irlande du Nord qui vont crier qu’on les traite ainsi en citoyens britanniques de seconde zone ?

À qui les poissons ?

Sans parler de ces fichus poissons, ignorants les frontières, qui voguent d’une zone maritime à l’autre et deviennent un problème si on limite pêcheurs français et anglais aux eaux territoriales de leur nation respective. Ni du petit rocher de Gibraltar, qui fait partie du Royaume-Uni, et quitterait donc lui aussi l’Europe, alors que l’Espagne demande à le récupérer.

Et l’intérêt des travailleurs dans tout cela ?

Au milieu de cet imbroglio, en quoi les travailleurs auraient-ils intérêt à choisir entre les deux camps ?

Du côté du Labour Party, auquel tout le mouvement syndical britannique est étroitement lié, Jeremy Corbyn n’a rien trouvé de mieux, dans un premier temps, que de réclamer une nouvelle élection parlementaire dont il pourrait espérer, en cas de victoire de son parti, se retrouver lui-même cul entre deux chaises, à la place de Theresa May. Une frange de son parti et quelques dirigeants syndicaux l’inciteraient plutôt à demander un nouveau référendum qui aurait la vertu de défaire le précédent. Et donc, votez et revotez jusqu’à ce que le résultat nous plaise.

L’extrême gauche

Le plus incongru dans cette situation est l’engouement de l’extrême gauche britannique pour l’une ou l’autre de ces combines. On y avait eu le droit lors du référendum de juin 2016. L’extrême gauche (sauf le petit groupe Workers Fight lié à Lutte Ouvrière) s’était divisée en pro-Brexit (le Socialist Workers Party, le Socialist Party) et anti-Brexit (dont le groupe Workers’ Liberty). On y argumentait, au nom d’un Brexit « de gauche » (Left Brexit ou Lexit), que l’approbation du Brexit serait une claque pour Cameron ; qu’une fois les conservateurs battus et la structure anti-démocratique de l’Union européenne mise à l’écart, avec les politiques anti-ouvrières qui vont avec, il serait plus aisé de faire la guerre aux intérêts du patronat. Du côté des partisans du rejet, on arguait que celui-ci serait la meilleure façon de combattre la propagande xénophobe et anti-immigrés de nombre de défenseurs du Brexit.

On assiste aujourd’hui à un remake de ces débats. En moins tranché peut-être, les anciens partisans du Lexit voyant à quoi a abouti le vote de 2016. Mais en gardant sur le fond la même logique : quel camp choisir ? Et surtout le même espoir : pousser Corbyn à aller plus loin.

Le SWP, par exemple, se félicite dans son journal du 10 janvier de l’appel de Corbyn à organiser une nouvelle élection parlementaire. Et il y ajoute son conseil : « La meilleure façon pour le Labour Party [de transformer la Grande-Bretagne pour qu’elle aille dans le sens des intérêts de la vaste majorité] est de faire campagne pour un Brexit qui soit lié à la défense du NHS (le système de santé britannique) et rejette l’austérité et le racisme ». Et il dénonce les pressions de syndicalistes au sein du Labour Party pour amener son leader à demander plutôt un nouveau référendum.

C’est cette seconde recette, celle du référendum défaisant celui de 2016, dont le groupe Workers’ Liberty, anti-Brexit depuis le début, est partisan. Invoquant l’appel de syndicalistes en sa faveur, Workers Liberty écrit : « Jeremy Corbyn, arrête de tergiverser ! Ce que tu disais en 2016 (pas assez clairement, mais tu l’avais dit) était juste : Rester [dans l’UE] et réformer ! Engage-toi pour un nouveau référendum citoyen. »

Quelle que soit l’issue des marchandages en cours entre les représentants de l’Union européenne et la Grande-Bretagne, où les premiers ne font évidemment pas de cadeau, c’est aux travailleurs britanniques qu’on fera payer l’addition, par la hausse des prix (dévaluation de la monnaie ou nouvelles taxes), les licenciements (retraits ou restructuration d’entreprises), et les politiques d’austérité que travaillistes comme conservateurs mèneront, que ce soit au nom de la « souveraineté » retrouvée ou des « pressions de Bruxelles ». Pour y faire face, les travailleurs ne pourront compter ni sur le Labour, ni sur les dirigeants syndicaux, mais seulement sur eux-mêmes.

26 février 2019, Olivier Belin

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