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Après les élections régionales, quelle politique pour l’extrême gauche ?

2 avril 2004 Politique

Le triomphe de la gauche – le Parti socialiste plus ses alliés radicaux, Verts et Parti communiste – est donc complet : la majorité absolue des voix au deuxième tour, ce qui ne s’était jamais vu à des élections régionales, et la prise en main de l’exécutif dans 24 régions sur 26, du jamais vu non plus pour aucun parti qu’il soit de droite ou de gauche.

Certes le changement de mode de scrutin y est pour une bonne part. Cette fois, encore plus que dans les élections précédentes soit il éliminait les petites formations (entendez celles qui n’ont pas obtenu au moins 10 % des votes au premier tour, la principale victime cette fois-ci étant l’extrême gauche) soit il leur imposait de faire allégeance et s’intégrer à l’une des deux grandes, l’UMP pour la droite, le PS pour la gauche (même s’il est vrai que ni le PCF ni les Verts, pour ne pas parler des radicaux ou autres chevènementistes, n’avaient vraiment besoin d’être forcés par le système pour se coucher devant le PS lorsque quelques sièges de députés, voire quelques postes de ministres sont en jeu ; ils l’ont déjà prouvé).

Trop tôt, trop vite, trop ample.

Il n’empêche. Voilà le PS, qui avait connu son nadir électoral il y a deux ans, remonté au zénith. Décadence et grandeur du système démocratique bourgeois.

On aurait pu s’attendre à ce que nos politiciens de gauche, après ces deux ans de traversée du désert, explosent de joie. Il n’en a rien été. La modestie affichée, pour ne pas dire l’humilité, était au contraire patente. Et pas seulement entre les deux tours où on pouvait la mettre sur le compte de la volonté de ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué et de ne pas effaroucher l’électeur en montrant trop d’arrogance. Mais tout aussi bien après l’écrasant succès du deuxième tour.

Quasi unanime, le PS tout entier, éléphants comme jeunes loups, a donné l’impression que la victoire lui arrivait trop tôt, trop vite et trop ample.

Son embarras est compréhensible. Sa stratégie depuis deux ans (mais c’est celle que droite et gauche appliquent à tour de rôle depuis des lustres lorsqu’elles se retrouvent dans l’opposition) était simple. Après la raclée électorale de 2002, surtout bouger le moins possible, attendre et laisser faire la droite. Attendre que celle-ci s’use et se déconsidère au pouvoir et que, ses méfaits ayant quelque peu fait oublier le triste bilan de la gauche, les électeurs remettent un bulletin dans l’urne en faveur de celle-ci. C’est ce qu’on appelle l’alternance.

Oui, mais voilà ! En multipliant les cadeaux aux possédants et les attaques contre toutes les couches populaires et salariés (des chômeurs aux chercheurs, des travailleurs des services publics aux enseignants), Raffarin a joué un mauvais tour au PS. Eh oui, en y allant aussi fort et aussi dur dans ses « réformes » (ce dont sans doute les socialistes n’étaient au fond pas si mécontents : après tout c’était un sale boulot de moins dont ils n’auraient pas à se charger à leur retour au pouvoir ; et ils n’ont pas bougé le petit doigt pour s’y opposer ou aider les travailleurs à s’y opposer), Raffarin a précipité le mouvement de balancier.

Il avait fallu 5 ans à Jospin pour déconsidérer la gauche et faire que les électeurs regardent à nouveau vers la droite, voire l’extrême droite. Deux ans ont suffi à Raffarin pour que sa politique soit vomie par la majorité des électeurs. Du coup, comme la République était surtout belle sous l’Empire, la gauche est redevenue presque attrayante sous la droite.

Pourtant, en tournant aujourd’hui les yeux vers la gauche, les électeurs ne l’ont pas fait forcément avec plus de confiance qu’ils l’avaient fait deux ans auparavant envers la droite. Ainsi, par exemple, d’après les calculs de Lutte Ouvrière (numéro 1861, 2 avril 2004) une partie des électeurs d’extrême droite du premier tour auraient reporté leurs suffrages sur la gauche au second. Passer en huit jours de Le Pen à Hollande n’indique certainement pas une confiance absolue ni dans le second ni dans le premier. Cela n’indique pas non plus qu’on puisse les classer dans « l’électorat d’extrême droite » (un tel concept supposant pour le moins un vote… un peu plus systématique !). Cela confirme simplement qu’un certain nombre étaient à la recherche du vote le plus efficace possible contre Chirac, Raffarin et leur politique. Puisqu’à l’issue du premier tour c’était la gauche qui était la plus à même de sanctionner celle-ci, va pour la gauche. La même chose d’ailleurs pourrait être dite pour « l’électorat d’extrême gauche » du premier tour, qui au second a en bonne partie voté pour la gauche… et sans doute des abstentionnistes et des votes blancs et nuls du premier tour, eux aussi moins nombreux au second.

Tout… sauf prendre ses responsabilités !

Voilà donc qu’une majorité d’électeurs s’est prononcée contre la politique Raffarin en même temps qu’elle a investi la gauche du pouvoir dans les régions. Ce n’est peut-être pas beaucoup, mais pas rien non plus. Les dirigeants du PS, comme l’ont montré leurs premières réactions, n’ont pourtant pas l’intention de surestimer l’honneur qui leur est fait ni les responsabilités dont les électeurs les ont investis.

Inutile sans doute de souligner le ridicule de l’indignation montrée à l’annonce du maintien de Raffarin au poste de premier ministre. « Faute » affirmait l’un, « autisme et surdité du président » a ajouté un autre, « bras d’honneur aux électeurs » a renchéri un troisième, et tous de hurler au « scandale ». Les propos n’ont pas manqué de vigueur. Ils n’ont fait que souligner les faiblesses des propositions. Car si « Chirac n’entend pas », la conclusion à tirer ce serait que les lamentations ne suffisent plus. Et à des gens qui viennent de recueillir les suffrages de la majorité, le problème posé est de comment lui faire entendre autrement que par la voix des urnes. Mais halte-là ! Si la renomination de Raffarin est un scandale c’est parce que Chirac « prend le risque d’aggraver la crise de confiance (…), les tensions et les conflits ».

Il est clair en fait que le PS entend bien camper sur la ligne de conduite adoptée depuis deux ans : laisser la droite faire le sale boulot, se contenter de le déplorer et attendre 2007, années des élections présidentielles et législatives, pour avoir une chance de revenir au pouvoir.

Cette stratégie n’est pas seulement due à un respect excessif pour la légalité républicaine, comme le suggèrent certains commentateurs (pour s’en féliciter évidemment). C’est d’abord et avant tout parce que le PS n’a aucune autre politique dans ses cartons que celle qu’applique aujourd’hui Raffarin. Les plans de licenciements qui s’ajoutent les uns aux autres ? Mais c’est Jospin qui le premier a affirmé que le gouvernement ne pouvait rien devant les décisions du grand patronat de fermer une usine ou de jeter une partie des travailleurs à la rue. Réformes des retraites ? Elle avait été élaborée il y a quinze ans sous Rocard et Mitterrand ; et Jospin s’est bien gardé de revenir sur les premières mesures Balladur augmentant le nombre d’annuités pour le privé. Réforme de l’assurance maladie ? Tous les présidentiables de 2007 (Strauss-Kahn, Fabius ou autres) affirment qu’elle est nécessaire, même s’ils ajoutent maintenant qu’elle doit être juste… mais sans dire comment.

L’aveu est en fait venu de Hollande lui-même. Au soir du premier tour il annonçait que maintenant que les électeurs l’avait choisi, le PS… allait se mettre de toute urgence à la définition de son programme. Et trois jours après, il annonçait la mise en place de la commission chargée d’élaborer le projet socialiste pour 2007. Ainsi le PS a appelé les électeurs à repousser la politique de Raffarin mais sans en avoir une autre à proposer ? Sans même savoir ce qu’il veut faire ? Une belle naïveté si ce n’était une grosse roublardise. Car lorsque Hollande nous explique que ça va être, dans les mois et années à venir, la tâche du parti de définir programme ou réformes « justes », il s’agit simplement de lanterner et berner ses électeurs actuels. Donner du temps au temps disait, paraît-il, le retors Mitterrand. Hollande fait mieux : il donne du temps à Chirac et Raffarin, le temps de faire passer les réformes contre lesquelles s’insurgent aujourd’hui les travailleurs. Et dans trois ans, si les électeurs sont assez bons pour revoter pour le PS, alors celui-ci nous expliquera qu’on ne peut revenir sur ces réformes déjà entérinées… exactement comme Jospin n’est pas revenu sur les réformes Balladur à propos des retraites.

L’extrême gauche dans la mêlée ?

Au risque de passer pour d’incorrigibles optimistes, il nous semble que l’extrême gauche au sortir de ces élections régionales n’est pas dans une plus mauvaise situation, loin de là.

Certes, bon nombre de militants et de sympathisants, en particulier de ceux qui ont fait la campagne, sont quelque peu déçus des résultats. Et les commentaires de la gauche, soulagée après avoir un moment craint que le score de l’extrême gauche empiète sur le sien, ont parlé de notre « stagnation », voire notre « insuccès ». Pourtant cette inquiétude avant les élections et même ce soulagement après (soulagement que l’extrême gauche n’ait recueilli… que 5 % de voix, grosso modo un score équivalent à celui des élections régionales précédentes, et qui avait été jugé alors par les mêmes souvent comme une « percée » sur la scène politique) montrent que l’extrême gauche est bien devenue une force politique avec laquelle il faut compter.

Certes bon nombre d’électeurs, y compris de ceux qui regardent l’extrême gauche avec sympathie ou avaient voté pour elle dans des élections précédentes, ont préféré cette fois porter leur suffrage sur la gauche. Mais les réactions recueillies par les militants révolutionnaires dans les milieux populaires et surtout les entreprises ne nous indiquent aucun désaveu de l’extrême gauche pour cela. Nul reproche, ou bien peu, même de ces électeurs de gauche, pour nous être présentés contre la gauche ; nul reproche d’avoir divisé, comme en d’autres temps pas si lointains ; nul reproche même des électeurs d’extrême gauche du premier tour, qui sans aucun doute sont pourtant allés en nombre voter pour la gauche au second, de la consigne de vote, ou plutôt de l’absence de consigne, pour le deuxième tour. C’est dire que leur vote pour la gauche n’est pas sans réserve. C’est dire que les illusions en celle-ci et les attentes sont limitées.

Ce sentiment semble d’ailleurs partagé par… les dirigeants du PS eux-mêmes. Ainsi, si l’on en croit Le Monde du 1er avril (et ça n’avait pas l’air d’un poisson), Hollande aurait déclaré devant la presse : « je ne suis pas favorable à ce que la rue prenne la place des urnes ». C’est avouer publiquement ses inquiétudes sur l’impatience éventuelle des électeurs comme ses doutes sur les illusions de ceux-ci dans l’utilité de leur seul vote.

Mais pour nous, c’est surtout l’indication de la politique que l’extrême gauche peut développer dans la période qui vient.

D’abord continuer bien entendu de défendre une ligne de lutte de classe sans concession contre tous les adversaires du monde du travail, le patronat, le gouvernement et tous leurs serviteurs politiques. Les prochaines élections européennes sont une occasion de redévelopper une politique sans compromission et indépendante de tous les partis gouvernementaux de droite et de gauche.

Ensuite démystifier les formules lénifiantes, faites pour noyer le poisson, par lesquelles le PS (dans sa volonté de se distinguer, le PCF tentant d’être un peu plus incisif et un peu plus précis… sans toujours y parvenir) prend une posture d’opposant, voire de « résistant » à l’actuel gouvernement sans avoir à risquer quoi que ce soit.

Il faut, nous dit-il, revenir sur les « réformes injustes ». Il faut « rénégocier les mesures antipopulaires ». Des « réformes justes » ? Sans préciser lesquelles, ce ne sont là que des formules qui, bien trop souvent par le passé, ont annoncé concessions ou trahisons.

« Renégocier » des mesures anti-populaires ce serait exiger :

le retour aux 37 ans et demi d’annuités pour le droit à la retraite pour tous ;

le refus des déremboursements des dépenses de santé et de toute augmentation des cotisations salariales pour la Sécu ;

l’abolition des mesures scélérates et réductions d’indemnité qui ont frappé les chômeurs ;

l’arrêt de toutes les subventions au patronat et les crédits publics consacrés entièrement à l’embauche et à l’amélioration dans les services publics ;

l’annulation de tous les plans de licenciement ;

l’augmentation de 300 euros mensuelle pour rattraper les baisses réelles de salaires depuis 20 ans.

Revenir sur les « réformes injustes » ce serait imposer ces revendications.

La gauche s’apprête à nous demander d’infliger à la droite « une nouvelle raclée électorale » (Mélenchon, ce représentant de la gauche du PS dixit) aux prochaines européennes, en votant pour elle sur un programme aussi vague, sans consistance et surtout sans plus d’engagement que pour les régionales. L’extrême gauche aurait donc tout intérêt à entreprendre, sans attendre la campagne officielle de ces européennes (mais ce serait une bonne manière de la préparer), une campagne systématique sur ces objectifs ci-dessus à proposer au mouvement ouvrier tout entier.

Car, s’il ne peut être question d’alliance électorale avec des partis de gouvernement, même s’ils se disent de gauche, sous peine d’édulcorer, obscurcir ou embrouiller le message des révolutionnaires, cela ne signifie pas que l’extrême gauche ne doit pas se mêler dans la rue (comme dans les grèves ou dans toutes les luttes) à tous ceux, quels qu’ils soient, qui disent vouloir combattre ce gouvernement, le patronat et leur politique réactionnaire. Plus même, ne serait-ce que pour prouver à tous les travailleurs et militants de gauche, syndicalistes, associatifs, qu’elle est prête à l’unité avec eux, mais l’unité dans la lutte, elle pourrait prendre les devants et le leur proposer, en profitant de la crédibilité qu’elle a acquise ces dernières années et que les résultats des élections régionales n’a nullement annulée, en tout cas auprès de ces militants.

Pourquoi, par exemple, LO et LCR ne proposeraient-elles pas à tous les partis de gauche, syndicats et associations qui entendent défendre salariés ou chômeurs d’organiser ensemble les manifestations du premier mai prochain ? Il y a deux ans beaucoup d’entre ces organisations participaient ensemble à un premier mai qui dans les faits a été un soutien au vote Chirac. Deux ans plus tard, un premier mai de défense des revendications du monde du travail, contre Chirac cette fois, dont elles disent toutes être revenues, ne devraient pas être plus difficile pour elles. Ce pourrait être un premier pas pour commencer à inverser le rapport des forces et se préparer à infliger « une raclée à ce gouvernement », une vraie. Et mettre les bonimenteurs de la gauche au pied du mur.

Vendredi 2 avril 2004

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