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Algérie : Le référendum pour une nouvelle constitution ou La démocratie non-participative !

4 novembre 2020 Article Monde

(Photo : Numilog en grève, DR)

C’est ce samedi 1er novembre, jour anniversaire du déclenchement de la lutte pour l’indépendance (1er novembre 1954) que le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, avait prévu son référendum pour une nouvelle constitution. Si lui, le mal élu de décembre 2019 à une présidentielle reportée plusieurs fois pour cause de Hirak (58,1 % des voix sur 39,9 % d’électeurs), comptait faire de son référendum une session de rattrapage, c’est raté ! Avec à peine 23,7 % de participation électorale, la nouvelle Constitution est adoptée par 66,8 % de ce maigre pourcentage, soit 15,8 % des électeurs !

Pour une fois, pas de bourrage d’urnes !

Rien de dramatique pour le président Tebboune, qui soigne sa Covid dans un hôpital en Allemagne (la haute société algérienne a l’habitude de fuir le sous-équipement hospitalier du pays). Mais il fallait tenter d’expliquer ce score plus que médiocre. Par la peur de la Covid qui aurait découragé de se déplacer ? Pas très convainquant. Argument plus cocasse, avancé par un lèche-bottes du président, le chef du parti dit de la « jeune génération » (Jil Jedid), Soufiane Djillali : cette fois on n’a pas bourré les urnes ! « C’est le résultat de l’action du Hirak […] les Algériens […] se sont exprimés clairement pour dire qu’on ne veut plus du système du trafic, du bourrage et de tout ce qui est artificiel. […] Ce n’est pas le boycott qui a fait respecter l’urne mais c’est le changement de l’état d’esprit de la population qui oblige le pouvoir à reconnaître les chiffres tels qu’ils sont et non plus comme il les changeait auparavant. » La non-participation serait en quelque sorte une grande victoire de la démocratie selon cet expert en démocratie qui a été en octobre 2019 l’un des sept lauréats du prix international « Leaders de la démocratie » décerné par l’ONG Progrès de la démocratie au Moyen-Orient.

Parler de boycott actif serait beaucoup dire, même si de nombreux partis d’opposition (y compris des partis bien bourgeois, partisans du libéralisme économique à tout crin comme le RCD – Rassemblement pour la culture et la démocratie de Saïd Sadi) appelaient à ne pas voter, et si en Kabylie il y a eu quelques urnes et bulletins de vote détruits. Ce fut plutôt une campagne électorale fantôme, marquée par un désintérêt quasi général, tant ce replâtrage constitutionnel était à usage du seul monde politicien. Les partis islamistes avaient appelé à voter « non », désirant se voir intégrés au pouvoir sans trop non plus se compromettre avec lui, et invoquant pour ce faire une seule raison, la pire de toute : le fait que la nouvelle Constitution intronisait la langue kabyle (ou tamazight qui désigne plus largement la langue des Berbères, dont les Kabyles d’Algérie) comme seconde langue officielle à côté de la langue du Coran, une langue kabyle d’autant plus impie qu’elle s’écrit en caractères latins, ce qui est considéré comme un affront aux caractères arabes de la religion et de la patrie !

Et quoi de neuf dans cette Constitution ?

Se proclamant à la fois héritage de la guerre d’indépendance et du Hirak démocratique qui a marqué de ses manifestations hebdomadaires toute l’année 2019, la nouvelle Constitution, en guise de conquête démocratique, a décidé aussi qu’un président ne pouvait plus briguer plus de deux mandats – consécutifs ou pas (le cinquième mandat brigué par Bouteflika avait mis le feu aux poudres) – et qu’en cas de majorité parlementaire différente de la majorité présidentielle, le président en place devrait nommer un premier ministre pris dans la majorité parlementaire. Notre cohabitation à la française, en quelque sorte. Le préambule de la Constitution précise que dans cette « Algérie terre d’islam », le peuple « nourrit une fierté et une reconnaissance légitime à l’endroit de son Armée Nationale Populaire ». L’état d’urgence est limité désormais à trente jours, et l’état d’exception à soixante jours… tous deux prolongeables à souhait moyennant un vote du Parlement : seuls les parlementaires peuvent croire y avoir gagné quelque chose.

L’un des points marquants de la nouvelle Constitution, parmi les plus discutés, est la possibilité donnée officiellement à l’armée algérienne d’intervenir pour des opérations de police en dehors de son territoire, dans le cadre de l’ONU notamment. Ce n’est pas que l’armée algérienne ne soit jamais intervenue hors du pays : lors du conflit avec le Maroc en 1975, aux côtés d’une coalition de pays arabes lors de la guerre des Six Jours de 1967 et celle du Kippour en 1973 au Moyen-Orient. Moins connu, l’armée algérienne a aussi envoyé 400 hommes de troupe aux côtés de la Syrie en 1976 lors de l’intervention de celle-ci au Liban, avec l’assentiment des USA. Cette fois en 2020, s’inscrit dans le marbre de la nouvelle constitution, en réponse de toute évidence à la demande de la France et des USA, la possibilité pour l’armée algérienne de venir à la rescousse des opérations de police des grandes puissances en Libye et au Mali notamment – contrairement au refus de le faire il y a quelques années. Notons à ce propos, même si cela n’a aucun rapport avec la Constitution elle-même, mais seulement avec les collaborations entre gouvernements en matière de répression, la visite que doit effectuer le ministre l’Intérieur français, Gérald Darmanin en Algérie, en fin de semaine, pour négocier l’expulsion vers l’Algérie de personnes considérées comme islamistes radicalisées.

Au Hirak ont succédé des grèves sans coordination

Certes les manifestations du Hirak qui ont marqué toute l’année 2019 et restent vives dans les mémoires, ont été étouffées au printemps dernier avec l’apparition de la Covid. Elles n’ont plus lieu. Le mécontentement social en a pris en partie le relais. Une multitude de grèves éparses ont lieu, tout particulièrement dans le milieu bien peu syndicalisé du privé. Souvent pour des revendications particulières qui les privent d’un caractère national et politique. La grève la plus marquante est celle qui dure depuis des mois à la Numilog, entreprise de logistique du port de Bejaia appartenant au patron le plus riche d’Algérie, Issad Rebrab. Celui-ci avait été arrêté en avril 2019 pour corruption et infractions fiscales, lorsque le général Gaïd Sallah tentait de se rendre populaire en incarcérant quelques patrons. Rebrab a été libéré en décembre 2019, les rapports de force entre les clans au pouvoir ayant changé avec la mort du général. Mais pas plus aujourd’hui qu’avant, ce patron qui se vante d’être le plus grand créateur d’emplois du pays (sans parler de la France où il a acheté Brandt) ne tolère le moindre syndicat dans ses entreprises. Après avoir licencié les militants qui avaient tenté de monter un syndicat à Numilog, il a mis à la porte, en août dernier, 196 travailleurs qui s’étaient mis en grève en défense de ces militants licenciés. Depuis l’entreprise est en grève, les portes bloquées par ses salariés qui ont organisé de nombreuses manifestations dans la ville de Bejaia. De nombreuses autres grèves ont eu lieu ces derniers mois, souvent pour le paiement de salaires en retard, ou de primes, dans des entreprises relativement petites, ou dans des APC (les mairies). Des grèves qui restent isolées, mais n’en expriment pas moins un mécontentement social assez général, d’autant que la dévaluation du dinar réduit le niveau de vie des salariés et surtout des retraités.

Quant au pouvoir, qui n’était pas en mesure de sévir face au Hirak, il fait tout aujourd’hui pour resserrer la vis et tenter d’étouffer les contestataires et protestataires. Mardi 3 novembre, par exemple, la police arrêtait à Bejaia un militant du PST (Parti socialiste des travailleurs, organisation trotskyste algérienne) et quelques syndicalistes de Numilog participant à un rassemblement de protestation contre la condamnation de Yannis Adjilia, un militant accusé de diffusion de publications pouvant porter atteinte à l’ordre public, d’incitation à attroupement non armé, d’atteinte à la personne du président de la République (il avait organisé une manifestation pacifique commémorant la répression sauvage des manifestations du 5 octobre 1988). Les militants arrêtés ont été libérés un peu plus tard, mais Yannis Adjilia a écopé de deux mois de prison ferme. Arrestations et libérations sont fréquentes, comme instruments d’intimidation.

Olivier Belin

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