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Algérie : Hirak confiné mais toujours explosif

21 mars 2020 Article Monde

Photo ci-dessus : Le centre d’Alger vu par le photographe du journal El Watan vendredi 20 mars, et,ci-dessous... la même place de la Grande Poste, un vendredi de Hirak


Les rues d’Alger étaient vides ce 57e vendredi 20 mars, les policiers en faction semblaient plus nombreux que les passants. Au lieu des slogans anti-système, les haut-parleurs crachaient les consignes anti-coronavirus. C’est une première depuis le 22 février 2019, que les rues d’Alger et des autres grandes villes du pays ne soient pas noires de monde, banderoles en tête. La semaine précédente, pour le 56e vendredi, elles étaient encore pleines. Nouveauté : les manifestants brandissaient des pancartes faisant le lien entre le Covid-19 et la contestation populaire. L’un des slogans était « Plutôt le coronavirus que vous » (le « vous » désignant le pouvoir). Certes sur ce slogan les avis étaient partagés : de l’aveuglement pour les uns, de la détermination pour les autres. Mais il soulignait à sa façon que même en ce qui concerne la protection contre le coronavirus, personne ne fait confiance à ce pouvoir de corrompus et de voleurs, dont la politique d’économies sur tous les services publics est cause de la dégradation même du système hospitalier.

Comment continuer à manifester les vendredis et les mardis sans courir le risque d’une contamination massive ? Les débats sont allés bon train au cours de la semaine, au terme desquels personne n’allait prendre le risque d’appeler à continuer à se mobiliser ces foules compactes et chaleureuses qui huaient chaque semaine les hommes du pouvoir. Mais ceux-ci auraient bien tort de croire que la trêve dans la rue, épidémie oblige, est une trêve dans les têtes. Leur gestion de la crise sanitaire elle-même ne peut au contraire qu’accroître la colère.  

Premiers foyers de contamination en Afrique

Au soir du 20 mars, on dénombrait au moins 90 personnes infectées et 9 décès enregistrés. Les autorités algériennes emboîtent le pas de Macron, « président des riches ». Mardi soir, dans son allocution télévisée, Abdelmadjid Tebboune, nouveau président mal élu du scrutin de décembre dernier (60 % d’abstentions) a annoncé une série de mesures pour lutter contre l’épidémie : fermeture des frontières, suspension de tous les vols, démobilisation de 50 % des travailleurs (l’autre moitié valant la peine d’être sacrifiée !), sans maintien des salaires, et enfin « l’interdiction des rassemblements et des marches, quelles que soient leur forme et leur nature ».

Interdire la contestation et maintenir l’exploitation ! Mais rien pour les hôpitaux, rien pour les mesures de protection des travailleurs qui seraient obligés d’aller au travail. Chute du cours du pétrole oblige, les caisses seraient vides, dit-on. Mais ne le sont pas les poches et les comptes à l’étranger des grands apparatchiks de l’armée et des « oligarques » (ces nouveaux patrons qui ont fait fortune à l’ombre de l’État) qui dominent le pays.

La fermeture des mosquées a suscité quelques polémiques de la part des islamistes les plus proches d’Allah : le résultat du grand show évangéliste de Mulhouse ne leur a pas suffi comme exemple ?  

La grande misère des hôpitaux

Si les dernières mesures prises par le pouvoir peuvent diminuer le rythme de propagation de la pandémie, les Algériennes et Algériens sont conscients du délabrement de leur système de santé. Les dignitaires et tous les fortunés algériens ont fait des hôpitaux européens leur destination de soin privilégiée. Le nouveau président a avancé des chiffres censés tranquilliser la population, énumérant la disponibilité de 1,5 million de masques (pour une population de plus 40 millions) et 2 500 lits de réanimation. En contradiction avec les mouvements de contestation du personnel soignant qui s’insurge contre le manque de moyen. Comme partout le système de santé a subi de sévères coupes budgétaires et un brutal processus de privatisation, sans oublier les fuites liées à la corruption. La wilaya de Blida (un million d’habitants), épicentre de la contagion en Algérie, où sont apparus les premiers cas, n’est même pas dotée d’un service de réanimation.  

Gare au rebond

Le Hirak a donc ajourné toutes ses actions pour se consacrer à la campagne de sensibilisation des populations. Un large consensus s’est dégagé pour arrêter les marches. Mais les bonnes habitudes, celles de ne compter que sur soi-même ne se perdent pas : les réseaux sociaux jouent un grand rôle dans la mobilisation et les échanges. Des vidéos sur Youtube donnent des conseils : comment fabriquer un gel hydro-alcoolique ou des masques en tissu par exemple. Des jeunes distribuent des gants et des masques dans des rues, d’autres installent des distributeurs de gel de désinfection sur des poteaux dans des quartiers, etc. La débrouille algérienne ou embryon d’auto-organisation ?

Le pouvoir aurait tort de se croire soulagé. D’autant qu’en ce début d’année 2020, le Hirak lui-même avait pris un nouveau cours avec une multiplication de grèves pour l’augmentation des salaires et l’amélioration des conditions de travail. Certains secteurs, comme le personnel naviguant s’organisent à la base contre le patronat et les syndicats. De même des enseignants du primaire ont créé une coordination depuis plus de cinq mois, mais coronavirus oblige, les établissements scolaires sont fermés, suspendant de fait le mouvement. Dans plusieurs régions les travailleurs des entreprises de sous-traitances, sous-payés, ont fait grève pour exiger leurs embauches. Pareillement, les travailleurs des entreprises du BTP exigent des administrateurs nommés par l’Etat le payement des salaires impayés. Le général Gaïd Salah (décédé fin décembre) avait ordonné l’arrestation de plusieurs oligarques en guise d’opération anti-corruption, remplacés par des administrateurs nommés par l’État ; mais ce sont 25 000 entreprises qui ont été mises à l’arrêt et 200 000 salariés au chômage technique … Encore les salariés qui trinquent.

Dans les semaines qui ont suivi son élection, le nouveau président, chouchou de l’armée comme tous ces prédécesseurs, avait promis, pour faire mine d’écouter le Hirak, une augmentation du salaire minimum et la réévaluation en conséquence de tous les salaires. C’est d’autant plus indispensable que ces derniers mois la hausse des prix est allée bon train. Les vagues promesses du nouveau président sont déjà passées à l’as. Et la chute du cours du pétrole (autour de 25 $ le baril aujourd’hui, contre 70 au second semestre 2019, et 110 dans la première moitié des années 2010) s’ajoutant à la crise sanitaire, c’est encore aux plus pauvres qu’on va présenter la note.

Gare au réveil. La colère des classes populaires algériennes est confinée comme la vapeur dans une cocotte minute.

21 mars 2020

Adel Belaïd

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