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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 127, juin-juillet-août 2019

Algérie : Adieu la présidentielle, vive la lutte

15 juin 2019 Convergences Monde

Pour ce 15e vendredi de mobilisation, les manifestantes et manifestants étaient toujours aussi nombreux dans les rues d’Alger et de plusieurs autres villes. Les gestes du chef de l’armée, Gaïd Salah, promettant de lutter contre la corruption et les « voleurs » (comme les Algériens désignent les notables du régime et les grands patrons) à coups d’arrestations spectaculaires, n’ont pas créé la moindre illusion. Pas plus que les mesures d’intimidation, comme des arrestations de militants au matin des jours de manifestations ou le blocage des entrées de la capitale algérienne pour réduire l’afflux de manifestants venus d’ailleurs, n’ont fait faiblir les rassemblements.

« L’État a tué »… « libération de tous les prisonniers d’opinion »

Et ce vendredi 1er juin, les manifestants brandissaient le portrait d’un militant des droits de l’homme, Kamel Fekhar, décédé trois jours plus tôt des abominables conditions de sa détention et de la grève de la faim qu’il avait entamée contre l’arbitraire, dans la prison où on l’a laissé sans soins. Médecin, ancien député du FFS (parti qui se réclame de la social-démocratie) et militant à Ghardaia (principale ville du M’zab au nord du Sahara algérien) de la communauté mozabite contre les discriminations dont elle s’estime victime de la part de l’État, Kamel Fekhar avait été arrêté le 31 mars, sous prétexte d’« atteinte aux institutions », en même temps qu’un syndicaliste enseignant, membre du MDS (Mouvement démocratique et social, reste de l’ancien Parti Communiste algérien reconverti en parti démocrate). Mais, selon tous les reportages sur la manifestation de ce vendredi 1er juin, comme sur le rassemblement la veille à Alger de protestation contre son décès, ce n’est pas sur le terrain du régionalisme mais au nom de la démocratie et la justice sociale en Algérie dans son ensemble que les manifestants saluaient Kamel Fekhar, scandant que « l’État a tué » et demandant « la libération de tous les prisonniers d’opinion ». Un camouflet au régime militaire algérien, qui cherche à jouer sur des sentiments régionalistes, pour la circonstance inexistants, pour tenter de diviser le mouvement.

Faire mine de s’en prendre aux riches pour mieux menacer toutes les oppositions

Pour l’instant toutes les manœuvres du maître de l’armée, Gaïd Salah, pour tenter de diviser le mouvement et l’enrayer ont fait chou blanc. À commencer par les arrestations d’une brochette de grands patrons, l’annonce de la reprise d’enquêtes et procès pour corruption de dignitaires du régime, et, plus récemment, l’arrestation du frère de l’ex-président Bouteflika et de plusieurs chefs ou anciens chefs de l’armée, dont le général Mediène (dit Toufik) ex-chef, pendant 25 ans, de la sécurité militaire (la police politique du pays). Les manifestants l’ont pris pour ce que c’était : des règlements de compte au sein des cliques au pouvoir, et l’objectif de la population mobilisée demeure : Gaïd Salah, comme les autres, doit partir.

Mais le fait d’ajouter aux incarcérés, aux côtés de Saïd Bouteflika et du général Mediène, la dirigeante Louisa Hanoune du Parti des Travailleurs (le PT, un petit parti qui à l’origine se réclamait du mouvement ouvrier et du trotskysme, proche du POI en France), n’est pas anodin. Certes, le jeu était facile pour le chef de l’armée, du fait de la politique du PT : l’alignement, au milieu des années 1990, de Louisa Hanoune sur le FFS de Aït Ahmed pour la recherche d’un compromis avec les islamistes, puis surtout son soutien pendant 20 ans au régime de Bouteflika, au nom de la stabilité du pays et de la défense de la nation algérienne face l’impérialisme. Si bien que la dirigeante du PT qui dans les années 1988-1991 avait l’aura d’une militante féministe luttant contre le très réactionnaire Code de la famille, et avait gagné auprès des travailleurs le crédit d’une militante politique et syndicaliste combative, n’apparait plus aux yeux des manifestants de 2019 que comme une politicienne classique, intégrée au régime. Ce qui lui a valu de se faire houspiller par les manifestants lors d’une des premières manifestations du Hirak, comme un certain nombre d’autres personnalités politiciennes qui y avaient pointé leur nez.

Bien indépendamment de ce qu’est devenue la politique du Parti des Travailleurs, l’arrestation de sa dirigeante, à côté du gros gibier, est pour le chef d’État-major une façon de montrer qu’il est prêt à frapper des deux côtés, évidemment au nom de la volonté du peuple : d’un côté, s’en prendre à ses concurrents directs pour le pouvoir, hommes d’affaires ou chefs de l’armée des clans opposés au sien ; de l’autre s’en prendre à toutes les formations et militants en opposition à sa politique actuelle. Comme le souligne à juste titre le communiqué de protestation du Parti Socialiste des Travailleurs algérien (proche du NPA) : « Pour le PST, nos divergences multiples et profondes avec le Parti des Travailleurs, ne nous détourneront pas en ces moments particuliers de l’impérative dénonciation de la répression et de la manifestation militante de notre solidarité ».

La présidentielle du 4 juillet à la trappe

Depuis qu’il a imposé à Abdelaziz Bouteflika de démissionner, le nouvel homme fort du régime, le Général Gaïd Salah, a décrété que, dans le respect de la Constitution, l’élection d’un nouveau président aurait lieu dans les délais légaux de 90 jours, soit le 4 juillet prochain. Personne ne savait s’il entendait s’y présenter lui-même ou s’il cherchait à mettre en place, en toute constitutionnalité, une nouvelle façade civile au régime de l’armée.

Les délais sont passés : seuls deux illustres inconnus s’étant déclarés à la clôture du dépôt de candidatures, le Conseil vient d’annoncer le 2 juin le rejet de ces candidatures et le report de l’élection sine die... Prolongation du mandat du président par intérim jusque-là.

Et c’est reparti pour un nouvel appel, lancé cette fois non par le président pas intérim mais par le chef de l’armée, à un dialogue avec tous les partis, voire quelques notables de la « société civile » (c’est-à-dire des ligues des droits de l’homme, syndicats, associations patronales ou autres associations), censé mettre en place une « feuille de route » pour gérer, par on ne sait quels compromis, une sortie de crise. C’est-à-dire calmer le Hirak par on ne sait quel échafaudage prétendu démocratique où chacun aurait sa petite place.

Rien ne dit que cet appel ait davantage de succès que celui qu’avait lancé le 30 avril le président par intérim, Abdelkader Bensalah, boycotté par tous les partis de crainte d’être désavoués par les manifestants. Ni présidentielle, ni dialogue avec le « deux B » (Bensalah et son premier ministre Bedoui), redisaient les manifestants le vendredi 31 mai.

Le lendemain néanmoins, quelques associations et syndicats (la Confédération des syndicats algériens, le Forum civil pour le changement et le Collectif de la société civile pour une transition démocratique) se réunissaient pour dire oui au dialogue, à condition que ce soit sans les « deux B ». Plus « radical », le RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie), s’est exprimé en faveur d’« un dialogue ouvert et productif sur les problèmes de fond qui ont handicapé notre pays et la façon de sortir des crises cycliques que notre pays traverse depuis 1962 », mais trouve que Gaïd Salah est mal placé pour le proposer. Et le FFS refuse, estimant qu’« aucun dialogue ne pourra s’engager véritablement, ni aboutir s’il ne se fixe pas comme objectif le changement radical du système avec l’élection d’une Assemblée nationale constituante et l’instauration de la 2e République ». Le monde des politiciens ne manque pas de prétendues solutions, pour rénover le système sans changer la société, ainsi que pour renvoyer aux calendes grecques les aspirations sociales qui sont, tout autant que les revendications démocratiques, l’une des raisons de la colère du peuple algérien.

Leur démocratie et celle du monde du travail

Mais les revendications démocratiques du peuple algérien, des travailleurs et des jeunes si nombreux dans les manifestations (ainsi que dans les rangs des chômeurs) n’ont pas grand-chose à voir ni avec celles des partis bourgeois d’opposition qui réclament surtout une place pour eux-mêmes dans les rouages de l’État, ni avec celles des patrons « démocrates » comme le magnat Rebrab (l’un de ceux jetés en prison) qui reprochent à l’État de ne pas leur laisser toute liberté d’investir et de ne pas leur accorder assez de subventions. Notons que Rebrab est soutenu par le RCD notamment.

Les droits démocratiques dont parlent les manifestants, ce sont les libertés démocratiques face à l’arbitraire de la police, de la justice et aux pleins pouvoirs de l’armée ; c’est le droit de manifester sans se faire arrêter ; c’est aussi le droit de regard et de contrôle sur la gestion de l’État, notamment sur les ressources pétrolières du pays dont les couches populaires ne voient pas la couleur mais aussi sur la façon dont les wilayas (équivalent de nos préfectures) ou les mairies gèrent les services publics et sociaux, attribuent des logements, assurent les adductions d’eau. Ces problèmes vitaux ne cessent de provoquer des émeutes locales en Algérie. C’est aussi le droit de s’organiser, y compris sur le lieu de travail autrement que sous la coupe d’un syndicat à la solde du pouvoir. Et c’est aussi la soif de justice sociale, alors que la situation des travailleurs s’est encore aggravée ces dernières années avec l’augmentation du chômage et la hausse des prix qui est à l’origine du mouvement et du mot d’ordre « qu’ils s’en aillent tous », les voleurs qui ont paillé le pays. Des revendications sociales que tous les « démocrates » à la recherche d’une « sortie de crise » s’efforcent de passer sous silence, quand ils ne demandent pas un retour à l’ordre qui permettrait au patronat (Ô pardon aux « entrepreneurs » nationaux) de mieux exploiter !

En témoignent les mouvements de chômeurs quasi-permanents dans le sud du pays, dans cette région si riche en pétrole et en gaz, mais où la population locale est exclue des emplois sur les sites d’exploitation pétrolières. En témoignent les grèves qui ont éclaté çà et là dans les entreprises pour des augmentations de salaire, à l’occasion du Hirak. En témoigne la colère, y compris de militants syndicaux contre le secrétaire général de l’UGTA (la grande centrale syndicale officielle) pour son soutien jusqu’au bout à Bouteflika. La situation est mouvante : dans les rassemblements de protestation contre ce dernier (notamment à l’occasion du 1er mai), s’est retrouvée aussi une partie de la petite bureaucratie syndicale qui jusque-là était fidèle au secrétaire général. Jusqu’où son opposition et pour quelles luttes ? Il ne suffit évidemment pas de changer des têtes pour que les travailleurs se « réapproprient le syndicat ». De plus sur ce simple terrain de rénovation de la boutique, le prochain congrès de l’UGTA prévu pour le mois juin semble ficelé d’avance par la direction sortante. Le problème demeure donc surtout celui de l’organisation des travailleurs eux-mêmes.

Un exemple récent, décrit par le journal La Dépêche de Kabylie du 21 mai : à l’ENIEM, l’usine de Tizi Ouzou qui fabrique des équipements électroménagers, les ouvriers se sont mis en grève pour revendiquer des augmentations de salaires. Devant le refus de la direction ils ont manifesté devant l’usine avec des pancartes « Pas d’augmentation, pas de travail » rapporte le journal, qui ajoute : « des actions de protestation menées par les travailleurs eux-mêmes à cause du retrait des membres de la section syndicale de l’ENIEM. Un retrait, faut-il le préciser, forcé puisque les travailleurs se sont révoltés contre leurs représentants, apprend-on de l’un des anciens membres de cette section syndicale affilée à l’UGTA ».

C’est de l’organisation que les travailleurs et les jeunes qui participent aux manifestations sauront se donner que dépend pour beaucoup la suite des événements. Et le succès des revendications politiques et économiques mises en avant par toute une population. Car c’est toujours le bras de fer entre ce Hirak venu d’en bas et ceux d’en haut, Gaïd Salah ou bien d’autres politiciens, à la recherche d’une « issue »… pour eux-mêmes et les intérêts égoïstes de la bourgeoisie algérienne.

Le 2 juin 2019, Olivier Belin

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