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Russie : La contre-révolution n’est pas un long fleuve tranquille

Texte de la Fraction au congrès de LO de 2006

1er décembre 2006 Monde

Quinze ans après la fin de l’URSS il pourrait être temps pour notre organisation de se reposer sérieusement le problème de ce qui a conduit à cette disparition et des bouleversements sociaux, politiques et économiques qui se sont produits dans les pays de l’ex-URSS, y compris le principal d’entre eux, la Russie. Ce pourrait être l’occasion quand, dans le texte de congrès qui nous est présenté cette année sur La Russie de Poutine, on souligne le « climat d’effervescence des affaires qui règne en tout cas dans les grandes villes ».

Enfin l’existence d’une bourgeoisie reconnue ?

La bourgeoisie russe, qui s’est développée avec la restauration de la propriété privée, du libre commerce et de la libre entreprise, avec la création des banques privées et des marchés boursiers et avec la privatisation massive des entreprises d’État, n’y est enfin plus désignée sous le sobriquet apolitique de « nouveaux Russes », ni sous la dénomination de « classe riche » qui était en 1996, selon le texte congrès de cette année-là, une « caractérisation plus exacte que bourgeoisie autochtone car elle est si peu liée aux moyens de production » du fait que ses « faibles capitaux » se portaient « de préférence vers les secteurs marginaux mais rentables du commerce ou des services pour autant qu’ils ne prennent pas le chemin des banques occidentales ».

Aujourd’hui, force est de constater qu’il y a une « bourgeoisie russe... assez nombreuse pour constituer un marché alléchant », au sommet de laquelle caracolent « 36, soit 7 de plus que l’année précédente » des « 793 milliardaires en dollars dans le monde ». Ces milliardaires n’ont pas, soit dit en passant, de préférence que pour « les secteurs marginaux » de l’économie russe, puisqu’on y compte l’ancien magnat du pétrole et nouveau patron (41% des actions) du groupe métallurgique Evraz qui produit 20% de l’acier russe, par ailleurs gouverneur d’une province riche en ressources minières et possesseur d’un club de foot anglais, le patrons du groupe sidérurgique Severstal qui se proposait de fusionner avec Arcelor, le roi du Nickel russe, ancien ministre d’Eltsine, et quelques autres.

Malgré tout, le texte en conclut toujours que « nous n’avons aucune raison de changer notre caractérisation de la société russe car bien de ses singularités demeurent liées au passé, à l’émergence de l’État ouvrier, à sa bureaucratisation puis à sa décomposition, sous les rivalités internes de la bureaucratie ».

Sans repréciser, il est vrai, cette caractérisation.

Quelle caractérisation ?

Le lecteur fidèle de 15 ans de discussions y comprendra que c’est toujours bien un « État ouvrier dégénéré », termes qu’on se garde depuis quelque temps d’écrire pour parler de la Russie actuelle. Le lecteur moins averti se contentera de la description donnée de la Russie d’aujourd’hui et aura la satisfaction de savoir qu’on a toujours eu raison. Jusqu’à ce que la nature de classe de l’État en Russie ou dans les autres républiques de l’ex-URSS (certaines reconnues, depuis des années, comme bourgeoises, d’autres non - comme la Biélorussie qui pourrait, explique-t-on, refusionner avec la Russie - sans qu’on nous dise sur quels critères se fondent cette distinction ?) change par la vertu de l’oubli... Quitte à attendre les 50 ans, qu’évoquait l’an dernier Georges Kaldy, pour savoir « ce que les révolutionnaires auront à dire [...] sur ce que sera devenue l’ex-Union soviétique ». Plus les changements sont évidents et moins nous sommes pressés de les reconnaître, semble-t-il !

Pour l’heure nous devrions nous contenter, en guise de caractérisation de la Russie actuelle, de voir dans le régime de Poutine « une sorte de bonapartisme chevauchant les contradictions de la société russe, toujours en transition entre une société dominée par la bureaucratie et une économie stabilisée sur des bases capitalistes ».

Comme analyse trotskyste, c’est un peu cavalier !

Quand Trotsky parlait du caractère bonapartiste du régime stalinien, c’est de l’équilibre de forces entre classe ouvrière et bourgeoisie à l’échelle mondiale qu’il parlait et sur lequel reposait le pouvoir de la bureaucratie. Avec le recul de la révolution mondiale, la bureaucratie soviétique, par son contrôle de l’administration et de l’économie, avait usurpé le pouvoir au prolétariat et, en imposant sa dictature, défendait ses propres privilèges. Mais elle le faisait en maintenant de fait, malgré les aspirations personnelles des bureaucrates à la propriété privée, une partie des conquêtes de la révolution d’octobre. Son pouvoir reposait sur l’expropriation de la bourgeoisie, la propriété d’État et la planification.

Mais, si tant est que la phrase du texte de congrès veuille dire quelque chose (une société en transition entre elle-même et une économie, bigre ?), un pouvoir qui gère la transition à une « économie stabilisée sur des bases capitalistes » est d’une toute autre nature sociale.

C’est de cela que nous discutons depuis 15 ans : un pouvoir politique et un État qui oeuvrent à la restauration du capitalisme et au développement de la bourgeoisie.

Une contre-révolution, pas une lente réforme à l’envers !

La société russe (il en est de même de la géorgienne ou l’ukrainienne), tant ses structures économiques que ses coteries politiques et ses nouveaux possédants, reste en partie marquée par son passé, nous dit-on. Bien sûr. Comme beaucoup d’autres, y compris dans de tout autres contextes sociaux : l’Arabie Saoudite par exemple, qui n’est plus féodale mais tout ce qu’il y a de capitaliste ou bourgeoise, même si son roi et ses princes dominent le pétrole et occupent les principaux postes ministériels (pour ne pas parler de l’Angleterre qui a toujours une reine, un trait hérité... de Guillaume le Conquérant !). La restauration capitaliste en Russie s’est faite par la privatisation massive de l’essentiel de l’économie russe jusque-là étatisée et en porte les marques. Ceux qui détenaient le pouvoir politique et ont dirigé cette « transition » ont été les mieux placés pour se servir. Ils se disputent encore aujourd’hui la fin du partage, et c’est en gros à cela que se limite la prétendue guerre de Poutine aux oligarques, ou plus exactement à un tout petit nombre d’entre eux... avec l’appui des autres.

Mais le but de l’analyse marxiste et des caractérisations que nous essayons de donner des phénomènes sociaux n’est pas tant la généalogie (même si elle donne certains des traits du visage de la société actuelle) que la compréhension des forces sociales en jeu. Et la nature des ennemis que la classe ouvrière a en face d’elle.

En 1938, dans le Programme de transition, Trotsky concluait de la caractérisation de l’URSS comme un État ouvrier dégénéré qu’on était toujours devant l’alternative : « ou la bureaucratie devenant de plus en plus l’organe de la bourgeoisie mondiale dans l’État ouvrier, renversera les nouvelles formes de propriété et rejettera le pays dans le capitalisme ; ou la classe ouvrière écrasera la bureaucratie et ouvrira une issue vers le socialisme ». Et, tout en prônant comme tâche essentielle pour le prolétariat le renversement de la bureaucratie, il envisageait l’hypothèse d’une alliance momentanée du camp du prolétariat avec une fraction de la bureaucratie, voire celle de Staline elle-même, face à une fraction bourgeoise visant la restauration du capitalisme.

Cet équilibre est resté fondamentalement le même dans les 40 années qui ont suivi la seconde guerre mondiale. Même si l’alliance entre la bureaucratie soviétique et la bourgeoisie impérialiste pour maintenir l’ordre mondial y a pris une toute autre proportion. Pour le monde capitaliste, l’URSS restait ce corps étranger qui échappait largement à son emprise, ce monde fermé où il n’était pas possible d’investir, qu’on s’efforçait d’isoler dans l’espoir de le voir mourir sur pied, mais à qui on avait dû concéder le contrôle d’une partie de l’Europe et avec lequel on devait compter. Le renversement des formes de propriété, le retour du pays dans le capitalisme a été le pas franchi par la bureaucratie soviétique sous le règne de Gorbatchev, à la fin des années 1980 avec la restauration de la propriété privée, la liberté du commerce et de la création d’entreprises privées, l’abandon de la planification et du monopole du commerce extérieur.

Dès lors le bouleversement de la société et la restauration capitaliste n’ont pas pris des années. Le choix fait par les sommets de la bureaucratie, sous l’égide de Gorbatchev, du rétablissement de la propriété privée et de la réintégration dans le monde capitaliste a été le résultat d’un long pourrissement du régime stalinien du côté des couches dominantes, avec le développement de la corruption et des trafics divers contournant la planification et le monopole du commerce extérieur, et d’un affaiblissement non moins continu du côté de la classe ouvrière elle-même écoeurée par le stalinisme (au sens large, khrouchtchevisme et brejnevisme inclus) et dont les traditions politiques, que la bureaucratie du temps de Staline pouvait craindre, avaient malheureusement disparu. Mais la restauration elle-même ne pouvait pas être une transition progressive, une lente évolution par une dégénérescence de plus en plus prononcée de l’État ouvrier glissant vers « une économie stabilisée sur des bases capitalistes ». C’était le passage d’une société à une autre, l’achèvement de la contre-révolution.

« Le remplacement d’un gouvernement ouvrier par un gouvernement bourgeois ou petit-bourgeois mènerait infailliblement à la liquidation du principe de la planification, et ensuite aussi au rétablissement de la propriété privée » écrivait Trotsky dans État ouvrier thermidor et bonapartisme (1935). Et il poursuivait : « La contre-révolution politique, même si elle s’étendait jusqu’à la dynastie des Romanov, ne pourrait pas rétablir la grande propriété foncière. Mais il suffirait de la restauration d’un bloc des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires pour que l’édification socialiste soit supprimée d’un seul coup ».

Ecrire et non réécrire l’histoire !

Mencheviks et Socialistes révolutionnaires en tant que tels ont disparu. C’est la bureaucratie sous la direction du Parti communiste stalinien qui a liquidé le principe de la planification et rétabli la propriété privée, selon l’une des hypothèses de restauration capitaliste qu’avait d’ailleurs envisagée Trotsky dans la Révolution trahie. Et dès les vannes ouvertes, elles ont donné libre cours aux appétits privés, au foisonnement des entreprises privées et des banques, petites d’abord, plus grandes ensuite, aux exportations sauvages de tout ce qui pouvait se vendre, à commencer par les matières premières, provoquant dans un premier temps un effondrement économique.

L’éclatement de l’URSS (et non son « implosion ») en est également sorti, fruit des appétits de ceux qui contrôlaient les pouvoirs politiques locaux et les ressources, aiguisés par les perspectives que leur donnait l’ouverture au marché mondial.

Soit dit en passant, c’est en partie le chapitre qui manque dans l’autre texte présenté au congrès, intitulé « De la division en deux blocs à l’hégémonie américaine ». On y décrit le rapport de forces passé, de Yalta aux années 1980, et l’hégémonie américaine présente, mais rien du passage de l’un à l’autre et de ses causes, si ce n’est « l’implosion de l’URSS » et l’affaiblissement de la Russie, rien des marchandages qui ont précédé le largage des pays d’Europe centrale par l’URSS, rien de la réintégration des pays de l’ex-URSS et de la Russie elle-même au sein du monde capitaliste qui a quand même changé profondément la donne mondiale et non simplement affaibli celui des deux camps... qui a disparu.

Dans l’URSS de la fin des années 1980 et dans les États qui lui ont succédé à partir de décembre 1991, aucune force au sein de l’appareil d’État, aucune fraction de la bureaucratie ne s’est un tant soit peu opposée au rétablissement du capitalisme. Ni les putschistes de l’été 1991 qui se réclamaient eux-mêmes de la restauration du marché. Ni plus tard, au moment des grandes privatisations en Russie, les prétendus « directeurs rouges » avec lesquels les bureaucraties syndicales (celles du principal syndicat issu de l’ancien syndicat unique, comme celles des nouveaux syndicats apparus à la suite des grèves de ces premières années du changement) pactisaient en prônant, sous prétexte que cela devrait sauver l’entreprise et l’emploi, les formes de privatisations qui donnaient de fait aux anciens directeurs la haute main sur l’entreprise... et une grande part des actions.

Les réactions ne pouvaient donc venir que de la classe ouvrière. Il y en a eu, en commençant par les grèves des mineurs de 1989 et de 1990. Mais la classe ouvrière, après tant d’années de dictature stalinienne au nom du communisme, s’est révélée totalement désarmée politiquement, voire avec des illusions dans ce que pourrait lui apporter le marché. Ce qui facilita les manoeuvres de Gorbatchev face à la première grève des mineurs et la récupération de la seconde, qui cette fois réclamait la démission du gouvernement, par les partisans d’Eltsine. Ce qui explique les limites de la contestation politique, pour ne pas dire son absence, de la part des leaders et des nouveaux syndicats issus des grèves des années 1990, lors de la « thérapie de choc », des privatisations et des grèves contre les impayés salariaux.

Les seules choses qui aient été planifiées, dans cette Russie qui avait aboli la planification, ce sont les privatisations de l’économie, en commençant d’abord par les petites entreprises, du commerce ou de l’hôtellerie, puis en passant à la grande industrie avec les privatisations de masse des années 1992-1993 et enfin aux derniers fleurons en 1996-1996, offerts en échange des prêts à l’État, aux plus grands groupes industriels ou banquiers qui avaient bâti leurs empires dans les deux premières vagues. Et cela précisément montre le rôle joué par l’appareil d’État lui-même pour reconstituer une classe bourgeoise. La bureaucratie s’est donnée les moyens de privatiser l’économie du pays en grande partie pour le compte de ses propres membres.

L’effondrement de l’économie entre 1990 et 1998 n’a pas été le signe des difficultés à créer un « marché », preuve des restes « ouvriers » de l’État. Elle a été le prix à payer, par la population laborieuse, pour la restructuration de l’économie et la restauration du marché, où, comme dans tout marché capitaliste, la rentabilité immédiate (celle de la revente des avoirs frauduleusement acquis, ou bradés lors des privatisations par l’État, de l’exportation des matières premières contre dollars sonnants et trébuchants ou même du marché noir des stocks d’armes et du placement des revenus dans les paradis fiscaux) passe avant les investissements d’avenir, tout en permettant de se constituer un capital plus conséquent pour de meilleurs jours.

L’URSS a été démantelée,mais la classe ouvrière relèvera la tête

La relative instabilité politique sous le règne d’Eltsine (crise avec le propre vice-président qu’il s’était choisi, dissolution de la Douma à coups de canons, rivalités pour le partage des pouvoirs et des impôts entre gouvernement central et pouvoirs régionaux) recouvrait des conflits d’intérêts dans la restructuration de l’appareil d’État pour l’adapter à la nouvelle société qui se mettait en place et dans le partage du gâteau, en clair le dépeçage économique au profit du privé.

Nous, qui avions souvent dit et écrit que la restauration du capitalisme en URSS ne pourrait pas se faire sans susciter des affrontements d’intérêts au sein même de la bureaucratie, ne le verrions plus quand cela se passe sous nos yeux ? Il ne s’agirait que de l’aggravation des conflits entre clans ou « baronnies » bureaucratiques du même vieil État ouvrier seulement de plus en plus dégénéré, et d’une lente agonie de celui-ci qui, par dérapages successifs, finirait par consolider une économie sur des bases capitalistes et estomper les restes ouvriers de l’État ?

Au point que notre programme lui-même s’en affadirait.

C’est ainsi que les camarades, non pas dans ce texte de congrès, mais dans le dernier article de la lutte de classe sur ce sujet, en avril dernier, écrivaient : « Bien sûr, au fil du temps, avec l’accélération de la marche en arrière depuis l’implosion de l’URSS, ce qui faisait l’originalité de la société soviétique s’efface aussi bien dans la réalité sociale que dans les consciences. S’effaceront parallèlement les tâches et les objectifs particuliers que Trotsky, dans le « Programme de transition », proposait au prolétariat révolutionnaire dans une URSS dominée par la bureaucratie -tâches et objectifs qu’il était d’une importance capitale de défendre lors de l’ébranlement de la société soviétique dans les années précédant et suivant l’éclatement de l’URSS. »

Evidemment la tâche du prolétariat d’URSS face aux réformes de Gorbatchev et des premières années d’Eltsine eût été de s’opposer au rétablissement de la propriété privée, à la libération des prix, aux privatisations de l’industrie et des services. Mais certainement pas à l’établissement des libertés et de la démocratie auxquelles aspiraient la population russe, même si face aux promesses d’une démocratie bourgeoise (qui n’a rien eu de démocratique ni sous Gorbatchev ni sous Eltsine ni sous Poutine), il fallait opposer le contrôle ouvrier. Mais il eût fallu pour cela une autre organisation et une autre conscience politique, celles qu’avaient liquidées des décennies de stalinisme.

Ces tâches ne sont pas en train de s’effacer progressivement. La situation des classes ouvrières de Russie et des autres États issus de l’URSS a radicalement changé. Elles l’ont payé cher en appauvrissement, en chômage. Elles sont aujourd’hui dans une société capitaliste, fortement intégrée au capitalisme mondial même si les investissements étrangers en Russie sont encore relativement faibles. Elles ont en face d’elles une véritable classe bourgeoise qui, même numériquement peu nombreuse et jeune en âge, contrôle l’économie et la politique. Leurs situations et leurs tâches sont aujourd’hui semblables aux nôtres, et plutôt à celles des classes ouvrières du Brésil ou d’Argentine, des pays à la fois industrialisés et pauvres, auxquels l’ex-seconde puissance mondiale ressemble depuis sa réintégration au monde capitaliste -bien plus qu’à l’Allemagne ou à la France.

Poutine félicité par ses pairs du G8

Nous n’allons pas détailler ici notre analyse de la situation de la Russie aujourd’hui et de la politique du gouvernement de Poutine. Le dossier du numéro de Convergences Révolutionnaires du mois d’octobre dernier y est consacré, auquel les camarades peuvent aisément se référer.

Notons seulement que le relèvement économique de la Russie des années Poutine, qui vaut à celui-ci les félicitations des dirigeants des grandes puissances impérialistes, est lui aussi en grande partie dû au marché, et s’était amorcé avant son arrivée au pouvoir !

L’effondrement économique de la Russie a atteint le fond avec la crise financière et boursière de l’année 1998, due en grande partie à l’endettement de l’État et à la cavalerie financière de celui-ci recourant aux emprunts de plus en plus chers, pour le plus grand profit des prêteurs occidentaux et de quelques banquiers russes qui ont eu le temps de retirer leur billes avant une nouvelle dévaluation du rouble. Le FMI lui-même avait veillé, par un prêt spécial, à leur en donner le temps. Cette dévaluation du rouble, qui faisait payer la note aux couches laborieuses par la hausse des prix et le laminage des arriérés salariaux (ainsi qu’à une partie de la petite bourgeoisie qui voyait fondre d’un coup ses économies) a en partie facilité, par le renchérissement des produits d’importation, une relance de la production intérieure. La hausse du prix du pétrole et du gaz a fait le reste pour redresser l’économie et assainir les finances de l’État.

Ce relèvement économique depuis la fin de l’année 1998, de quelques pourcents par an (7% de progression du PIB en 2004, 6% en 2005), est à relativiser car il se produit après un effondrement du PIB russe de 60% entre 1991 et 1998, qui suivait un effondrement du PIB de l’ensemble de l’URSS de 20% au cours des années 1990-1991. A relativiser aussi car la seule hausse du prix des produits pétroliers compte déjà pour quelques points dans la progression du PIB, indépendamment même des progrès de la production. Mais ce redressement est indéniable. Il accroît les fortunes. Il profite au développement d’une petite bourgeoisie consommatrice et du commerce qui va avec.

Et il a donné à l’État russe et à Poutine une certaine marge de manoeuvre qui a facilité à celui-ci la tâche de recentraliser les pouvoirs, faire rentrer l’impôt des sociétés et imposer aux grands patrons (les « oligarques ») les règles de comportement minimales nécessaires au bon fonctionnement et au développement du capitalisme russe. Le tout sur fond de guerre de Tchétchénie pour satisfaire les chefs de l’armée et nourrir une démagogie populiste. C’est cela la « stabilisation » sous Poutine. Et c’est en cela que réside le caractère « bonapartiste » de son régime. De ce point de vue, remarquons, au mérite du texte présenté au congrès par la majorité cette année, qu’il est plus juste d’écrire que « les puissances occidentales ont, pour le régime de Poutine, les yeux de Chimène » malgré l’absence totale de démocratie ou l’incarcération de Khodorkovski, que d’écrire comme l’an dernier qu’il « ne suffit pas que Poutine ramène en grande pompe les restes de Dénikine en Russie pour que l’opinion publique bourgeoise lui pardonne la « renationalisation » d’entreprises privatisées, quand bien même ces privatisations étaient le vol pur et simple d’entreprises d’État ».

Le Programme de transition, toujours valide ou pas ?

S’il y a eu moins de grèves en Russie ces dernières années que dans les années 1990, autant qu’on puisse en juger à travers la presse, ce n’est pas dû simplement à une relative amélioration de la situation économique. Car la classe ouvrière, elle, n’en a pas profité, et l’écart des revenus entre riches et pauvres n’a cessé de s’accroître. Le poids du chômage et la précarité y sont sûrement pour bien plus.

Et il y a un autre facteur : la réforme du code du travail imposé par Poutine, qui interdit pratiquement le droit de grève. Au point que la plupart d’entre elles aujourd’hui sont illégales, abrégées par les décisions de tribunaux et disparaissent des statistiques officielles publiées. A noter tout de même que les statistiques officielles font apparaître une remontée des grèves en 2005, même si c’est loin d’atteindre les chiffres de 1997-1998 et que les entreprises occidentales implantées en Russie commencent à connaître leurs grèves, Ford par exemple.

Les nouvelles attaques contre la population laborieuse de ces dernières années, qui ont suscité des manifestations de masse, ont visé les pensions et retraites, les prestations sociales « monétarisées » (c’est-à-dire supprimées en échange du versement d’une somme forfaitaire ridiculement faible), les logements sociaux. Une politique bien semblable à celle à la mode aujourd’hui dans tous les pays capitalistes, en France ou ailleurs.

Là-bas comme ici, les grandes lignes du programme de transition sont toujours à l’ordre du jour.

Mais il s’agit des chapitres généraux de ce programme, ceux qui nous concernent tous. Pas du paragraphe particulier qui concernait la situation particulière de l’URSS et une classe ouvrière dont les acquis de la révolution d’octobre n’avaient pas encore été totalement liquidés. Les objectifs que Trotsky pouvait alors donner au prolétariat de l’URSS pour balayer la bureaucratie et reconquérir son pouvoir ne sont pas effacés avec le temps et les mémoires. Ils ne sont simplement plus à l’ordre du jour parce que le basculement qu’il avait maintes fois craint, mais envisagé, a eu lieu... il y a 15 ans.

11 novembre 2006


MOTION PROPOSEE AU VOTE DU CONGRÈS 2006

L’analyse trotskyste reste notre référence programmatique. C’est elle qui a permis de comprendre la nature de la contre-révolution engagée par la bureaucratie elle-même à la fin des années quatre-vingt et qui a abouti à la fin de l’URSS et à la restauration de la propriété privée et du capitalisme. Cette contre-révolution a liquidé le soi-disant « camp socialiste » et ramené tous les pays qui formaient l’URSS au sein du monde impérialiste. Les prolétariats de tous ces pays se trouvent maintenant pour l’essentiel dans une situation politique et sociale fondamentalement semblable à celle du reste du prolétariat mondial. C’est directement contre les capitalistes et un État au service de ceux-ci qu’ils ont à mener leur combat quotidien, c’est la bourgeoisie et son État qu’ils devront renverser un jour. Et du coup le programme immédiat comme les tâches à long terme des militants ouvriers révolutionnaires russes, la reconstruction d’un parti ouvrier et d’une internationale communistes révolutionnaires, ne se distinguent plus non plus dans les grandes lignes de celles des militants révolutionnaires du reste du monde bourgeois et capitaliste.

11 novembre 2006

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