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XVe Congrès de la IV° Internationale : Vers une cinquième « sui generis » ?

9 mai 2003 Politique

Selon Francis Vercammen, qui dresse dans Inprecor [1] le bilan du XV° congrès de la IV° internationale, l’heure serait à la « relance et au repositionnement politico-organisationnel ». Relance parce que depuis le précédent congrès d’il y a 8 ans, la IV° aurait surmonté « la descente aux enfers des années 1985-1995 ». Repositionnement parce qu’elle serait confrontée depuis 1999 (date du premier grand contre sommet anti-mondialisation de Seattle), à « la renaissance du mouvement d’émancipation et à son essor spectaculaire récent ».

L’optimisme semblait donc au rendez-vous de ce dernier congrès. Ce qui a dominé le tableau que la IV° Internationale dresse de la situation mondiale, ce sont les superlatifs dans l’appréciation du mouvement anti-mondialisation et anti-guerre. C’est le « mouvement des mouvements », « une énorme radicalisation de la jeunesse », « une nouvelle étape », « un nouvel essor », « de nouvelles luttes », « les plus grandes mobilisations que l’histoire ait connues », « une nouvelle phase qui met à l’ordpe du jour un renouveau radical de l’activité, du programme, de la stratégie et de l’organisation du mouvement ouvrier et social ». L’adjectif « nouveau » est décliné sous tous les genres et nombres, pour qualifier cette nouvelle période, avec des tâches nouvelles, un enjeu nouveau, y compris la perspective d’une internationale nouvelle qui ne serait plus cette vieille peau rétrécie par les découpages et raccommodages, dans laquelle la nouvelle génération se sentirait trop à l’étroit.

Certes, entre son congrès qui a réuni quelque 200 délégués, sympathisants et invités d’une quarantaine de pays différents et le forum social mondial de Porto Alegre qui a rassemblé « cent mille délégués, 125 pays représentés, mille délégués en provenance des Etats-Unis (la deuxième délégation après le Brésil), 27 000 participants au camp jeunes, et plus de 4000 journalistes accrédités », (selon les chiffres donnés dans Inprecor par Salvatore Cannavo, membre du Comité politique national du Parti de la refondation communiste d’Italie et du courant IV° Internationale), la IV° Internationale se sent toute petite. Son congrès avait été repoussé pour bien des raisons, mais d’abord parce que ses contours organisationnels et politiques sont de plus en plus lâches. L’Etat des lieux qu’elle dresse est flou. Qui en est encore ? Qui n’en est plus ? Il y a les sections nationales qui ont une organisation indépendante (comme la LCR en France) ou qui sont un courant qui milite dans une organisation plus large (comme Bandiera rossa dans le PRC italien). Il y a les sections nationales éclatées, c’est-à-dire les pays où il existe plusieurs organisations membres de la IV°(comme l’Allemagne), ou plusieurs courants de militants membres de la IV° dans une organisation plus large (en Espagne). Enfin il y a des groupes de militants ou sympathisants, au sein d’autres organisations ou qui sont en contact individuel. Sur le total surtout, il y aurait presque autant de groupes sympathisants (souvent fruits de séparations passées) que de sections encore membres de l’Internationale de Pierre Frank et Ernest Mandel (tous les deux décédés).

Certes, entre le noyau faible numériquement des trotskystes à l’échelle mondiale (même si on ajoute à ce qui reste aujourd’hui de la IV° qui s’était réunifiée à la fin de la seconde guerre mondiale, les courants qui n’en sont plus membres ou ne l’ont jamais été) et le vaste conglomérat de ceux qui se disent « contre la globalisation », la balance peut sembler inégale. Mais peut-on vraiment mettre en balance les grandes démonstrations festives du mouvement anti-mondialisation et les perspectives révolutionnaires communistes du trotskysme ?

Le « mouvement des mouvements », une enseigne apolitique

Certains rassemblements du mouvement anti-mondialisation ont été massifs, ont regroupé beaucoup de jeunes surtout étudiants, à l’occasion regroupé des dizaines de milliers de travailleurs et militants syndicaux, derrière les bannières des confédérations. C’est incontestable.

Restent les choix politiques de la majeure partie de ceux qui le composent. Qui se lisent au vocabulaire employé.

Qui dit « mouvement social », choisit de ne pas dire « parti » ni « organisation », termes devenus désagréables aux oreilles de Seattle ou de Gênes. Et la IV° insiste en soulignant que la démarche « partidaire » séparerait, découperait, limiterait, voire nécroserait, là où il faudrait s’ouvrir et se rassembler !

Qui dit « mouvement social » choisit aussi de ne pas dire « ouvrier » ou « travailleur », et encore moins « révolutionnaire ». La bourgeoisie s’est penchée sur « la question sociale », a pratiqué la charité gouvernementale ou non (on dit maintenant « l’humanitaire »), entre autres pour couper l’herbe sous les pieds des révolutionnaires.

Qui dit « mouvement social » fait tout blanc et tout propre, loin de la politique qui salit. De grosses pointures politiques comme Lionel Jospin, François Hollande, Jean-Pierre Chevènement, voire des amis de Jacques Chirac, ont pourtant marqué de leur présence quelques sommets anti-mondialisation. Un ami de Chevènement a longtemps présidé Attac, pour laisser la place à un ami de Robert Hue. Et les chefs des confédérations syndicales, les Coferati ou les Bernard Thibault, ne sont pas non plus des vierges politiques. Thibault mobilise plus volontiers des militants de la CGT pour dénoncer les « marchés financiers » à Bruxelles, qu’il ne leur offre des perspectives de riposte efficace aux attaques portées par le patronat français. Et ne parlons pas trop vite de l’internationalisme de ces Messieurs. On a vu entre autres des syndicats américains, à Seattle, défendre « les entreprises américaines »…

Ce « mouvement », ce « no global », s’est dégagé peu à peu autour d’une critique qui ne se veut pas radicale de la société capitaliste. Le coupable de la misère du monde et de la barbarie guerrière, ce n’est pas le système d’exploitation capitaliste, c’est le « néolibéralisme » (et pas explicitement l’impérialisme, stade suprême du capitalisme) instauré d’abord aux Etats-Unis et en Angleterre, sous la houlette de Reagan et Thatcher. Cet impérialisme au nouveau visage, qui a généralisé la libre circulation des capitaux sur toute la planète, écrasé les peuples des pays pauvres sous le poids de la dette, pressuré les travailleurs des pays riches, a commencé à être dénoncé comme la dictature des marchés financiers, au début des années 1980, par un courant d’économistes tiers-mondistes. Ce n’est pas faux, sauf à éviter de montrer du doigt et de combattre les trusts et les gouvernements nationaux (souvent dirigés par la gauche !), qui partout sévissaient contre les travailleurs. Et pour cause, la dénonciation du néolibéralisme n’est pas tout à fait innocente. Derrière elle se cache l’idée que les Etats nationaux seraient écrasés par la dictature des « marchés ». Une meilleure politique capitaliste mondiale serait donc possible. Comme si la dictature de marchés financiers abstraits n’était pas précisément celle des grands trusts qui ont un nom et sont aidés, économiquement et militairement par leurs Etats nationaux. Comme si Renault, Peugeot, TotalFinaElf, largement aidés, y compris de façon mafieuse, par des sommités de l’appareil d’Etat pour mettre en coupe réglée la planète (comme l’étale le procès Elf), n’étaient pas les ennemis à combattre. Non seulement une ou deux fois par an lors d’un rassemblement dans une grande capitale du monde, mais sur les lieux d’exploitation, dans les métropoles où est le cœur de leur activité, d’abord et avant tout par l’union et l’organisation des travailleurs qu’ils exploitent et qui auraient les moyens de les empêcher de nuire, voire d’extirper définitivement les racines de leur domination.

En fait, la dénonciation du « néolibéralisme », de la dictature des marchés qui domine dans le mouvement anti-mondialisation est le programme d’une social-démocratie « radicale », « critique », qui limite ses ambitions à vouloir faire pression sur les institutions étatiques ou financières de l’impérialisme, à exiger que leur rapacité soit taxée, leur barbarie guerrière stoppée… Mais comment ? Les responsables du mouvement se gardent bien de le dire. Et quand les camarades de la IV° Internationale affirment qu’en s’impliquant totalement dans le mouvement anti-mondialisation, ils sont « au cœur du combat anticapitaliste », précisément pas !

Certes, l’extrême gauche doit apporter sa solidarité à ceux qui clament que « le monde n’est pas une marchandise ». Voire contribuer, dans la mesure de ses forces, au succès de tels rassemblements. Mais en n’oubliant pas d’y apporter ses propres idées, son propre programme. En ne pratiquant surtout pas l’autocensure. En ne décidant pas à l’avance que le programme du prolétariat révolutionnaire sera absent des rendez-vous !

Un mouvement de combat sui generis ?

Là où la IV° Internationale fait vraiment fausse route, c’est qu’elle est vraiment la seule, parmi les multiples composantes associatives, syndicales ou politiques de ce « mouvement des mouvements », à affirmer vouloir le construire sans y mener le combat politique… Sauf si on l’y acculait ! « Notre objectif n’est pas de faire à court terme un forcing politico-organisationnel pour décanter le mouvement altermondialisation selon des lignes de fracture déjà perceptibles afin de s’imposer comme organisation politique. Au contraire, nous devons le construire, le renforcer comme mouvement de combat sui generis ». La IV° Internationale a déjà mené, de 1952 à 1968, une politique d’entrisme « sui generis » dans les partis communistes (de ce « genre particulier » qui consistait à y disparaître politiquement). Choisirait-elle maintenant le même type d’adhésion au « mouvement des mouvements sociaux » ? Car les points sont explicitement mis sur les « i » : « Dans une telle formation, les marxistes révolutionnaires ne font pas de « l’entrisme » avec un but secret ou avoué de passer le plus vite possible à un « parti révolutionnaire » d’avant-garde qui se doterait d’un programme révolutionnaire. Ils y sont co-initiateurs, co-organisateurs, co-dirigeants de ce parti large pour partager les expériences des combats actuels et à venir, pour progresser ensemble cers un parti de masse anticapitaliste, capable de lutter pour le socialisme. »

La nouvelle internationale ?

Sur le plan organisationnel, des militants et sections de la IV° Internationale veulent abandonner leur vieille organisation, pour les promesses du mouvement altermondialiste.

La IV° n’est plus « le parti mondial de la révolution socialiste » (objectif qu’elle s’était fixé lors de sa constitution), ni même le noyau central d’un tel futur parti ». Le « mouvement des mouvements » est promis à devenir à terme la future internationale. « Cette nouvelle internationale, ou du moins un premier pas sur la voie de sa construction, sortira des limbes des mouvements et mobilisations actuels. Elle ne ressemblera à aucune des précédentes et certainement pas aux internationales marxistes-révolutionnaires de type partidaire. Elle sera la riposte « spontanée » massive… »

C’est explicitement dans cette perspective que la Quatrième vient de changer ses statuts. Les anciens dataient de 1974 et affirmaient à l’alinéa 1 que « La Quatrième Internationale (parti mondial de la Révolution socialiste) est composée de tous les militants qui acceptent et appliquent ses principes et son programme. Organisés en sections nationales, ils sont unis dans une seule organisation mondiale régie par les règles et la pratique du centralisme démocratique. » Cette dernière expression est devenue un gros mot ! Surtout pas de centralisme démocratique ! Effacez-moi ça !

Certes, on pourrait se réjouir que les camarades de la IV° Internationale mettent leur loi en accord avec leur pratique. Qu’ils reconnaissent enfin qu’ils ne sont pas une, ni a fortiori « la », direction infaillible. Ils l’ont prétendu pourtant, durant des décennies, pratiquant une politique aussi autoritaire que faillible pourtant, qui a contribué à maintenir hors des rangs de la IV° ou en à en exclure bien des tendances révolutionnaires trotskystes dans le monde. C’est ainsi que la IV° a explosé en une multitude de courants, d’organisations, qui reproduisaient d’ailleurs chacune à leur plus petite échelle les mêmes défauts politiques et organisationnels.

C’est un fait que le centralisme démocratique, aussi nécessaire pour un parti et une internationale révolutionnaires du prolétariat soit-il, ne pouvait pas régir le regroupement international des trotskystes après la mort de Trotsky. Personne n’avait la compétence et le crédit pour imposer quoi que ce soit aux autres. On pourrait se féliciter que les camarades de la IV° le reconnaissent. Malheureusement, il semble bien qu’ils le fassent aujourd’hui pour opérer un changement radical de cap ! Pour s’aligner sur l’air du temps (la perte de repères socialistes qu’elle déplore par ailleurs !). Leurs abjurations, selon lesquelles c’en serait fini des « auto-affirmations sectaires », des « démarches partidaires », des « analyses dogmatiques » et des « directions infaillibles » ne sont pas de bonne augure.

La question brésilienne : un débat éludé

Il est bien significatif - et dramatique - que la nouvelle profession de foi « anti-autoritaire » et « démocratique » vienne précisément justifier le choix d’avoir laissé sans discussion un « camarade » devenir… ministre ! En l’occurrence dans le gouvernement de Lula au Brésil. Et de n’en rien conclure, si ce n’est que chacun fait ses choix (« Nous ne sommes pas des donneurs de leçons », écrit François Sabado dans Rouge du 23 janvier 2003) et que la tâche de l’Internationale serait de bénéficier de l’expérience ! (« Quelle qu’en soit l’issue, [elle] sera donc riche d’enseignements pour la gauche radicale et révolutionnaire dans le monde ». Il faut chercher à « découvrir ce qui est neuf et pourrait à ce titre enrichir la réflexion stratégique ». Les révolutionnaires n’ont pas la « recette » pour affirmer « quel devrait être le pas suivant », peut-on lire dans Inprecor.)

Les situations sont toujours nouvelles. Mais les rapports de classe ont quelque constance, la nature sociale des Etats aussi, indépendamment des couleurs affichées de leurs gouvernements. Un programme révolutionnaire n’est pas un livre de recettes. Mais une organisation révolutionnaire, même faible, a une certaine expérience et devrait avoir quelques principes utiles pour enrichir la réflexion de ses sections.

Et la classe ouvrière a une dramatique expérience de gouvernements se réclamant d’elle pour la trahir, de partis ouvriers par leur base mais bourgeois par leurs sommets, que la classe dominante utilise pour gérer ses affaires quand il faut imposer des sacrifices aux travailleurs. Cela va de la première participation socialiste à un gouvernement (avec un nommé Millerand) au début du siècle, qui avait scandalisé tout le mouvement socialiste de l’époque, à la trahison de la guerre de 14. De la participation des partis communistes aux gouvernements de l’après-guerre pour appeler à « retrousser les manches », à la participation du Parti communiste au gouvernement Jospin qui a fini de ruiner son crédit auprès de la classe ouvrière. Sans parler de la politique du Parti communiste stalinien en Espagne en 1936 et de bien d’autres dont les militants trotskistes sont censés connaître l’histoire.

Le précédent de la section ceylanaise

La IV° Internationale a d’ailleurs sa propre expérience avec l’entrée, en 1964, de sa section ceylanaise, le LSSP (Parti socialiste de Ceylan), dans un gouvernement « de gauche » à Ceylan. A l’époque, elle ne l’avait pas accepté.

L’opportunisme de la section ceylanaise et son suivisme par rapport à un parti bourgeois, le SLFP (Sri Lanka Freedom Party), aux allures de gauche parce que nationaliste et opposé au parti représentant la bourgeoisie compradore, était en grande partie une conséquence de la politique générale de la IV° Internationale vis-à-vis des partis nationalistes petits-bourgeois du tiers-monde. Mais lorsqu’en 1960, les députés trotskystes allèrent jusqu’à voter la confiance et le budget du gouvernement que venait de former le SLFP, leur attitude fut condamnée par l’Internationale.

Pas au point, cependant, d’empêcher les dirigeants du LSSP de soutenir aux élections suivantes le Front unique de la gauche, créé autour de ce même SLFP. Après quoi « le LSSP ayant aidé non seulement électoralement mais aussi politiquement à amener le gouvernement SLFP (Sri Lanka Freedom Party) au pouvoir, a élaboré un cours tactique par rapport à ce gouvernement… » qui consistait à « soutenir toute action progressive du gouvernement […] défendre le gouvernement SLFP contre le sabotage par l’UNP et les forces de la réaction[…]résister de façon intransigeante à tout effort de quelque secteur que ce soit pour arracher aux masses les positions qu’elles avaient conquises », selon les termes du LSSP en 1962. Et en avril 1964, le LSSP négociait son entrée au gouvernement de cette gauche unie.

Sans attendre cette fois le pas suivant de cette stratégie, la direction de l’Internationale la condamna « en déclarant que l’acceptation de cette politique serait une trahison » écrivait Pierre Frank dans son histoire de la Quatrième Internationale. La rupture entre la IV° et sa section ceylanaise fut consommée. Certes un peu tard. « Malheureusement, un coup grave était porté au trotskysme à Ceylan » concluait Pierre Frank.

Des partis trop jeunes pour trahir ?

Au-delà des différences de situation, quand on lit aujourd’hui dans Inprecor que « les militants de Démocratie socialiste (la tendance du PT qui est la section brésilienne de la IV° Internationale) ont considéré ne pouvoir se soustraire aux responsabilités gouvernementales qui leur incombaient », sous prétexte qu’ils étaient parmi les artisans de la victoire électorale de Lula, et que leurs propres thèses d’orientation avaient eu 15 % des voix au dernier congrès du PT, on a une désagréable impression de déjà vu.

La participation gouvernementale se justifierait aussi pour Inprecor par le fait que le parti de Lula serait de ces partis de gauche nouveaux, trop jeunes pour avoir une tradition de trahison propre à la social-démocratie et aux staliniens. Dans les instances dirigeantes du PT, « la démocratie interne reste toujours significative », assure-t-on ! Mais la valeur n’attend pas le nombre des années. Le fait que la sénatrice Heloisa Helena, membre de Démocratie Socialiste, soit l’objet d’une procédure disciplinaire dans le PT pour avoir refusé de participer à l’élection à la présidence du sénat du candidat officiel du gouvernement, à savoir l’ancien président de la République José Sarney, en dit long sur cette démocratie interne.

Et si l’Internationale ne connaît pas encore « quel devrait être le pas suivant » des camarades brésiliens, elle peut déplorer déjà les vieilles ficelles de ministres, avant qu’on en arrive à la répression sanglante ! C’est à la réforme agraire, pour circonvenir le Mouvement des sans-terre, que Lula a choisi un trotskyste comme ministre, Miguel Rossetto, tout en plaçant un ancien président de la Banque de Boston pour gérer les finances de la Banque nationale. Deux interviews de Miguel Rossetto à la grande presse brésilienne sont publiés par Inprecor à titre de documents. Eloquents ! Le ministre est interrogé sur la note par laquelle il a condamné comme ayant « dépassé les limites démocratiques de manifestations » le pillage du bâtiment de l’INCRA (Institut de la réforme agraire) par des sans-terre en colère d’avoir déjà trop attendu les promesses. L’invasion des terres privées est-elle aussi « un manque de respect à la constitution ? » demande le journaliste. « C’est à la justice de déterminer ce qui est légal ou pas », répond Rossetto. Lui ne pourrait que disserter sur la distinction entre « occupation » et « invasion » des terres. L’occupation, c’est quand des sans-terre viennent sur une terre improductive, explique-t-il. « Mais quand le MST entre sur des terres productives, fait-il une invasion ? » Réponse du ministre : « C’est ce que des décisions de justice ont affirmé ». Un ministre de la réforme agraire pour distribuer aux sans-terre les terres arides, un ministre de la justice pour protéger les propriétaires fonciers de bonnes terres !

Etre ministre dans le monde d’aujourd’hui

Ce n’est pas seulement une faute lourde, mais une trahison des intérêts ouvriers et populaires, que d’assumer des responsabilités dans le conseil d’administration de la bourgeoisie brésilienne qu’est son gouvernement - qu’il soit dirigé ou non par un ancien leader ouvrier. On a déjà vu un autre ancien ouvrier, leader d’une grande grève, au pouvoir en Pologne ! Et d’autres leaders du syndicat « Solidarnosc », présenté par une partie de l’extrême gauche trotskyste comme le prototype du syndicat « ouvert » et « démocratique », participer à ce gouvernement. Le pire, c’est qu’au vu de ce qui est écrit et discuté dans la IV°, on subodore comme une fierté d’être enfin « en prise » avec des « responsabilités nouvelles ». On subodore (et tant mieux si on a eu tort) que cette expérience qui disqualifie des trotskystes apparaît au contraire à certains d’entre eux comme la preuve qu’ils peuvent marquer des points par la politique d’ouverture sur une gauche « radicale » et « anti-capitaliste » qui serait à l’ordre du jour dans le monde ! Qui plus est, le cas brésilien offrirait cette gauche radicale ouvrière dont on rêve ailleurs, « produit d’une fusion sui generis entre théorie marxiste et sensibilité chrétienne »(…) « expression de l’indépendance politique des travailleurs » (…) « couronnement d’un siècle d’efforts des travailleurs brésiliens pour se donner une expression politique propre », à en croire Michel Löwy dans un article récent saluant l’élection de Lula à la présidence.

Le pèlerinage à Porto Alegre a été de mise, à gauche, et pas seulement « 100 % à gauche », pour prendre des leçons de « démocratie participative » ! Des dirigeants d’Attac à ceux du Parti communiste français, en passant par ceux de la gauche caviar gouvernementale, sans oublier quelques conseillers de Chirac, tout ce beau monde a fait le déplacement, mais avec davantage de lucidité que les trotskystes. Pour eux tous, évidemment, Lula représente une carte respectable pour diriger le Brésil. Car s’il est une nouveauté de la période actuelle, c’est la rapidité avec laquelle la sociale-démocratie reprend la place laissée par le mouvement stalinien pour influencer et contrôler le mouvement ouvrier, que ce soit la vieille sociale-démocratie qui se refait une petite beauté (en participant au mouvement anti-mondialisation et anti-guerre), ou une sociale-démocratie prétendue nouvelle, fusion d’anciens courants tiers-mondistes ou chrétiens de gauche.

Le plus inquiétant, quand la IV° Internationale parle d’enrichissement de sa « réflexion stratégique » apporté par l’expérience brésilienne, est d’entendre ces derniers mois Alain Krivine ou Olivier Besancenot invoquer l’exemple de Porto Alegre et de sa municipalité dirigée par la tendance Démocratie socialiste du PT, comme confirmation que les trotskystes seraient prêts à prendre leur part de responsabilités, y compris gouvernementales ! Certes, rajoutent-ils, ce serait dans certaines circonstances, en s’appuyant sur les luttes, etc. A ceci près qu’on ne discute pas aujourd’hui d’une période révolutionnaire ni même pré-révolutionnaire, qu’on discute du monde actuel, du cadre où sévit cette « gauche radicale » actuelle, c’est-à-dire radicale en… promesses de ministres.

Toujours la tentation sociale-démocrate

Evidemment, ni à l’échelle nationale ni à l’échelle internationale, de nouveaux partis ne naîtront par simple addition de militants, un plus un. L’histoire du mouvement ouvrier le montre. Mais prôner en général, une « démarche d’ouverture, de dialogue, de collaboration et de regroupement unitaire » ne veut rien dire, indépendamment des circonstances, des organisations en question, du but que l’on veut atteindre et du programme que l’on veut défendre. On peut s’unir à beaucoup de gens, se séparer de beaucoup d’autres, mais pour quoi faire ? « Depuis presque dix ans, la IV° internationale œuvre, avec d’autres courants de la gauche radicale non-sectaire, pour un regroupement anti-capitaliste large et pluraliste afin de battre l’hégémonie de la gauche sociale-libérale », répond-elle aujourd’hui. C’est cette perspective qui n’en est pas une pour les révolutionnaires trotskystes. Surtout aujourd’hui, quand les militants et organisations trotskystes ont quelques atouts même si la situation internationale est difficile pour les travailleurs et les classes populaires du monde entier.

Les résolutions du dernier congrès de la IV° Internationale le reconnaissent à leur façon. L’optimisme est de rigueur. Mais de façade, et loin d’être béat. L’offensive économique de l’impérialisme contre les travailleurs et les pauvres est soulignée. L’offensive guerrière qui l’accompagne aussi. L’impérialisme n’y va pas par quatre chemins. Et plus que jamais, probablement, le programme et les perspectives révolutionnaires prolétariennes sont nécessaires.

C’est au choix des camarades de la IV° Internationale.

Au choix entre la voie révolutionnaire, qui précisément dans la période peut trouver un écho auprès des masses paupérisées, ou la tentation sociale-démocrate, toujours en embuscade !

Le 9 mai 2003


[1Revue du courant trotskyste international de Pierre Frank et Ernest Mandel, représenté en France par la LCR. Dans le dernier numéro de mars-avril 2003, divers articles de bilan du XV° congrès qui s’est tenu en février dernier.

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Réactions à cet article

  • Chers camarades je suis militant du SI de la IV, et que dire ? A un ’détail’ près (l’appréciation des mouvements sociaux)je suis d’accord avec ce que vous dites, à mon grand désarroi.

    Ray.

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    • cher Ray, Peux-tu rapeller pour moi ce que c’est que le SI de la IV ? C’est français ? C’est la LCR ? Je ne comprend pas comment tu peux être d’accord avec les conclusions politiques de l’article tout en ayant cette réserve de « détail » sur l’appréciation des mouvements sociaux. Il me semble que le début de l’article montre bien comment l’appréciation hyper obtimiste des rassemblements politiques altermondialiste est à l’origine des dérapages politiques de la IV ? M.

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      • SI de la IV = secrétariat international de la 4e inter.

        Si l’on peut partager l’analyse de la surestimation faite par le IV de potentiel altermondialiste, on peut aussi analyser la position de LO par rapport à ce mouvement comme une négation des potentiels de ce mouvements. Plutôt que de nier un mouvement qui est réel parce que son orientation (qui se cherche) ne correspond par à des archétypes révolutionnaires traditionnels, les « révbolutionnaires » feraient bien mieux au contraire de s’y plonger pour aider ce mouvement à se déterminer une orientation dans un sens révolutionnaire. Car beaucoup des participants sont en quête d’une direction vers où orienter leur révolte du système, sont même parfois souvent près à une option de rupture radicale avec le système mais n’ont de connaissance du marxisme révolutionnaire que ce que les médias dominants on pu leur en faire connaître. Et ce n’est pas la pratique de LO consistant à se draper dans l’orthodoxie de sa tour d’ivoire ouvriériste qui pourra aider à modifier leur vue en faveur d’un marxisme révolutionnaire. Il est trop facile de critiquer le sens d’un mouvement si on n’essaye pas d’abord d’en influencer le cour...

        A bon entendeur salut, cama’

        Dédé Moko

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  • Dans les années qui suivirent la Révolution d’Octobre (1917), les Bolchéviques cherchaient à créer une IIIe Internationale. Ils n’avaient pour eux tous les grands chefs de la IIe, ni meme tous les ouvriers. L’Union-sacrée avait fait beaucoup de ravages. Mais ils avaient assez de militants de valeur pour concurrencer les « patriotards » pseudo-socialistes. En revanche, il y a toujours eu des gens qui ne voulaient pas de cette scission, de cette rupture avec les grands chefs : d’où la fameuse Internationale Deux et demi qui dura quelques années. Le trotskysme a eu beaucoup plus de difficultés à faire son chemin,et meme à exister, que le bolchevisme victorieux au moins en URSS, mais seulement en URSS. J’ai pourtant l’impression que les organisations trotskystes se comportent beaucoup comme des Internationales 2 1/2 et au mieux comme des 3 1/2, mais qu’elles sont rarement à la hauteur des idées de Trotsky !

    Aujourd’hui, la LCR ne revient pas à sa liquidation, dans le PCF et dans les partis sociaux-démocrates allemand ou britannique, mais elle se place à la remorque de la politique internationale de Chirac, Villepin et d’une bourgeoisie française qui sait pratiquer la « collaboration de classe » quand cela sert ses intérets impérailistes.

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