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Premier roman d’un journaliste d’opposition : la Russie contemporaine au scalpel

Une suite d’événements, de Mikhaïl Chevelev

Gallimard (Du monde entier), 2021, 170 p., 18 €

13 août 2021 Article Culture

Moscou, 2015. Chez lui, le journaliste Pavel Volodine prépare le dîner. Dans la pièce attenante, une femme crie en désignant du doigt le poste de télévision. Sur le petit écran, Pavel distingue le visage de Vadim, le prisonnier russe qu’il a sauvé, il y a 19 ans de cela. Il apparaît maintenant sous les traits d’un terroriste qui menace de faire sauter l’église dans laquelle une centaine d’otages sont retenus.

Cette trame est le point de départ du roman, Une suite d’événements, sur le mode d’un thriller qui prend pour cadre la Russie contemporaine. L’intrigue déroute pourtant : les événements forment en effet une suite, mais sans succession chronologique. Les va-et-vient du présent au passé sont nombreux. Le récit éclaté fait naviguer entre les époques, dévoilant les motivations des personnages et leur évolution, en même temps que les racines de l’actuelle situation politique en Russie. Alternances entre la nuit de la prise d’otages et les souvenirs communs de Pavel et Vadim, qui font évènements et structurent des individualités – de la dislocation de l’URSS et la prise de pouvoir d’Eltsine à l’ère Poutine, avec pour toile de fond les guerres de Tchétchénie et d’Ukraine.

La tension et le suspens ne se nouent pas seulement autour de cette prise d’otages – terrible drame qui tient en haleine et renvoie à de tels épisodes dans la vraie vie russe de ces vingt-cinq dernières années. Le récit s’intéresse aussi et surtout à ce qui a conduit le personnage de Vadim à cet acte. D’abord captif, puis victime de l’arbitraire policier, enfin mercenaire au service des nouveaux seigneurs de guerre tchétchènes, c’est le parcours d’une génération prise entre l’autoritarisme poutinien et la violence des bandes armées séparatistes ou islamistes, sur fond de manque de perspective sociale ou politique. Parallèlement, le roman trace le parcours de Pavel, journaliste comme l’auteur du roman. Comme bien d’autres intellectuels, écrivains ou professeurs, Pavel nourrissait des espoirs sur la démocratie et le libre-marché, croyait en certaines promesses d’Eltsine, artisan d’une « modernisation » de la Russie. Les années 1990 furent surtout l’occasion d’une accaparation et accumulation délirantes pour des dignitaires bien placés de la bureaucratie de l’ex-URSS, reconvertis en oligarques mâtinés de golden boys, mettant la main sur des secteurs industriels ou autres déjà largement mafieux, devenus autant d’occasions de profit facile. Une vingtaine d’années ont passé, et Pavel déchante. Dans un texte qu’il rédige lors de la longue nuit de la prise d’otages, il s’adresse à ses pairs, membres de l’« élite intellectuelle » dont certains subissent la censure du régime de Poutine, et fait cet amer constat :

« Vous critiquez le peuple qui ne pleure pas ses libertés civiles perdues et ne se lève pas pour les défendre ? Mais quand ce même peuple devait se serrer la ceinture dans les cités ouvrières en faillite tandis que vous visitiez les villas à vendre au Monténégro, vous trouviez que c’était normal ? […] Et quand on ramenait des tonnes de cadavres de Tchétchénie pour les entasser dans la morgue de Rostov, n’est-ce pas vous qui répétiez au peuple : tout ça bien sûr c’est affreux, mais il n’y a pas d’alternative à Boris Eltsine ? »

Ce qui se joue ici est aussi le mutisme de la presse russe face à la guerre en Tchétchénie – en sortir pouvait coûter la vie, comme le rappelle l’assassinat en 2006 de la journaliste et militante des droits de l’homme, Anna Politovskaïa. La première guerre de Tchétchénie, déclenchée en 1994, voit les forces armées russes écraser les volontés indépendantistes. Sur les cendres laissées par le conflit armé, prolifère l’islamisme. La seconde guerre menée par le régime de Poutine, prétendue « opération anti-terroriste », extermina à peu près un quart de la population tchétchène. La déflagration de la guerre ne tarde pas à affecter la société russe, tant par la meurtrissure que les combats et les exactions laissent dans les corps et les consciences des soldats russes revenus du front, que par les attentats terroristes menés par des séparatistes tchétchènes. Ainsi le siège de l’église, qui constitue le fil conducteur du roman, est largement inspiré de la prise d’otages d’une école à Beslan en 2004… qui se solda par la mort des civils détenus. Dans Une suite d’événements, la mort plane comme une menace, voire la seule issue au désarroi profond qui s’est emparé de Vadim.

Noir, le roman de Mikhaïl Chevelev l’est à tout point de vue : une enquête asphyxiante, un tableau sombre de la société russe sous Poutine, un pessimisme qui reflète sans doute l’état d’esprit d’une certaine intelligentsia. Il ouvre néanmoins une fenêtre sur la misère, l’égarement, mais aussi la colère des populations otages de la barbarie de leurs dirigeants.

Mona Netcha

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