Travailler jusqu’à l’usure : plus question !
28 janvier 2023 Convergences Politique
« On ne crèvera pas pour le patronat », « Métro, boulot, caveau » : la colère exprimée sur les pancartes des manifestations du 19 janvier dépasse largement la seule question des retraites. C’est toute une vie à subir l’exploitation, les bas salaires, les conditions de travail de plus en plus dégradées qui se concentre derrière un mot d’ordre : pas question de continuer deux ans de plus !
Pour la grande majorité du monde du travail, la retraite ne rime pas avec les cocotiers, les voyages au bout du monde ou les parties de golf en bord de mer. Elle représente surtout la perspective d’arrêter enfin un boulot qui broie la santé, au prix d’une perte de revenu et de fins de mois encore plus difficiles.
Le travail est pénible pour ceux qui travaillent
Macron a dit à plusieurs reprises qu’il n’aime pas le mot « pénibilité ». Mais qu’il l’aime ou pas, le monde du travail, lui, la vit dans sa chair. Quand on interroge des facteurs sur leur état de santé, la liste est longue [1] : outre les maux de dos, à l’épaule, aux cervicales, aux bras, les tendinites, épicondylites et autres capsulites causées par la position debout et les gestes répétitifs lors de la préparation de la tournée, outre la fatigue et le stress qui s’accumulent du fait des temps de récupération trop courts avec une semaine de travail de six jours, c’est la perte de sens et la monotonie provoquées par une division toujours plus poussée du travail qui accroissent le ras-le-bol. Même chose du côté des préparateurs de commande, un métier en pleine croissance, qui ont perdu toute autonomie et contrôle de leurs gestes depuis qu’ils sont soumis à une commande vocale, qui envoie ses ordres avec pour mission d’accélérer les cadences. Continuer comme ça jusqu’à 64 ans, c’est juste impossible. D’autant qu’ils n’ont plus droit à une retraite anticipée depuis que, en 2017, Macron a sorti le port de charges lourdes des critères de pénibilité, en même temps que les postures pénibles, les vibrations mécaniques et les risques chimiques. Il paraît que c’était trop dur à codifier et enregistrer pour les patrons. Alors qu’importe qu’une auxiliaire de vie doive déplacer des personnes handicapées ou dépendantes jusqu’à 64 ans, au risque de se briser le dos !
Pour donner le change face aux directions syndicales, la nouvelle réforme prévoit un « accompagnement médical », avec une visite médicale à 61 ans pour s’assurer que les travailleuses et travailleurs sont bel et bien cassés avant de leur accorder une éventuelle retraite anticipée. C’est tout le mépris de cette bourgeoisie pour la vie et les conditions de travail des classes populaires qui transpire du projet de Macron. Il s’agit d’exploiter les travailleurs jusqu’à l’usure.
Le travail n’est pas devenu « plus facile »
Des ministres qui n’ont jamais utilisé leurs dix doigts pour autre chose que signer des textes saisis par d’autres nous expliquent que, comme nous vivons en moyenne plus longtemps, nous pouvons travailler plus longtemps. Certains s’imaginent même que le travail est devenu plus facile grâce aux nouvelles technologies. Jusqu’à la caricature, à l’image du sénateur LREM François Patriat, qui raconte que « les déménageurs, les couvreurs, les gens dans les travaux publics sont équipés d’exosquelettes ». Ces messieurs fréquentent visiblement plus les salons high tech que les usines et autres lieux de travail. Car, depuis une quarantaine d’années, c’est tout le contraire qui se produit. Derrière une novlangue managériale du « lean management », de la « polyvalence » ou de « l’agilité », le patronat impose une intensification du travail et organise le sous-effectif chronique pour accélérer les cadences. Les technologies numériques ont été déployées pour instaurer une surveillance permanente des travailleurs et éliminer tout temps mort leur permettant de récupérer un peu. Plus d’un salarié sur trois est désormais soumis à un contrôle ou un suivi informatisé, en plus de la surveillance hiérarchique qui s’est, elle aussi, alourdie.
Oui, la technologie pour alléger le travail et le rendre moins pénible existe, mais elle n’intéresse pas le patronat tant qu’elle ne lui permet pas d’accroître ses bénéfices. Dans la société capitaliste, les machines et organisations du travail sont pensées pour extraire toujours plus de plus-value des travailleurs, pas pour alléger le travail.
On vit plus longtemps quand on travaille moins
Avec l’aggravation des conditions de travail, l’espérance de vie en bonne santé a cessé de croître : depuis plus de dix ans, elle reste bloquée à 64 ans pour les hommes et 66 ans pour les femmes. C’est tout un symbole que l’âge de départ en retraite voulu par Macron la rejoigne désormais. Mais cette moyenne cache encore de fortes inégalités. Selon la Drees, près d’un travailleur sur quatre souffre déjà d’une incapacité limitant ses activités quotidiennes la première année de retraite, mais ils sont 34 % parmi les ouvriers et 14 % parmi les cadres. Un écart qui ne peut que s’accroitre en prolongeant la durée du travail. Et encore, il s’agit là uniquement de ceux qui ont pu atteindre l’âge de la retraite.
Ces incapacités entraînent invariablement licenciements et mises au rebut. Après 50 ans, les personnes fortement limitées dans les activités de la vie quotidienne passent en moyenne 8,5 ans sans emploi ni retraite, et celles limitées mais pas fortement 4,6 ans (et 1,8 an quand même pour celles sans incapacité). Entre-temps, il faut se débrouiller, parfois avec les allocations-chômage ou une pension-invalidité, mais souvent avec le RSA ou les revenus du conjoint. Et la réforme de l’assurance-chômage, qui réduit les durées d’indemnisation, devient alors une violence supplémentaire, d’autant que la dispense de recherche d’emploi pour les personnes âgées a été supprimée par Sarkozy en 2012.
Des critères de pénibilité taillés pour concerner le minimum de travailleurs
Preuve de l’inefficacité (voulue) des mesures de pénibilité, les personnes souffrant d’invalidité font valoir leur retraite en moyenne plus tard que celles qui n’en ont pas. Pour partir plus tôt en retraite, il faut attester médicalement d’au moins 10 % d’incapacité permanente pour maladie professionnelle ou accident du travail. Un accident de la vie ne suffit pas, car pour bénéficier du départ anticipé au titre de travailleur handicapé, il faut avoir subi une incapacité permanente reconnue d’au moins 50 %… pendant toute la durée de cotisation. Résultat, à peine 0,3 % des départs en retraite se font dans le cadre d’un départ anticipé pour handicap ou incapacité. L’essentiel des départs anticipés ont lieu pour carrière longue (19 % des départs en retraite chaque année). Mais quand on est mis à la porte après 50 ans parce que trop usé par le travail, impossible de se prévaloir d’une telle carrière, même quand on a commencé jeune.
Quant aux six critères de pénibilité maintenus par Macron, ils permettront à quelques-uns de partir plus tôt, mais ce départ est lui aussi reculé de deux ans, à 62 ans. Le gouvernement a beau expliquer que la réforme va abaisser les seuils pour avoir droit aux points de pénibilité, ils restent très élevés. La pénibilité fonctionne avec un système de points, attribués par l’employeur selon certains critères définis par la loi (par exemple, avoir été exposé à un bruit de plus de 81 dB huit heures par jour pour au moins 900 heures dans l’année ou travailler au moins 120 nuits par an, ou 50 nuits en 3×8, etc.). Ces points s’accumulent sur un compte professionnel de prévention à raison de quatre points par an (huit en cas de cumul des risques). Il faut ensuite dix points pour un trimestre de retraite anticipée, soit vingt ans d’exposition à un risque ou dix ans à plusieurs risques pour atteindre le maximum de deux ans. Et comme seules les périodes après 2015 sont prises en compte, il faudra encore attendre longtemps avant que des travailleurs puissent avoir droit aux deux ans maximum prévus.
Derrière les retraites, la question de l’exploitation
Dans les manifestations et dans les discussions au travail, de nombreux travailleurs font le lien entre les salaires insuffisants, les conditions de travail qui se dégradent et la perspective de la retraite qui recule de réforme en réforme, pour une pension toujours réduite. Salaires et retraites ne sont pas seulement liés par le fait que l’augmentation des salaires suffirait à renflouer les caisses de retraite et à revenir sur les reculs passés, mais aussi parce qu’il y a en jeu la part des richesses produites par les travailleurs qui leur revient. L’histoire des retraites jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte de classe.
20 janvier 2023, Maurice Spirz
[1] Il s’agit du résultat d’une enquête militante auprès de facteurs piétons d’un bureau parisien après l’annonce du découpage du métier de facteur entre préparateurs de tournée et distributeurs.
Mots-clés : Retraites


