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Sur un piquet de Transdev, vendredi 24 septembre 2021

25 septembre 2021 Article Entreprises

Semaine 3, J5 : Montereau en prime

Sur le piquet de Vaux-le-Pénil, en cette fin de troisième semaine, l’ambiance est bon enfant. Les grévistes se sont définitivement installés au rez-de-chaussée, que la direction avait voulu leur interdire. La salle de la machine à café permet de se réchauffer sans respirer le feu des palettes – un beau feu, mais qui fait mal à la tête si on en reste trop près et trop longtemps. La barrière du parking sert de filet à une partie de tennis-ballon improvisée… jusqu’à ce qu’un des grévistes perche la balle à l’étage de la direction. « C’est pas avec des équipes comme ça qu’on va gagner la grève ! » plaisante un gréviste. Mais leur objectif à tous, c’est bien la gagne. Comme pour symboliser leur force, le panneau portant le nom du dépôt a fondu sous le feu des barils de la grève.

« J’ai reçu ma fiche de paye, avec les différentiels, quelle arnaque ! – Mais attends, comment tu calcules ton différentiel ? Bloc un, deux, trois… j’ai même pas lu, j’ai rien compris ! – Moi comme les palettes ça m’a mis le feu à la tête ! » Un gréviste résume : « Ce que je comprends c’est que d’un train de vie on va dire correct, on est passé à autre chose. Aux courses je ne remplis plus le chariot. » Un autre gréviste élargit les perspectives. Ce qui les touche à Transdev frappe tout le monde du travail. « Ce qui se passe dans les hôpitaux, c’est une honte. Pour plein de gens la vie devient trop dure. On a vu ce que ça peut donner, avec les Gilets jaunes. C’est comme une ébullition, dans une cocotte minute. D’abord c’est des petites bulles… puis c’est la révolution ! »

Justement, le dépôt de Montereau, trente kilomètres au sud-est, entre dans la grève. Quelques grévistes de Vaux-le-Pénil font le tour de leurs collègues pour organiser un convoi. Deux voitures vont y faire un tour. Sur la route, la discussion bat son plein : « Vous voyez comment la fin du conflit ? – Quand on va reprendre, il faudra se tenir à carreau, la direction a des grévistes dans le viseur. – Non surtout il faudra qu’on descende tous dans le bureau si l’un d’entre nous se fait convoquer ! » Mais la grève est loin d’être finie. Elle s’étend à l’échelle nationale, et ce mois-ci c’est la paye d’août qui tombe. De quoi tenir encore et alimenter le feu de l’extension.

Montereau se montre

Quand les grévistes de Vaux-le-Pénil arrivent à Montereau, c’est la fête. On se reconnaît entre anciens collègues, et certains qui travaillent à Vaux-le-Pénil mais n’habitent pas loin avaient décidé de venir ici. « C’est notre premier jour de grève, on est à plus de 90 %, c’est exceptionnel. On n’a pas l’habitude des grèves ici, c’est un petit dépôt », explique un gréviste. Mais rapidement, l’ambiance devient sérieuse. « Vous êtes déjà passé à l’appel d’offre, vous avez des nouvelles conditions de travail. Il n’y a que vous qui pouvez nous dire, pour qu’on réagisse avant que ce soit trop tard ! » Le micro est tendu aux grévistes de Vaux-le-Pénil, et un dialogue s’installe avec l’assemblée.

« Au 1er août, ça a été la catastrophe. En gros, un allongement du temps de travail, une réduction des salaires… Tu peux travailler 45 heures et être payé 35 heures.

– Mais c’est ça que je ne comprends pas, comment c’est possible ?

– En fait c’est toute la carotte du TI.

– Du quoi ?

– Du temps indemnisé. C’est pas compté comme du temps de travail, donc tu peux faire une journée où tu seras au boulot 8 heures, mais payé 6 heures 30. Et les heures sup’ deviennent impossibles comme ça.

– Comment ça ? C’est avec les heures sup’ qu’on vit ! 

– Chez nous aussi les salaires ont baissé. On a les mêmes problèmes ! Même si vous n’êtes pas encore touchés, vous vous mobilisez déjà. C’est un signe fort contre la stratégie du ‘‘diviser pour mieux régner’’ des patrons, qui veulent étaler les appels d’offres dans le temps.

– Mais si j’ai bien compris, avec les appels d’offres, tous les cinq ans tu dois aller au charbon ? Mais c’est impossible ! »

En effet, ce que les patrons appellent « allotissement » dans le bassin lyonnais ou « ouverture à la concurrence » en Île-de-France a la même logique : à intervalles réguliers, pratiquer un « dumping social », c’est-à-dire mettre en concurrence les conditions de travail des conducteurs, pour les tirer vers le bas. Et tirer les profits patronaux vers le haut. Comment combattre cette attaque patronale ? Une revendication mise en avant par plusieurs grévistes pourrait contourner une partie du problème. Si les primes étaient intégrées dans le salaire de base, les salaires de tous seraient augmentés, et conservés d’un appel d’offres à l’autre, quelle que soit l’entreprise qui l’emporte. Mais surtout, la grève en elle-même vient de montrer aux patrons qu’il y a des limites à ne pas franchir. Ils ont cru pouvoir imposer des journées de 14 heures et des paies de misère. Mais qui sème la misère récolte la colère. Ils ont récolté une grève. Quelle que soit l’issue de cette grève, les patrons n’oseront plus mépriser les salariés comme ils le faisaient avant. « Il n’y a jamais eu de mouvement Transdev comme ça. Autour de nous, tout bouge. On se donne de la force, on est beaucoup ! » Ils sont beaucoup, et déterminés à ne pas se laisser faire. La preuve : un gréviste allume la sono, et pousse le volume de la musique. « Eh ! Baisse ça, on discute ! » Tous veulent comprendre, pour pouvoir réagir et renverser la table. Le directeur du dépôt, qui voit que la situation s’échauffe, descend et essaye d’embrouiller les grévistes.

« Vous allez garder votre salaire, c’est dans la loi, faites-moi confiance.

– Vous pouvez me faire confiance, on se connaît depuis longtemps.

– Écoutez, ça n’est pas la question. Peut-être que vous-même vous n’avez pas compris les accords. Regardez ce qu’on a sous les yeux : les grévistes de Vaux-le-Pénil qui sont la preuve en chair et en os de ce qui va se passer pour nous ! Vous pouvez dire ce que vous voulez, s’ils sont là et en grève c’est pas pour leurs loisirs !

– Vous pourrez toujours signer des accords locaux…

– Mais si l’appel d’offre prévoit de faire des économies, c’est sur notre dos qu’on va les faire, donc les accords seront mauvais c’est sûr ! »

Signer des accords locaux serait de plus en totale contradiction avec la dynamique de la grève. Elle s’étend. Si des grévistes de Vaux-le-Pénil vont voir des grévistes de Montereau, c’est qu’ils savent bien qu’ils sont dans la même grève. Et que s’ils veulent la gagner, il ne faut pas qu’ils restent en local : il faut qu’ils l’étendent davantage. Une vidéo est tournée par deux grévistes des deux dépôts. « Aujourd’hui c’est vous, demain ce sera nous. Donc on invite tous les autres Transdev dans la grève. » Et l’extension pourrait aller jusqu’au-delà de Transdev, à Keolis et RATP Dev qui regardent vers eux. « Il faudra se mobiliser mercredi avec tous les collègues du transport », ajoute le gréviste de Montereau. Ils ont choisi de reconduire leur grève précisément ce jour, car c’est aussi le jour que des travailleurs de la RATP de Montrouge a choisi pour faire un premier pas dans la grève. Si tous les grévistes du transport étaient coordonnés, quelle force ils auraient ! « Vive la grève ! On lâchera rien », concluent-ils.

La quatrième semaine

« Quand t’es au boulot le temps ne passe pas. Quand t’es en grève, tu ne vois pas le temps passer ! – Lundi qui ramène le quatrième fût ? » dit un gréviste en souriant. « Au début on disait : ‘‘On tiendra un mois s’il le faut’’. On le disait comme ça. Mais on y arrive en fait. » Qui aurait cru que la grève tiendrait jusque-là ? Certainement pas les patrons. Ce temps gagné par la grève doit être mis à profit par les grévistes. Leur grève longue donne le temps aux autres dépôts de les rejoindre, pour augmenter leur force de frappe. Mais pour pouvoir frapper ensemble, il faut maintenant des assemblées générales et une coordination, pour que l’ensemble des grévistes puisse réellement diriger leur grève, vers la victoire.

À ce titre, les grévistes d’Île-de-France pourraient s’inspirer de leurs collègues des Transports en commun lyonnais (TCL) [1], où les grévistes ont élu des délégués de la grève, qui représentent la base des grévistes, pour porter leurs revendications dans les négociations. « Je propose qu’on montre à la direction qu’ils n’ont pas affaire à un mouvement qui va s’éteindre, alors qu’ils n’ont proposé rien du tout », affirme un collègue lyonnais. Deux mouvements de conducteurs à Lyon et à Paris, pas près de s’éteindre, et sur les mêmes revendications ? S’ils se tendaient la main, ils pourraient plier le bras du patronat.

Simon Vries

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