Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Accueil > Les articles du site

Sur un piquet de Transdev, jeudi 23 septembre 2021

23 septembre 2021 Article Entreprises

Semaine 3, J4 : construire la grève

« …un mécanisme dégueulasse imaginé par un groupe de charognards »

Des grévistes de Lagny (Seine-et-Marne) sont venus au rendez-vous devant le siège de la région Île-de-France à Saint-Ouen. Ils en sont à leur quatrième jour de grève. « Même si c’est ce qu’ils voudraient, on ne peut pas vivre au dépôt ! Hier c’était déjà pas facile comme conditions, aujourd’hui c’est encore plus dur. Donc les collègues comprennent qu’il faut se mobiliser. Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas fait grève, depuis 2007. On avait gagné ! C’était sur des heures sup’ qu’ils ne voulaient pas nous payer. » Le TI (temps indemnisé) est lui aussi une manière de ne pas payer d’heures supplémentaires, puisque ces heures de présence au travail ne sont pas comptées comme du temps de travail. D’où la possibilité de semaines de 45 heures, payées comme 35 heures de travail, avec 10 heures indemnisées (le plus souvent à 50 % du taux horaire). « C’est un mécanisme dégueulasse imaginé par un groupe de charognards », résume un gréviste.

Ils racontent la visite d’une grosse tête de la direction chez eux. « Il est entré comme ça, il a fait “bonjour, comment ça va ?”, mais personne ne lui a répondu. C’est bon, on n’a pas le temps de parler avec lui. » « C’était qui ? » demande une gréviste de Vaux-le-Pénil. « Je ne sais plus son nom, mais il ressemble un peu à Zemmour. – Ah c’est Moubarak ! Il est venu chez nous aussi ! » Et également à Lieusaint : une vidéo où il bégaye devant une assemblée de grévistes a fait le tour de boucles WhatsApp. En faisant le tour des dépôts un par un, pour les pousser à la reprise, c’est l’incarnation de la stratégie de Transdev, et plus généralement des patrons du transport. Mais la réaction des grévistes de Lagny est exemplaire : on n’a rien à lui dire !

La grève ensemble

C’est plutôt entre eux et entre dépôts que les grévistes discutent. Au rassemblement de ce matin, devant le siège de la région à Saint-Ouen, des grévistes de Bailly, Lagny, Saint-Gratien, Vaux-le-Pénil et Lieusaint ont échangé leur numéro et des informations sur la grève. Des anciens collègues se retrouvent et se présentent aux nouveaux : « On a bossé ensemble à Keolis ! » ou « C’est lui qui m’a formé il y a quinze ans ! » Un gréviste commente : « Quand on se parle, on commence à comprendre ce qui se passe. Si on fait ce mouvement tous ensemble, il y a une conscience qui va se réveiller. Avant on pouvait avoir peur de commencer à se battre, mais là on est forts ensemble. »

Comme la deuxième entrée du siège est à côté d’un arrêt de bus, une gréviste en profite pour monter dans chaque bus qui s’arrête, et donner des tracts au conducteur. Presque à chaque fois, clochettes et klaxons saluent les grévistes, qui répondent par des cris de joie. « Ce qui serait excellent, ce serait que tous les dépôts fassent grève ensemble. Au début ils peuvent hésiter, mais quand ils voient qu’on est la majorité ça peut les faire venir. Nous c’est par les vidéos et les messages qui ont tourné, venus de la grève à Vaux-le-Pénil et Lieusaint, qu’on a pris conscience de la situation. Ça et les conditions de travail, c’est ce qui nous a mis dans la grève. » Aussitôt dit, ces grévistes de Lagny décident de faire une vidéo à destination de leurs collègues, dans les dépôts qui ne sont pas encore en grève. La grève se dynamise elle-même.

Sous les fenêtres des bureaux, les grévistes crient la dégradation de leurs conditions de travail. « Les transports, tous unis ! » scande un gréviste. Quelques militants venus en soutien à la grève ont pris la parole, notamment pour rappeler la journée de grève interprofessionnelle du 5 octobre, où un cortège des transports devrait se placer en tête de la manifestation, pour la conduire. Un militant du NPA rappelle le rendez-vous du lundi 27 septembre, pour une tentative de coordination des différents dépôts en grève, voire au-delà. Une réunion de coordination du secteur du transport a de fait été posée, lundi à 10 heures, à Melun. Un gréviste commente : « Il faudrait un noyau de différents dépôts pour faire un regroupement inter-boîtes, pour communiquer entre nous et se projeter à moyen terme. Pour construire la grève. »

La grève aux grévistes !

Le rassemblement est moins peuplé que mardi dernier, mais bien plus dynamique. Pourquoi ? Certes, le soleil est cette fois au rendez-vous, mais ce n’est pas tout. Ce qui enflamme l’assemblée, c’est que lors des prises de parole, ce sont les grévistes eux-mêmes qui osent prendre le micro, pour raconter leurs conditions de travail, leur grève, leurs espoirs. « Madame Pécresse, il faut penser aux gens qui travaillent de 4 heures du matin à 19 heures le soir » répète plusieurs fois un gréviste. Une gréviste est poussée à prendre la parole par ses collègues. « Je suis un peu timide », dit-elle dans le micro – moins timide que ses grands collègues costauds qui eux n’osent pas encore prendre la parole. « On est ensemble pour exactement la même chose, pour nos conditions de travail. Donc il faut qu’on reste ensemble jusqu’au bout, et j’espère que notre mobilisation va faire changer les choses. » Tout le monde applaudit, parce que c’est dit simplement et que c’est dans toutes les têtes. Un autre gréviste prend le micro : « Avec tous les progrès techniques, ça devrait améliorer les conditions de travail. Mais nous, ils nous font travailler plus, pour gagner moins. On ne veut pas forcément gagner plus, mais on veut vivre dignement et confortablement avec notre travail. Donc je lance un appel à tous les autres dépôts, à venir nous rejoindre. » Chaque gréviste finit son intervention en tendant le micro vers ses collègues, même ceux qu’il ne connaît pas. Les grévistes se passent la parole, et les esprits s’échauffent, comme des muscles mis au travail. « On veut récupérer ce qu’on avait avant ! – Non, on veut plus ! – Augmentez les salaires ! »

Une gréviste de Lieusaint prend à son tour la parole. « Chez nous, ça fait trois semaines, c’est dur. On se demande, “est-ce qu’on lâche ou pas ? Est-ce que les miettes qu’ils nous donnent ça suffit ?” – Non, on ne lâche pas ! » répond une voix dans l’assemblée. « Exactement, on ne veut pas des miettes ! » L’émotion la gagne, et gagne la foule aussi. « J’en pleure à chaque fois, parce que je n’en peux plus. On se lève, on bosse, on se couche. Il n’y a plus de vie de famille. Ils ne respectent pas nos vies ! Ils nous disent : “si c’est trop dur pour toi, change de métier”. Mais moi j’aime mon métier ! J’étais fière quand j’ai été embauchée. Maintenant j’ai honte des conditions des nouveaux embauchés. » Comment gagner cette grève ? « Il ne faut pas que chacun reste chez soi. On va chercher d’autres dépôts et on les met ensemble. Moi avant la grève j’étais dans mon coin, je conduisais mon bus, je voulais rester tranquille. Je ne connaissais pas tout ça, la grève, la lutte. Mais c’est trop injuste ce qu’ils nous font. Je ne sais pas beaucoup de choses, mais j’essaie de faire ce que je peux. Et tous ensemble, c’est tous unis qu’on y arrivera. Il faut propager ça. J’ai rencontré beaucoup de gens avec cette grève. Et j’adore. J’adore. On est soudés, et on ne lâchera pas. » Les mots sont simples, mais ils expriment ce que tout le monde pense. Ils viennent du cœur d’une gréviste et tombent dans celui des auditeurs, et la force et la détermination qui se dégagent de cet échange sont impressionnantes.

« Je vais aller danser un peu pour décompresser. » Après les prises de parole, la sono passe de la musique, et en scandant en chœur « Pas contents ! Pas contents ! », des grévistes lancent une chenille, les mains sur les épaules, histoire de montrer qu’on est vraiment soudés. « On n’est pas contents, mais on rigole bien. » C’est un constat que partagent tous les grévistes : la grève, c’est la reconquête de la liberté. On retrouve le temps que les patrons d’habitude nous volent, pour parler avec les collègues, apprendre à les connaître. Le temps de construire soi-même la force de la grève et de la diriger.

Une journée réussie

Pour tous les grévistes présents, la journée est vécue comme une réussite. La grève ne fait pas que durer, elle se développe. La délégation qui a été reçue est descendue avec une promesse d’Île-de-France Mobilités de trouver un médiateur entre Transdev et les syndicats, « afin d’étudier réseau par réseau les conditions de travail et la reprise du travail au plus vite ». Certains grévistes sont dubitatifs. Comment va se passer cette médiation ? Est-ce que c’est vraiment la reprise « au plus vite » qu’on veut, si elle doit se payer de miettes ? Et « réseau par réseau », n’est-ce pas une manière de casser l’unité de la grève ? Quoi qu’il en soit, les promesses des patrons, même sur papier, n’engagent que ceux qui y croient. Mais pourquoi cette journée a-t-elle alors un goût de réussite ?

C’est que s’il y a une chose en laquelle les grévistes croient, c’est en leur force, qui pourrait déchirer tous les papiers et renverser toutes les tables. Cette force naissante doit continuer à se construire. Pour cela, le rendez-vous du lundi 27, à 10 heures et à Melun, peut être une étape. Si chaque gréviste s’en saisit, en appelant ses collègues et en leur expliquant la nécessité d’y aller, ce pourrait être l’occasion de monter une coordination entre les secteurs du transport qui veulent entrer dans la bagarre contre l’ouverture à la concurrence. Pour que les grévistes s’organisent sans médiation, pour ne pas reprendre réseau par réseau, et surtout pour faire plier les patrons.

Simon Vries

Mots-clés : | |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article