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Sur un piquet de Transdev, à Vaux-le-Pénil, mardi 14 septembre 2021

15 septembre 2021 Article Entreprises

Transdev, en grève ! Tous ensemble !

Pour la première fois depuis le début de la grève, il n’y a de piquet nulle part. C’est que pour la première fois, les grévistes de différents dépôts se sont donnés rendez-vous ensemble, à l’extérieur. Bien sûr, c’est une manière de montrer aux patrons leur nombre et leur force. « Ils ne comprennent pas ce qui se passe là haut, je suis sûr que c’est la première manif ici ! » « Les flics sont là ! – Ils ne s’attendaient pas à ce qu’on soit autant. Et ça continue d’arriver ! » C’est aussi une manière de nous montrer à nous-mêmes qu’on est dans la même grève et capables de taper tous ensemble sur le même clou.

« … jamais vu autant de monde parler… »

Les grévistes sont montés en car, depuis leurs dépôts jusqu’au siège de la région Île-de-France. Ils ne sont pas venus seuls. Beaucoup de soutiens sont au rendez-vous. Un collègue complimente un gréviste qui avait tourné et diffusé une vidéo d’appel : « Bravo pour ta vidéo ! T’as bien parlé. J’ai jamais vu autant les mecs parler. Même à 4 heures 30, quand on arrive sur le piquet, on se parle c’est automatique. Ça change du boulot. »

Une guichetière qui travaille sur le RER D est venue. « Mon collègue ne pouvait pas venir aujourd’hui, donc je suis venue à sa place. Chez nous ça discute beaucoup de la grève à Transdev. Nos conditions de travail étaient déjà pas terribles, mais chez nous aussi ça va empirer. Pour l’ouverture à la concurrence, ils préparent déjà le terrain, en ne remplaçant les départs que par des intérims ou pas du tout. Donc il suffit d’une réorganisation, les intérims partent, et au lieu du travail de six personnes, tu dois faire le travail de douze. Mais le 5 octobre est dans le paysage. » Sous la pluie battante, la détermination des grévistes ne fond pas. Ceux de Vulaines, tout de rose vêtus, font une arrivée remarquée et grossissent encore le rassemblement. Quelques grévistes tentent, un peu timidement, des slogans : « Transdev en grève ! Tous ensemble ! »

« Vive la lutte, et vive la grève ! »

Puis viennent les prises de parole. Quelques élus parlent, mais ce sont les conducteurs de la RATP et de la SNCF qui sont le mieux reçus. Un cheminot de la gare Saint-Lazare prend le micro : « L’ouverture à la concurrence à la SNCF, elle est prévue entre 2023 et 2025. Donc ce que vous vivez, on peut le comprendre, et votre grève change pas mal de choses dans les têtes des collègues. Au lieu que les médias présentent Transdev comme un concurrent de la SNCF, on voit bien qu’on n’est pas concurrents entre nous, mais alliés, dans la grève, contre les patrons du transport de tous les bords. Il faut construire cette unité du monde du transport, pour éviter qu’ils nous roulent dessus. » Un autre, de la gare de Lyon : « Quelle démonstration on ferait si les transports défilaient ensemble ! Si on se coordonne, si on élargit... ils seront tous obligés de reculer ! Il faudrait poser une journée avec des revendications claires. » Un gréviste a eu la même idée : « Pour accélérer la grève, il faudrait une mobilisation à l’échelle nationale. Comme les Gilets jaunes, mais avec les conducteurs et tout. » Un conducteur de la RATP prend la parole : « C’est nous qui produisons les richesses. C’est nous qui devons décider ! Vive la lutte, et vive la grève ! » Il est chaudement applaudi. Les prises de parole continuent alors qu’une délégation monte. « Ils vont dire quoi ? – Je sais pas du tout. » Il paraît que Pécresse va être présente... en vidéo. On dirait que les négociations s’annoncent « mortes dans le film », comme dit un gréviste. « Ils ont préparé un truc tellement gros qu’ils ne vont pas lâcher en une journée ! Mais nous non plus on ne va pas lâcher. » Un cheminot de Châtillon prend le micro et annonce son soutien, une réplique fuse : « On viendra vous soutenir aussi ! » Un postier rappelle que les conditions de travail à La Poste se dégradent aussi. Il espère que ses collègues s’inspireront de la bagarre menée ici.

« En fait, c’est les ouvriers qui sont touchés »

Ensuite, on attend que la délégation redescende. Des grévistes de Lieusaint commentent : « C’est bien ici, on est soudés. Il n’y a pas que les bus, il y a différentes entreprises. En fait c’est les ouvriers qui sont touchés. Ma mère était à France Télécom quand j’étais petit, quand il y a eu la privatisation. Je voyais qu’elle était mal, elle me racontait un peu mais j’étais petit, je ne comprenais pas. Mais en vrai c’est la même chose là. Mais à France Télécom, c’était tellement dur, ils ont eu des suicides. – Ils veulent qu’on démissionne, mais nous on aime notre métier ! Le sourire, ils nous l’enlèvent. On est stressés quand on arrive au boulot. Un collègue avait l’habitude de faire des vidéos TikTok, c’était rien de compliqué, mais tous les matins ça mettait la patate, on se reconnaissait dans ce qu’il faisait. Mais là il n’en fait plus. » « Ils veulent des gens sans expérience, qui pourront accepter n’importe quoi. Nous on connaît le métier, et on sait quelles conditions on peut avoir, on s’est déjà battus pour ça. Mais là c’est la première grève à Paris, c’est autre chose encore. C’est grand ! – Moi la grève j’y connaissais rien, mais maintenant je commence à connaître vu que je ne fais que ça. Au début je croyais que les délégués seulement devaient être sur le piquet, mais j’ai compris. En fait il faut faire des trucs, on ne perd pas de l’argent pour rien, il faut prendre la parole, discuter entre nous, et trouver des choses à faire pour faire avancer la grève. »

11 heures 30, les délégués redescendent. Des grévistes les interpellent : « Alors on a des millions ? – L’espoir fait vivre ! – Mais ceux qui vivent d’espoir meurent de faim ! » Pas de millions, et pas tellement d’avancées non plus. La seule nouveauté est que les délégués ont demandé un médiateur : ils comptent sur les institutions pour mettre la pression sur Transdev. « On est tous dans le même combat. Et on leur a dit qu’on reviendra s’il le faut, mais encore plus fâchés ! » En attendant la prochaine fois, direction Issy-les-Moulineaux, au siège de Transdev.

« Bande de voyous capitalistes ! »

Dans le car, on apprend qu’un gréviste s’est fait appeler par BFM. « On a passé un level là, c’est pour nous ça ! » Mais les grévistes ont aussi décidé de faire leur propre pub. L’un d’entre eux appelle ses anciens collègues de Darche-Gros pour leur raconter le piège de l’ouverture à la concurrence, les pertes de salaire, la grève. Une autre cherche le numéro de journalistes sur le net, et réussit à avoir Le Parisien au bout du fil. Certains se détendent, d’autres parlent politique. « Dans le sud c’est pire, les conducteurs travaillent avec les conditions des conducteurs espagnols. » Mais est-ce que les conducteurs espagnols ne voudraient pas que leurs conditions de travail s’améliorent ? Les patrons s’entendent entre eux, même au-delà des frontières. Il faudrait que les travailleurs des différents pays le fassent aussi. « On se bataille sur un gros sujet avec cette grève. Contre un seul patron, c’était facile. Mais là on sent que c’est différent. »

Arrivés au siège de Transdev, des grévistes lancent des feux d’artifice. Des visages se collent aux fenêtres des bureaux. La présence des grévistes force une grosse tête à descendre. Il est bien accueilli : « On veut des vacances ! Remettez le service en une fois ! Les salaires ! » « Bande de voyous capitalistes ! » s’exaspère un gréviste. De nouveau, les délégués se préparent à monter. Mais en face, ils font mine de vouloir choisir leurs interlocuteurs. « On est chez nous ! » scandent les grévistes. Ça se bouscule un peu, « il y a de l’ambiance ! » Et l’arrivée de trois cars de CRS à peine cinq minutes plus tard n’arrange rien. « Pour les patrons, ils arrivent vite ! » remarque un gréviste. Les chauffeurs ne reculent pas, mais les délégués les calment. « Faites nous confiance, on vous donnera du concret. » Ils montent.

« Ces histoires d’appel d’offres, c’est du dumping social »

Pendant cette nouvelle attente, les discussions reprennent. « T’as vu les fake news à la télé ? Quand ils ont parlé de Marseille, tous les journalistes on répété que chez Transdev il n’y avait jamais de grèves ! » « Lundi je ne suis pas venu sur le piquet. J’étais en grève hein ! Mais je voulais en profiter un peu pour voir ma famille. Moi je suis du matin. Lundi, je me lève, et à 11 heures, c’était la première fois de ma vie que je voyais ma fille partir à l’école. – Avec les nouvelles conditions on va avoir encore moins de temps. Moi c’est pour ça, je pourrais faire grève à la maison, mais je sais que si tout le monde fait ça, alors on n’arrivera pas à faire bouger la direction. – Oui, c’est pour ça que je suis là. » Un groupe de six grévistes discute un peu à part. « Ces histoires d’appel d’offres, c’est du “dumping social”. » Ou comme le disait une intervention du matin : « La DSP, c’est “faites les meilleures offres pour l’exploitation”, mais ça veut dire en fait “mettez les pires conditions de travail pour les salariés”. » « Si on nous avait dit avant ce qui allait nous arriver, on ne l’aurait pas cru tellement c’est énorme. Donc on a été choqué. Mais on est comme le village gaulois qui résiste. T’as pas vu la potion magique qui a circulé dans le car ? – C’est bien qu’ils reçoivent les délégués, mais il faudrait qu’ils donnent des propositions. – Mais c’est sûr qu’ils ne vont rien donner là... – Nous on est au taquet. On est comme un train, lancé vers le terminus. Le terminus, c’est nos revendications. – Non, pas comme un train, comme un bus ! »

Les délégués ressortent. « On est rentré les poches vides, on est sorti les poches vides. Ils nous ont dit qu’ils n’avaient pas nos revendications. » Les grévistes huent « cette direction qui nous méprise. » « Demain, rendez-vous au piquet ! Ici aussi, on reviendra ! » Le groupe se sépare. Chacun regagne son car. Si la direction n’a rien lâché, cette journée a quand même un goût de réussite. « Lieusaint, Vaux-le-Pénil, on est ensemble, on lâche rien ! » lance un gréviste, acclamé par tous.

Simon Vries

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