Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Accueil > Les articles du site

Sur la grève de Transdev, mercredi 15 septembre 2021

16 septembre 2021 Article Entreprises

Semaine 2, J3 : « Ils ne pensaient pas qu’on allait se révolutionner ensemble ! »

Ce matin, sous l’œil attentif de grévistes, un bus sort du dépôt. Un collègue les interpelle : « Pourquoi il sort celui-là ! – C’est le Germenoy ! – Ah, d’accord ! » Tacitement, les grévistes ont décidé de laisser circuler cette ligne qui relie la gare de Melun à l’établissement de service d’aide par le travail de Germenoy (Esat), qui emploie des adultes dont le handicap mental est reconnu. « On fait une exception. Pour montrer qu’on a du cœur. » Quand les travailleurs gèrent leur outil de production, ils se montrent d’utilité publique. Mais les nouvelles contraintes de travail, arrivées avec l’ouverture à la concurrence, rendent ce service impossible. « On n’a plus que dix minutes de préparation à la prise de service, c’est trop court ! Quand tu es sur une ligne avec une rampe pour les fauteuils roulants, il faudrait vérifier qu’elle sort et rentre bien, mais c’est impossible. Donc s’il y a un problème, tu te fais engueuler par les clients, mais si tu es en retard parce que tu as voulu t’en occuper, tu te fais engueuler par les clients, et en plus t’es sanctionné ! – Moi au début je signalais les dysfonctionnements, tous les jours ! Mais jamais rien n’était fait. Il y a plein de petites choses qui pourraient être réglées vite fait, mais il n’y a jamais le temps. Ou alors il faut venir en avance. – Mais ça c’est du travail non payé, déjà qu’ils nous piquent les pauses, c’est mort ! » Si les dépôts diffèrent, les conditions de travail restent les mêmes. « Dans beaucoup de bus, la phonie ne marche pas. – La boîte participe si t’achètes un portable, vingt euros je crois. – Mais à part avec la phonie embarquée, qui fait kit mains libres, on n’a pas le droit de téléphoner au volant. C’est un motif de licenciement ! – Si, t’as le droit de téléphoner avec ton téléphone, mais à l’arrêt. – Quel arrêt ? T’as le temps de t’arrêter de rouler toi ? »

Un double coup de pub

L’événement du jour, c’est la venue de Mélenchon sur le piquet. Avant même qu’il arrive, les grévistes trouvent que c’est une bonne idée : son équipe a installé trois grands barnums qui protègent efficacement des trombes d’eau qui semblent vouloir nous noyer. Les grévistes sont impressionnés par l’équipement déployé pour la prise de parole. Mais il y a encore peu de journalistes.

Mélenchon arrive, les grévistes filment. « Il est à l’heure le Mélench’ », et accueilli par des feux d’artifice. Les délégués disent quelques mots : « Applaudissez-vous ! C’est pas une petite grève qu’on a là ! » « Soyons durs comme une roche, et pas comme des malabars ! » Puis Mélenchon prend la parole. Les grévistes ne se sont pas mis devant lui comme pour un meeting, mais tout autour. « J’espère que c’est utile que je vienne. – Nous aussi ! » Il parle longtemps, est parfois applaudi, comme lorsque qu’il lance : « Quelle est la limite à l’exploitation ? C’est la résistance à l’exploitation ! » Ou encore : « Les gars... enfin je dis les gars, mais il y aussi des filles qui conduisent, et qui sont en grève ! » Mais la grève en elle-même, il n’en parle pas tellement. « Je vous pose la question : qui a voté ces lois qui vous désavantagent ? Et bah il ne faudra pas revoter pour eux. » Des grévistes commentent : « Il lance sa campagne politique, on s’y attendait... mais c’est de bonne guerre, il nous fait aussi de la publicité. » « Il était trop tranquille ! Je l’ai pas assez chauffé je crois ! »

En face, ça joue la montre

Ça fait dix jours déjà que la grève roule ici, sans interruption. Le nombre des grévistes ne bouge pas et leur détermination non plus. « J’ai déjà fait pas mal de grèves. Mais c’est la première fois où il y a une telle cohésion. » Le moral est fort. « Depuis qu’on est en grève on rigole tous les jours ! » Ce qui n’empêche pas de discuter sérieusement. La directrice a envoyé un courrier à tous les salariés. « Et elle finit par ‘‘Gros bisous à mes grévistes préférés’’ », plaisante un gréviste. Elle déplore le manque de communication avec les délégués, ce qui ne manque pas d’air. De son côté, elle a fait une proposition révoltante. Tout le monde l’a vu, le document a circulé : des miettes, et garanties seulement jusqu’à janvier 2022. « C’est dans quatre mois ! – Il faudrait peut-être lui répondre, en une page. Que ce soit signé de l’ensemble des grévistes : on veut ce qu’on avait avant, ou la grève continue. »

Après la visite d’hier, le siège de Transdev a de son côté demandé une semaine pour étudier les revendications. Comme s’ils ne les connaissaient pas déjà. « Hier au siège, on savait qu’ils n’auraient pas de proposition. On n’imaginait pas du tout un redémarrage du travail. C’était pour gagner du temps leur truc. » Et ils l’ont sans doute gagné, ce temps, puisqu’un nouveau rendez-vous est évoqué pour dans une semaine, le 23. Les grévistes auront-ils réussi à convaincre plus de monde de rentrer dans la bagarre avec eux, pour peser plus lourd dans la balance ? « Ce qu’on a fait hier ça a payé, à 14 heures 30 on a rendez-vous avec la direction. » Pour de vraies propositions, ou de nouveau pour noyer le poisson ?

9 x 5 = 35 ?

Alors que le rassemblement se disperse, un petit groupe de grévistes reste sur place. Objectif : écrire un tract, pour s’adresser au-delà du dépôt. Puisque la RATP, la SNCF, Keolis, etc., sont venus les voir, c’est qu’ils représentent quelque chose. Les grévistes de Transdev sont les premiers à avoir répondu par la grève à l’attaque des patrons des transports qui menace tous les salariés du secteur. Puisque les autres se reconnaissent dans ce combat, il faut les inviter explicitement à le rejoindre. « Ce tract s’adresse à tous les dépôts qui ne sont pas encore touchés par l’ouverture à la concurrence. » L’élaboration du tract est compliquée, parce que le nouveau cadre légal l’est aussi. Comment dire simplement mais précisément la dégradation des conditions de travail ? « On enchaîne comme des malades, sans pouvoir pisser. » « Moi je ne comprends pas très bien, il faudrait demander à un délégué. » Mais un autre gréviste passe par là. « T’as compris toi, le truc TTE et TTI ? – Non c’est pas TTI, c’est TI, temps indemnisé. TTE, temps de travail effectif, ils disent que c’est du travail. Le temps indemnisé c’est pas compté comme du travail. » Qu’est-ce que ça change ? « Le TI, c’est les battements entre deux lignes et les pauses, c’est payé 100 % les sept premières minutes, puis 50 % le reste. Et 0 % si c’est au dépôt. En plus, les sept minutes c’est à partir du temps prévu pour faire la ligne, donc disons, s’il y a un incident et que tu as quinze minutes de retard, dans ces quinze minutes t’en as sept indemnisées à 100 % et huit à 50 %, même si tu continues de rouler. » Mais pourquoi « TI » ? « Ça fait qu’ils peuvent prolonger la journée au boulot, ça ne compte pas comme du travail. Et ça devient impossible de faire des heures sup’. Par exemple, tu peux faire une journée de neuf heures, mais avec deux heures de TI. Si tu multiplies par cinq jours, ça fait que tu peux travailler 45 heures par semaine, mais qui valent 35 heures de travail, plus dix heures de TI à 50 %, donc en fait cinq heures. Mais pas payées en heures supplémentaires. »

Le petit groupe de grévistes refait plusieurs fois le raisonnement. « C’est du vol de temps ! » C’est contre ce vol que les grévistes se battent. Mais il faudrait que tous les grévistes puissent avoir les mêmes informations, à la fois sur les raisons de la grève, et sur son déroulement. « À Cesson, ils reprennent à cause de la pression de la direction. Ils n’ont pas l’habitude là-bas des grèves, et ils n’ont pas les bonnes informations. On part pour les aider là ! » Le tract peut aider dans cette direction, en établissant noir sur blanc l’unité des différents dépôts en grève autour de revendications claires, et en popularisant la grève à l’extérieur. « Il faut qu’on soit solidaire maintenant. Ils voulaient diviser pour mieux régner. Mais ils ne pensaient pas qu’on allait se révolutionner ensemble ! »

Simon Vries

Mots-clés : | |

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article