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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 80, mars-avril 2012

Sénégal : Derrière la farce électorale

Mis en ligne le 25 mars 2012 Convergences Monde

Le 25 mars, le second tour des présidentielles sénégalaises opposera le président sortant, Abdoulaye Wade, à celui qu’il présentait jusqu’en 2008 comme son « fils spirituel », Macky Sall. Une farce électorale qui n’a mobilisé, d’après les résultats officiels, qu’une petite moitié des électeurs au premier tour. Mais qui a aussi cristallisé la colère de la jeunesse et des travailleurs du pays.

Les manifestations, grèves et occupations se sont multipliées pendant la campagne, depuis l’annonce de la validation par le Conseil constitutionnel de la candidature de Wade fin janvier, jusqu’au premier tour le 26 février. La répression de ces mouvements par les flics du président a fait au moins cinq morts.

Wade, dégage !

Le rejet de Wade s’était déjà manifesté l’an passé, suite à un projet de réforme du scrutin présidentiel. Les députés du PDS, le parti au pouvoir depuis 2000, proposaient que l’élection d’un tandem président et vice-président soit garantie par l’obtention de plus de 25 % des suffrages exprimés au premier tour. Dans ces conditions, Wade aurait été réélu le 26 février dernier. Et il aurait certainement nommé vice-président son fils Karim, candidat malheureux aux dernières élections locales, déjà récompensé par un titre de ministre d’État.

Ce projet a été mis en échec par de gigantesques manifestations qui ont eu lieu le 23 juin 2011 dans les grandes villes du pays, suivies par des jours d’affrontements entre les jeunes et la police. L’opposition, hétéroclite, en a profité pour se regrouper au sein du « mouvement du 23 juin », une coalition dont l’objectif était d’empêcher la candidature de Wade.

Ce dernier avait en effet réformé la Constitution pour limiter à deux le nombre de mandats présidentiels consécutifs. N’ayant pas pu placer son fils en paravent, il s’est lancé dans une série d’arguties juridiques pour pouvoir se présenter une troisième fois. Sans surprise, le 27 janvier dernier, les cinq sages du Conseil constitutionnel, tous nommés par le président et dont les salaires venaient d’être considérablement augmentés, tranchaient en sa faveur.

Une étincelle qui a mis le feu aux poudres puisque, dès l’annonce de cette décision, des manifestations ont éclaté aux quatre coins du pays, certaines tournant carrément à l’émeute. Un ras-le-bol dont les racines sont bien plus profondes que les manipulations politiciennes mesquines de Wade.

Dans ce pays de 13 millions d’habitants, dont 55 % ont moins de 25 ans, 47 % des actifs sont au chômage d’après les chiffres probablement sous-évalués du gouvernement. Le taux de pauvreté officiel est de 54 %, le produit intérieur brut par tête et par an de 1 500 euros. L’émigration est la seule perspective pour la jeunesse dans un océan de misère.

Si le Sénégal était le pays d’Afrique de l’Ouest le mieux doté en infrastructures au moment de son indépendance en 1960, ses avantages se sont délités au fil des années. L’ancien pays colonisateur en porte la responsabilité : le secteur privé est tout entier aux mains de groupes français (Bolloré, Bouygues, Total, France Telecom, Société Générale, BNP, Air France, etc.). Les politiques de change et de crédit, sous contrôle de l’Hexagone via le franc CFA, permettent aux capitalistes français de transférer librement les fortunes faites sur le dos des travailleurs sénégalais en étant prémunis contre toute dépréciation monétaire. Mais elles ruinent les chances de développement économique du Sénégal.

La politique de privatisations de Wade – initiée par ses prédécesseurs « socialistes » – a aussi contribué à ce bilan catastrophique. Et profité en premier lieu aux multinationales étrangères, en particulier françaises. Les télécoms publics Sonatel ont été vendus récemment à Orange ; de véritables bateaux-usines pillent les fonds marins à la faveur d’un accord signé avec l’Union européenne, ne laissant rien aux petits pêcheurs ; les plages sont privatisées et vendues à des compagnies hôtelières étrangères qui en interdisent l’accès aux locaux ; les terres arables des environs du fleuve Sénégal ont été partagées entre différents ministres et les petits paysans de la région expropriés.

Le clientélisme et la mégalomanie des élites atteignent des sommets de ridicule. Ainsi le gouvernement investit des milliards dans la construction d’un nouvel aéroport pour desservir Dakar, l’ancien ayant été vendu à... un ministre. L’argent récolté dans cette vente, largement sous-évaluée, avait été gaspillé dans une statue aussi horrible qu’imposante, le « Monument de la renaissance africaine » dont la construction a duré de 2008 à 2011.

S’ajoutent l’inflation dramatique des prix des produits de première nécessité qui sévit dans tous les pays pauvres depuis 2008, les « délestages » intempestifs, ces coupures d’électricité qui touchent maintenant quotidiennement les quartiers populaires et l’écroulement du système éducatif. Les enseignants sont en grève dans tout le pays depuis le mois d’octobre, pour exiger des salaires et des conditions de travail décents, mais le gouvernement a toujours refusé de négocier, laissant l’école publique à l’abandon.

Malgré une campagne qui a consisté à arroser les marabouts, chefs coutumiers et chefs de villages, malgré les fraudes électorales habituelles, Wade a réuni moins d’un million de voix au premier tour.

« Tout sauf Wade  », tous comme Wade

Son adversaire, Macky Sall, n’est pas un débutant en matière de fraude électorale. C’est lui qui a organisé le précédent scrutin en 2007, marqué par des tricheries massives – des enfants de 14 ans votaient avec de fausses cartes d’électeur dans tout le pays. Récompensé par un poste de premier ministre, de ministre de l’Intérieur, Macky Sall ne s’est brouillé avec Wade qu’en 2008, alors qu’il occupait le perchoir de l’assemblée nationale, dont l’intégralité des députés sont pourtant membres du PDS, le parti du président.

Un CV compromettant, qui n’a pas empêché tous les partis d’opposition de se rallier à sa candidature au nom du « Tout sauf Wade ». Il faut dire que plus de la moitié des candidats ont été ministres sous le président sortant ! Les politiciens sénégalais ont pratiqué en effet « l’ouverture » bien avant que Sarkozy ne la mette au goût du jour en France. À tel point que des expressions populaires épinglent ces pratiques systématiques : les « transhumants » ne désignent pas que des ovins ou bovins, mais aussi ces politiciens qui quittent leur parti pour rejoindre le gouvernement d’un concurrent, tandis que « l’entrisme » consiste à rallier avec armes et bagages un parti d’opposition au parti au pouvoir.

Un jeu de chaises musicales permanent qui assure une longévité exceptionnelle aux chefs d’État sénégalais. Depuis l’indépendance en 1960, le pays n’a connu que deux présidents avant Wade : le « socialiste » Léopold Sedar Senghor [1] jusqu’en 1981 puis son « camarade » Abdou Diouf jusqu’en 2000 – qui a fini son règne usé jusqu’à la corde, vomi lui aussi par une population que sa politique alignée sur les plans d’ajustements structurels du FMI avait considérablement appauvrie.

À l’époque comme aujourd’hui, l’opposition s’était réunie sous la bannière du « Tout sauf Diouf » pour faire élire Wade. L’extrême-gauche elle-même, représentée par deux organisations nationalistes staliniennes et une coalition se réclamant du trotskisme et du maoïsme ayant acquis un certain crédit grâce à son leader Landing Savané, avait fait activement campagne pour le candidat du PDS. Ce qui a valu à ces trois partis quelques strapontins gouvernementaux... suivis d’une disparition bien méritée du paysage politique.

La partition jouée par ces politiciens consanguins qui se prétendent opposants n’a pas changé d’un bémol. Le disque est rayé et le soutien que leur apporte le chanteur et néanmoins homme d’affaires Youssou N’Dour n’y changera rien.

Faire entendre la voix des travailleurs

Mais l’histoire ne ressert jamais les mêmes plats. La colère de la population n’a pas été contenue dans les urnes, elle s’exprime désormais dans des rassemblements d’où les leaders de l’opposition officielle sont parfois chassés. « Y’en a marre », une association formée autour du rappeur Thiat, prétend représenter les jeunes et les manifestants depuis sa création en janvier 2011 à la suite de protestations contre une coupure d’électricité à Dakar. S’ils se font l’écho de toutes les frustrations des jeunes Sénégalais, leur ligne politique est étrangement favorable à l’opposition, en particulier à la coalition du Parti Socialiste, Benno Siggil.

Des porte-parole de « Y’en a marre » se déplacent dans les manifestations pour lancer essentiellement des appels au calme et mettre en garde contre un scénario « à la tunisienne ou à l’égyptienne ». Le 19 mars 2011, il y a un an déjà, ils organisaient leur première manifestation publique pour l’anniversaire de « l’Alternance », c’est-à-dire... de l’élection de Wade en 2000. « Nous avons beaucoup de respect pour [le président] parce que du temps où il était dans l’opposition, il a fait beaucoup pour le Sénégal. Mais en 2012, nous le ferons partir », expliquait un des dirigeants du collectif. Et de prôner l’émergence d’un « Nouveau type sénégalais », qui « ne pisse plus et ne jette plus d’ordures dans la rue, qui va refuser de monter dans un bus déjà plein, qui ne va pas accepter que le chauffeur puisse corrompre le policier au carrefour », énumère Thiat. Le Sénégal découvre donc les associations dites citoyennes, traduisez apolitiques ou presque… car « Y’en a marre » appelle aujourd’hui à voter pour Macky Sall.

Mais rien ne dit que ces tentatives répétées de canaliser la contestation dans les urnes vont fonctionner. C’est un sentiment de révolte profond que la jeunesse et la population pauvre ont exprimé à l’occasion de ce cirque électoral. Il est peu probable que la colère retombe une fois le second tour passé, et ce quelle qu’en soit l’issue. Dans un pays où les travailleurs ont des traditions d’organisation et de lutte, la colère des jeunes pourrait bientôt rencontrer les revendications des salariés.

14 mars 2012

Raphaël PRESTON


[1Qui dirigeait déjà le pays avant l’indépendance, et a même été ministre de la IVe République.

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