Rambo joue la peau des peuples au poker
23 février 1998 Éditorial des bulletins L’Étincelle
Un accord a donc été signé lundi entre le représentant de l’ONU et Saddam Hussein. Mais c’est Clinton qui décidera dans la semaine s’il plonge ou non l’Irak dans l’apocalypse. En attendant, l’armada américaine a été déployée aux abords de l’Irak : des dizaines de milliers d’hommes, les porte-avions, les navires, un matériel guerrier de science fiction...
Tout cela parce que, paraît-il, Saddam Hussein serait en possession d’armes bactériologiques et chimiques. Parce qu’il a refusé aux inspecteurs de l’ONU l’accès aux sites qui produiraient ces armes.
Mais pourquoi pas d’inspecteurs de l’ONU chez les fabricants de mines anti-personnelles en France ? Comment se fait-il qu’il n’y ait eu ni commissions d’enquête ni mises en demeure de nos prétendus démocrates quand l’armée américaine aspergea jadis le Vietnam de napalm et de défoliants, sans parler des bombes à souffle et des projectiles à l’uranium sur l’Irak en 91 ?
Si l’ONU voulait réellement mettre le genre humain à l’abri des menaces chimiques et bactériologiques, elle ferait bien d’expédier d’urgence ses inspecteurs sur les bases et dans les laboratoires de l’US Army et des autres grandes armées impérialistes, française, anglaise, allemande, japonaise... Car les Etats qui siègent au Conseil de Sécurité des Nations-Unies sont les mêmes qui s’ingénient sans répit à élargir la gamme des produits asphyxiants, paralysants et autres. Ce sont eux qui diffusent ensuite cette cuisine infernale, et son savoir-faire, auprès des dictateurs des pays pauvres.
En 1991, les différents gouvernements occidentaux nous avaient déjà désigné Saddam Hussein comme le grand Satan de la planète, et nous avaient transformés en voyeurs de leur sale guerre du Golfe. En fait de « guerre propre », les bombardements sur l’Irak avaient fait 200 000 victimes irakiennes, dont une majorité de civils, sans compter les 800 000 morts de faim dans les huit années qui ont suivi, suite à l’embargo économique occidental. Le peuple irakien a été vaincu... mais Saddam Hussein est resté en place ! Ses armes chimiques ? Ses gaz neuro-toxiques ? Il les a envoyés contre les Kurdes du nord du pays, sans qu’un seul porte-avions occidental n’entame la moindre manoeuvre pour l’en dissuader. Que meurent les populations chiites, kurdes, les bébés et les enfants irakiens... et que survive le dictateur qu’on diabolise, pourvu que les grands de ce monde puissent régner en paix sur les champs de pétrole du Moyen Orient et imposer leur loi impérialiste.
Si la nouvelle croisade de 1998 en passait aux actes, ce serait à nouveau un déluge de feu sur l’Irak et sur Bagdad. Le peuple irakien paierait une fois de plus, après tout le reste.
Ces dernières semaines, sur fond de grandes manoeuvres aéronavales américaines, on a assisté à tout un chassé-croisé diplomatique où la France a joué les bons offices entre le représentant de l’ONU et Saddam Hussein. Le gouvernement français s’est dit réticent à toute intervention. En 1990-91 le gouvernement socialiste avait manifesté les mêmes réticences hypocrites... avant de s’aligner devant le commandement américain, pour applaudir ensuite avec la droite aux exploits de la division française Daguet. Le jeu diplomatique français ne vaut pas plus cher aujourd’hui. Certes, Chirac et Jospin sont plutôt inquiets de ne pouvoir concrétiser les juteux contrats que la compagnie française Total, par exemple, vient de signer avec Saddam à la barbe des Américains. Mais la solidarité impérialiste primera, comme en 1991, si Clinton et son état-major jugent qu’il y va de leur intérêt politique intérieur ou extérieur de mettre une fois de plus un pays du tiers monde à feu et à sang.
Seulement, il y a une différence avec 1991. Les opinions populaires américaine et européenne savent à quel point elle ont été manipulées il y a huit ans, et ne sont pas forcément prêtes à être dupes et complices une fois de plus. Des protestations ont déjà eu lieu, y compris aux Etats-Unis. Samedi dernier, l’ambassadeur américain à l’ONU s’est fait chahuter par des manifestants à Minneapolis aux cris de « pas de sang pour du pétrole ! ». Oui, l’opposition de leurs propres peuples à cette guerre programmée, c’est tout ce qu’on peut souhaiter aux massacreurs occidentaux.

