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Qui va payer : leurs projets… et les nôtres !

14 mai 2020 Article Politique

[Cet article reprend la conclusion d’un camarade cheminot lors du meeting Zoom de l’Étincelle-NPA du samedi 9 mai]

C’était le 28 septembre 2019, il y a sept mois – autant dire sept siècles ! Le journal Le Monde titrait : « C’est un coup dur pour les finances publiques. Le déficit de la sécurité sociale atteindra 5,4 milliards d’euros cette année. » Le fameux « trou » de la sécu, un trou que les ministres aimaient bien qualifier d’« abyssal », alors qu’il ne représente que 1,1 % du budget de la Sécurité sociale – comme si vous aviez seulement 16,5 euros de découvert à la fin du mois sur un salaire de 1 500 euros.

Aujourd’hui ? On dirait bien que l’argent coule à flots. Le gouvernement a rallongé de 110 milliards d’euros le budget, soit une augmentation de près de 30 %. Il a mis plus de 300 milliards sur la table, presque l’équivalent de son budget annuel, en caution pour tranquilliser les banques prêtant aux entreprises à un moment où personne ne sait si elles seront solvables demain. Alors, la question qui tue : qui va payer ?

Pour le gouvernement comme pour la bourgeoisie, la réponse va de soi : les travailleurs, les classes populaires. Une étude réalisée par l’institut Kantar a de quoi les rassurer puisque, selon elle, près de la moitié des salariés du privé s’attendraient à une baisse de leur rémunération ou à des suppressions de postes. Un directeur de l’institut conclut : « Les salariés ont intégré qu’il faudrait faire des efforts », tempérant à peine « à condition que ces efforts soient justement répartis. »

À voir.

Avec la crise, les travailleurs les premiers exposés

Mais pas de surprise : la bourgeoisie et son gouvernement veulent nous faire payer la facture. Reste à savoir comment ils comptent s’y prendre.

Provoquée par le Covid-19, la récession est là. Des entreprises sont à l’arrêt ou en panne. Pour des raisons sanitaires, mais pas seulement, le bal des avions dans le ciel ne va pas reprendre au même rythme de sitôt. Des compagnies d’aviation vont faire faillite… Un climat peu propice à la production d’avions neufs. Boeing a annoncé vouloir licencier 10 % de son effectif. Airbus s’en prend aux intérimaires et CDD, très nombreux sur certaines chaînes de montage, à Toulouse par exemple. Et tout le monde s’accorde à dire que bon nombre d’entreprises, plus ou moins grandes, peuvent faire faillite… après le déconfinement – parce que, avec le chômage partiel et quelques autres mesures (comme faire payer par la sécu la garde d’enfants), la politique du gouvernement a gelé la situation. À quoi bon licencier tant que l’État prend en charge les salaires ! Mais gare au dégel !

Aux États-Unis, où ni le gouvernement fédéral ni les exécutifs locaux n’ont pris de mesure similaire, le chômage a explosé : avec plus de 30 millions de chômeurs inscrits, dont 23 millions nouveaux en cinq semaines, le chômage dépasse les 20 % de la population active.

Ici aussi, le chômage, déjà important, risque de devenir massif. Et à ceux qui auront conservé un emploi, on demandera sans doute de faire preuve de « solidarité », d’accepter une baisse – « temporaire » bien entendu –, de leur salaire et une augmentation – « temporaire » bien sûr aussi –, de la durée du travail.

Les mensonges sur la dette publique pour préparer une austérité renforcée

Mais une activité moindre et davantage de chômeurs, ce seraient aussi des rentrées fiscales en baisse pour l’État, alors même que ses dépenses et les milliards promis aujourd’hui aux patrons et aux banques ont explosé. Inutile de dire que les ministres vont se succéder pour nous expliquer qu’il faut se serrer la ceinture.

On nous expliquera qu’il faut diminuer le nombre de fonctionnaires, supprimer encore des effectifs dans les écoles, les hôpitaux, les transports et tous les services publics, continuer à fermer les lits d’hôpitaux – comme le directeur de l’Agence régionale de santé du Grand Est l’avait affirmé en pleine crise sanitaire (ce qui lui avait valu d’être viré par le gouvernement, pas parce qu’il avait menti, mais parce que ce n’était pas le bon moment pour dire la vérité !). On nous expliquera qu’il faut aussi baisser les pensions des retraités comme en Grèce, en Espagne ou au Portugal après 2008 – en expliquant là aussi, bien sûr que c’est « provisoire ».

Des mensonges, évidemment.

En fait pour financer les dépenses supplémentaires, les États empruntent. C’est ce que vient de faire l’État français pour financer la rallonge budgétaire de 110 milliards d’euros. Mais, à la différence de chacun d’entre nous quand nous avons fait un emprunt, par exemple pour acheter une voiture, il s’agit d’une dette que l’État peut ne jamais rembourser. Pour payer leurs échéances, les États font… de nouveaux emprunts. La dette publique est un moyen de faire payer aux États, sous forme d’intérêts, une rente permanente aux banques. [1]

La BCE a décidé de racheter ces nouvelles dettes des États contractées du fait de la crise sanitaire. Autrement dit, la BCE a décidé de « monétiser » une partie de la dette des États européens, c’est-à-dire de la transformer en monnaie émise par la BCE. C’est ce qu’on appelait « faire marcher la planche à billets » à une époque où le langage était moins technocratique. Dans les années 1970, l’émission monétaire accélérée des États s’était traduite par une hausse des prix supérieure à 10 %. Qu’en sera-t-il demain ? Certains dirigeants de la bourgeoisie – et non des moindres, comme Christine Lagarde, la directrice de la BCE – appellent cette hausse des prix de leurs vœux. L’inflation permettrait à la fois de baisser les salaires réels rapidement et de réduire automatiquement les dettes des États. Bref, à nous de nous préparer à revendiquer, en plus des augmentations de salaire nécessaires, leur indexation sur les prix. Et un contrôle des prix exercé par les travailleurs eux-mêmes !

Faire payer la dette aux classes populaires : un choix social, pas une « nécessité économique »

Invoquer la dette publique pour justifier une réduction des dépenses publiques, des salaires, bref de la part des travailleurs dans le revenu national, n’a rien d’une « nécessité », c’est un choix politique et social.

Il est déjà inadmissible de voir le budget de l’État amputé par le service d’une dette perpétuelle qui enrichit les banques. Ce n’est au fond qu’un tribut payé à la finance. Pendant ce temps, les hôpitaux tirent la langue, tous les services publics sont mis à mal.

Ces dettes, surtout une fois rachetées par la BCE, pourraient être annulées purement et simplement. Cela suppose évidemment socialiser les banques, les exproprier sans indemnité ni rachat, et les mettre au service de la population. Mais une telle mesure, de salubrité publique, ne servirait à rien si elle n’était pas prise par un gouvernement des travailleurs… Les nationalisations de banques par les États bourgeois, quelles qu’en soient les raisons, ne les empêchent pas d’agir pour les intérêts de la bourgeoisie, bien au contraire. Et les demi-mesures parfois prises par des gouvernements de gauche se retournent contre les travailleurs et les classes populaires.

Il faut se rappeler l’expérience glaçante de la Grèce, en 2015 : à l’époque, un gouvernement de gauche, dirigé par Tsipras et son parti Syriza, avait été élu pour mettre fin à la crise de la dette publique dans un sens favorable aux travailleurs, dans un pays qui avait connu cinq ans de baisse du Smic et des retraites, cinq ans de licenciements de fonctionnaires… La suite est connue : six mois après, Syriza s’est couché devant ses créditeurs et c’est ce gouvernement qui a appliqué les infâmes mesures d’austérité qui font que, aujourd’hui, plus de la moitié de la population grecque vit sous le seuil de pauvreté.

En revanche, la Russie de 1917 était elle aussi criblée de dettes de ces « emprunts russes », mais il a fallu que les soviets d’ouvriers prennent le pouvoir pour qu’elles soient annulées par simple décret.

Quelles perspectives pour la colère qui monte ?

On n’en est pas là ? La révolution n’est sans doute pas à l’ordre du jour. Mais des révoltes sociales, oui ! Des manifestations d’ampleur ont repris au Liban dès les premiers jours du déconfinement.

Les réserves de révolte sont énormes. En fait, nous n’aurons pas le choix, il n’y a pas de raccourci.

Dans toutes les entreprises, il faudra préparer nos collègues aux luttes à venir. Il faudra expliquer qu’il n’y a pas que le budget de l’État qui est en crise. Le patronat a peur pour ses profits. Public, privé, il n’y aura pas de branche ou de secteur protégé. Partout, ils vont chercher à s’en prendre à nos emplois, à nos salaires, à nos conditions de vie. Dans tous les cas. Même si l’économie repart.

Nous devons donc nous préparer à résister. À refuser de travailler plus longtemps. À refuser les baisses de salaires. À imposer les mesures d’urgence, à commencer par la plus urgente d’entre elles si l’on ne veut pas que la misère s’abatte sur ceux qui sont déjà pauvres : l’interdiction des licenciements. De tous les licenciements, sans exception.

Certaines entreprises travailleront à perte ? Cela mériterait déjà d’être étroitement contrôlé, les patrons ayant l’habitude de pleurnicher la bouche pleine. Ce sont les travailleurs de ces entreprises qui sont les mieux placés pour effectuer un tel contrôle. On a touché du doigt dans cette crise sanitaire et économique que bien des choses seraient mieux organisées directement et démocratiquement par nous-mêmes. Des idées et du savoir-faire, nous en avons !

La bourgeoisie va donc probablement passer à l’attaque. Et il y aura des réactions, les travailleuses et travailleurs n’attendront certainement pas que les directions syndicales aient fini de s’empêtrer à discuter avec les patrons et l’État pour exprimer leur colère. Comme ni les cheminots, ni les hospitaliers, ni les Gilets jaunes n’ont attendu ces prétendus chefs syndicaux ces dernières années. Il y aura des réactions, comme les débuts du confinement à la sauce patronale, dans l’insécurité sanitaire, en ont déclenchées à la Poste, dans les transports, dans l’automobile, dans les hôpitaux.

Et la situation est mondiale. L’actualité des mois qui ont précédé cette crise a été marquée par des révoltes violentes contre les injustices sociales et l’insolence de la richesse mondiale dans un grand nombre de pays. En Algérie, à Hong-Kong, au Chili, en Argentine, en Iran, au Liban (et encore ces jours derniers dans ces deux pays). Le confinement n’a pas éteint les colères.

Des représentants de la bourgeoisie ont exprimé leurs craintes de voir des mouvements incontrôlables se multiplier. De notre côté, c’est tout ce qu’on peut souhaiter ! Mais il faut surtout s’y préparer, en mettant en avant des perspectives pour notre classe, un plan d’urgence pour une lutte d’ensemble :

  • Refus de l’augmentation du temps de travail : au contraire il faut diminuer le temps de travail sans baisse de salaire, et imposer des embauches tant qu’il y aura des chômeurs. Un certain nombre de travailleurs, dont des cheminots, ont découvert dans cette crise la joie de ne travailler que trois ou quatre jours par semaine. Eh bien on veut continuer !
  • Refus de toute baisse des salaires, et au contraire augmentation des salaires de 500 euros par mois pour tous. Ce que le gouvernement a proposé en primes à certains hospitaliers. Nous en avons tous besoin, au bas mot, tous les mois !
  • Interdiction des licenciements et des suppressions de postes, et embauches massives, à hauteur des besoins, dans les services essentiels à la population.
  • Contrôle des travailleurs sur les comptes des entreprises, l’utilisation des prêts, l’affectation des profits.

Si ce système n’est pas capable d’assurer la survie de l’humanité, qu’il passe la main !

Mais cela ne résoudra pas la question des choix de société, de l’affectation des fonds publics, de la question de ce qu’on doit produire ou pas, dans telle usine ou telle autre, ni surtout de qui doit en décider dans une démocratie qui ne soit pas que de façade, une vraie démocratie ouvrière.

Depuis quatre mois que les respirateurs manquent, le gouvernement et les patrons n’ont pas trouvé les moyens de les produire en quantité suffisante pour aborder d’éventuelles répliques de l’épidémie en étant au moins mieux équipé. PSA et quelques boîtes ont juste été capables d’en fabriquer de mauvais ! Pas plus qu’ils n’ont lancé des chantiers de construction d’hôpitaux ou rétabli les lits supprimés en embauchant le personnel nécessaire. Si, en quatre mois, ils n’ont pas trouvé les moyens de le faire, ce n’est pas que c’est impossible, c’est qu’ils ne le veulent pas.

Et après la crise sanitaire ? Veut-on poursuivre la réduction des transports publics au profit de la voiture individuelle ? Continuer le transport de marchandises par camions dangereux et polluants, de voyageurs par autocar plutôt que par train ? Ces choix concernent toute la société. Ceux qui souhaitent une société plus harmonieuse, plus respectueuse de l’environnement constituent le plus grand nombre. Les travailleurs, parce qu’ils sont aux manettes de la production, savent faire tourner les machines, concevoir les lignes de production. Ils sont les mieux placés pour proposer à toutes les couches de la société un autre mode de production et, plus généralement, une autre organisation de la société.

Ce sera la seule façon que les luttes qui font se soulever les classes populaires de par le monde débouchent sur de nouvelles perspectives. Et si la classe ouvrière se donne comme objectif de réorganiser la société pour faire autre chose que les conneries que les capitalistes font fabriquer, en se fichant pas mal de leur utilité sociale ou des dégradations écologiques qu’elles entraînent, elle pourra entraîner derrière elle l’essentiel de la société.

Tout le monde parle désormais d’exercer son imagination sur le monde d’après, en proposant des solutions dérisoires, qui prétendent donner un visage humain au capitaliste. En ce qui concerne les travailleurs, qu’à cela ne tienne. Chassons la bourgeoisie des leviers de commande. Ce serait la révolution ? Mais oui. Un monde d’après qui s’annoncerait enfin sous d’autres couleurs.

Frédéric Rouviers


[1Dans Le Capital, livre I, chap. XXXI, Karl Marx écrivait : « Les créditeurs publics, à vrai dire, ne donnent rien, car leur principal, métamorphosé en effets publics d’un transfert facile, continue à fonctionner entre leurs mains comme autant de numéraire. Mais, à part la classe de rentiers oisifs ainsi créée, à part la fortune improvisée des financiers intermédiaires entre le gouvernement et la nation – de même que celle des traitants, marchands, manufacturiers particuliers, auxquels une bonne partie de tout emprunt rend le service d’un capital tombé du ciel – la dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables, aux opérations aléatoires, à l’agiotage, en somme, aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne. »

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