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Accueil > Les articles du site > Réunion-débat du 18 avril 2021. La guerre d’Algérie et ses suites : non, on (...)

Quand le Front républicain, dirigé par le socialiste Guy Mollet, donnait les pleins pouvoirs à l’armée en Algérie…

Mis en ligne le 29 avril 2021 Article Monde

Lorsque la guerre d’Algérie commence, l’armée française sort à peine de la guerre d’Indochine : huit ans de guerre de 1946 à 1954, 500 000 morts, pour se terminer par la défaite de l’armée française à Diên Biên Phu. La France passe la relève aux États-Unis.

L’armée française va simplement passer d’une guerre à l’autre.

Lorsque le 1er novembre 1954 une nouvelle organisation indépendantiste, le FLN (Front national de libération), réalise une série d’attentats simultanés en divers points du pays, les troupes revenues du Viêt-Nam sont déployées en Algérie. Très rapidement, le commandement militaire réclame au gouvernement français l’envoi de troupes supplémentaires et les mains libres pour agir. Ces troupes et ces moyens, les militaires vont les obtenir et c’est un gouvernement se disant de gauche qui va les leur donner !

La France était encore sous le régime de la IVe République. Il n’y avait alors pas d’élection présidentielle : le scrutin clé, c’était les législatives : ceux qui les remportaient constituaient ensuite le gouvernement. Et comme aucun parti n’obtenait la majorité absolue, il fallait des accords entre partis pour former un gouvernement.

Un an après le début du soulèvement en Algérie, lors des élections législatives de janvier 1956, le Parti socialiste, qu’on appelait alors la « SFIO » (Section française de l’Internationale ouvrière), se présente à la tête d’un « Front républicain » : on y trouve des radicaux, des centristes et des centristes très à droite. Le tout sous la direction du dirigeant socialiste Guy Mollet, qui jusque-là passait pour un opposant à la guerre. Cette coalition promet notamment la paix en Algérie. Elle fera le contraire.

Le PCF s’est présenté seul, mais il est tout à fait prêt à soutenir ce Front républicain, dans l’espoir d’y trouver un jour quelques postes de ministres ? Ni les socialistes ni leurs alliés ne veulent pourtant de lui. C’est la période de la « guerre froide ». C’est pourtant grâce au vote des députés communistes que le socialiste Guy Mollet devient chef du gouvernement, le Front républicain n’ayant pas à lui seul la majorité au Parlement. Et qu’à peine élu, il fait comprendre au patronat et à l’armée qu’il compte se comporter en dirigeant bourgeois responsable.

Alors que durant la campagne électorale Guy Mollet qualifiait le conflit en Algérie d’« imbécile et sans issue », il s’empresse de remballer son slogan face à la droite et à l’armée. Un mois après son élection, Mollet visite Alger et est accueilli par une pluie de tomates et de pierres lancées par les « ultras » pieds-noirs les plus durs influencés par l’extrême droite, qui l’accusent de vouloir brader l’Algérie. On explique souvent que cette « journée des tomates » aurait provoqué le revirement de Guy Mollet. Peut-être, mais rappelons que ce Parti socialiste était colonialiste de longue date et que dès l’arrivée de Guy Mollet au pouvoir, ce dernier est prêt à se plier aux décisions de l’armée. D’entrée il renforce les moyens consacrés à celle-ci. Et le 12 mars 1956, Mollet demande par un vote au Parlement « les pleins pouvoirs en Algérie ». Je cite le texte qui fut mis au vote à l’Assemblée nationale :

« Le gouvernement disposera en Algérie des pouvoirs les plus étendus pour prendre toutes les mesures exceptionnelles commandées par les circonstances, en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens et de la sauvegarde du territoire. »

Avec 172 députés, le Front républicain, l’alliance constituée autour des socialistes et de Guy Mollet, n’avait pas la majorité au Parlement. Elle l’obtient avec les votes des 150 députés communistes. Cette mouture d’union de la gauche ne s’était pas réalisée aux législatives. Elle se réalise au Parlement... pour mener une sale guerre coloniale et meurtrière.

En quoi consistaient ces pouvoirs spéciaux accordés à l’armée ?

Ils signifiaient que l’armée obtenait des pouvoirs de police, que des unités de troupes aéroportées par hélicoptères allaient être formées pour fondre sur les villages. L’aviation allait utiliser le napalm pour brûler les récoltes et forêts, raser les villages où l’on suspectait des rebelles de se cacher. Des centaines de milliers d’Algériens allaient être déplacés de leur village vers dans des camps de regroupement où l’on pouvait étroitement les surveiller.

Pour mener cette guerre, il fallait des hommes. Dès 1955 une partie des jeunes qui avaient fini leur service militaire étaient « rappelés » de force sous les drapeaux pour être envoyés en Algérie par le gouvernent précédent. Un gouvernement dont le ministre de l’Intérieur, un nommé Mitterrand, que Mélenchon considère comme son modèle, avait clamé dès le 4 novembre 1954 : « la seule négociation c’est la guerre ». Et, à son tour, le gouvernement socialiste envoyait en Algérie cette fois tout « le contingent » : c’est-à-dire les jeunes du service militaire, à l’époque obligatoire. La durée de ce service passait alors de 18 à 27 mois.

Dans l’équipe gouvernementale de Guy Mollet se trouvait encore François Mitterrand au poste de « garde des Sceaux » cette fois, c’est-à-dire ministre de la Justice. À ce titre, c’est lui qui signait la loi de mars 1956 donnant tout pouvoir aux militaires en matière de justice sur le sol algérien. C’est-à-dire que les soldats, les parachutistes et autres légionnaires seraient désormais libres d’agir à la fois comme policiers et comme juges vis-à-vis des populations algériennes : c’était un feu vert pour l’utilisation massive de la torture et pour les exécutions de prisonniers.

À l’école ou dans les médias, on aime rappeler que c’est durant le mandat présidentiel de François Mitterrand que la peine de mort fut abolie… Mais en tant que ministre de la Justice à l’époque, François Mitterrand a envoyé de nombreux militants algériens à la guillotine ! Sur quarante-cinq militants algériens condamnés à mort, il ne donne un avis favorable à la grâce qu’à sept d’entre eux. Grâce qu’il refuse à Fernand Iveton, un Pied-Noir membre du Parti communiste algérien et soutien du FLN, exécuté en 1957.

L’armée et la torture

Les militaires vont user et abuser des pleins pouvoirs donnés par Guy Mollet et Mitterrand. En 1957, le général Massu et 8 000 parachutistes investissent la ville d’Alger et y décrètent la loi martiale. Ils entendent mettre fin aux attentats commis par le FLN contre la police mais aussi contre les Pieds-Noirs de la ville. C’est le début de ce qu’on va appeler la « Bataille d’Alger ». La répression est terrible et le FLN réagit en multipliant les attentats aveugles. Les parachutistes quadrillent la Casbah (la vieille ville), l’entourent de barbelés et de checkpoints. Des milliers de personnes sont raflées, méthodiquement, maison par maison. Afin de trouver les responsables du FLN, les parachutistes torturent systématiquement leurs captifs. Certains décèdent sous les coups ou par manque de soins. D’autres prisonniers sont handicapés à vie. Plusieurs cadres du FLN sont exécutés (ce qui est parfois maquillé en suicide ou en tentative d’évasion). La torture est tellement systématique qu’elle écœure même certains officiers qui démissionnent ou protestent publiquement dans la presse. À la fin de l’année 1957, l’appareil du FLN dans la capitale est décapité : 3000 Algériens sont morts ou ont disparu. Parmi eux des militants et des sympathisants du FLN bien sûr, mais aussi de nombreux autres militants et des personnes non impliquées, raflées, torturées et tuées.

La pratique de la torture s’est généralisée tout au long de la guerre. Dans les zones rurales, la pratique de la « corvée de bois » aussi… pour exécuter les prisonniers en simulant une tentative de fuite. À cela il faut encore ajouter les nombreux cas de viol, d’exécution de civils… Le nombre de victimes des exactions de l’armée française est chiffré à environ 800 000.

Le PCF contre l’indépendance et pour la guerre

Le PCF qui, fin 1955-début 1956 réclamait encore l’ouverture de négociations, avait donc voté le 12 mars la confiance au gouvernement Guy Mollet, puis voté les pouvoirs spéciaux. Le discours à l’Assemblée nationale du dirigeant communiste Jacques Duclos pour justifier ce vote était particulièrement hypocrite, voire cynique :

« Les pouvoirs spéciaux sont demandés, nous dit-on, pour aboutir rapidement à la paix et pour contraindre, si besoin est, les grands possédants d’Algérie à renoncer à leurs privilèges. »

La direction du PCF s’engageait à ne pas gêner le gouvernement, notamment dans la mobilisation pour partir à la guerre. La décision de Guy Mollet d’envoyer les jeunes du contingent – pour l’essentiel des jeunes travailleurs – combattre en Algérie allait susciter des résistances. Un premier mouvement avait déjà eu lieu durant l’année 1955, avec les refus de partir de « rappelés ». En 1956, les départs étaient plus massifs, surtout avec l’envoi à la guerre de tous les « appelés » du service militaire. Selon une note du ministère de l’Intérieur, un train d’appelés du contingent en Algérie sur cinq faisait l’objet de troubles au printemps 1956 : chahuts, tenues débraillées, bagarres, refus de monter dans le train ou d’embarquer à Marseille. Les familles et les proches des appelés participaient souvent aux blocages de trains en s’allongeant sur les voies, provoquant l’intervention de la police. Mais pour transformer ces révoltes en véritable blocage de la guerre, pour arrêter les trains et paralyser les ports par la grève par exemple, il aurait fallu une structuration militante, une politique dont le PCF ne voulait pas. Ni la CGT qu’il contrôlait et qui était encore très forte dans la classe ouvrière.

En 1956, même si de nombreux membres des Jeunesses communistes étaient parmi les protestataires, la direction du PCF les laissa tomber. Au contraire elle décourageait ses propres militants de participer aux manifestations et leur conseillait de partir à la guerre. Tout cela dans le but de ne pas remettre en question l’alliance avec Guy Mollet et les socialistes.

On ne peut que saluer le courage des jeunes appelés qui refusaient de partir, ou de ceux, certes peu nombreux, qui ont risqué leur vie en désertant, écoeurés par ce qu’ils voyaient dans cette sale guerre où on les avait plongés alors qu’ils se sentaient dans le camp de ce peuple opprimé d’en face.

Courageuse aussi la petite poignée de militants communistes qui ont trouvé pour seul moyen de contrer cette guerre et d’œuvrer à l’indépendance des colonies un soutien apporté au FLN, indépendamment de la politique de sa direction. Une direction qui n’allait pas, à l’indépendance, donner le pouvoir au peuple qui l’avait conquise, et encore moins à la classe ouvrière, mais se l’approprier pour elle-même.

Les travailleurs algériens auraient probablement été aidés pour faire basculer leur lutte pour l’indépendance en véritable révolution sociale, s’ils avaient trouvé ce soutien et cette perspective politique du côté de la classe ouvrière française. Mais on vient de voir quelle politique indigne a menée le Parti communiste français.

Des manifestations et des résistances s’organisent hors du PS et du PCF

En 1958, un décret du gouvernement supprima toutes les mesures de report d’incorporation militaire à 25 ans dont bénéficiaient les étudiants – pour beaucoup enfants de la bourgeoisie ou petite bourgeoisie. Cela fit basculer une partie des étudiants du côté de ceux, minoritaires jusque-là, qui s’opposaient à la guerre.

Le 49e congrès de l’Unef se prononça pour l’ouverture de négociations entre l’État français et le FLN, et son nouveau bureau entama des relations publiques avec l’Ugema (Union générale des étudiants musulmans algériens), le syndicat des étudiants algériens en métropole pourtant dissous et interdit par le gouvernement français.

Le 27 octobre 1960, elle organisait une grande manifestation au Quartier latin à Paris, réunissant plusieurs milliers de manifestants aux cris de « Paix en Algérie ! On n’ira pas ! » ou encore « Les paras à l’usine ». Dépassée par l’ampleur du rassemblement qu’elle avait fini par autoriser, la préfecture le dispersa à coups de matraque. La gauche n’était déjà plus au pouvoir. De Gaulle avait pris le relais. Mais le Parti communiste a tout fait pour dissuader les étudiants d’y participer, les Jeunesse communistes organisant de petits rassemblements en banlieue pour empêcher le rassemblement parisien.

Dissidences…

Notons tout de même à ce propos que si la guerre d’Algérie a marqué pour des années la faillite de la gauche, même de la gauche bourgeoise qu’était le Parti socialiste, et le début de la déconfiture du PCF, ce fut pour quelques poignées de militants communistes et socialistes l’heure de vérité, qui les a conduits à rompre avec ces partis.

L’extrême gauche révolutionnaire que nous connaissons aujourd’hui en France est en partie sortie des rangs de ces militants des jeunesses communistes – surtout des étudiants communistes – qui ont alors rompu avec leur parti et ont rejoint les rangs du courant trotskyste.

Quant à la gauche française en 1958, elle a été sortie du pouvoir par un coup de force de l’extrême droite, passant la main à un général réactionnaire, le général De Gaulle, le seul qui pouvait être capable de faire accepter la capitulation à l’armée.

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