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Qu’est-ce que les révolutionnaires pourraient tenter de mettre en avant ?

12 avril 2020 Article Politique

Dans le contexte de la crise due à l’épidémie du Covid-19, les syndicats, mais aussi LFI ou certains camarades du NPA, réclament la nationalisation d’entreprises comme Luxfer, qui produit des bouteilles d’oxygène pour le secteur de la Santé et est menacée de fermeture, ou Famar, qui produit la fameuse chloroquine, elle aussi menacée de fermeture. Pas dit, d’ailleurs, que cette demande ne puisse pas être « entendue » par un Macron soucieux d’apparaître, à l’instar de Le Pen – mais aussi de... Mélenchon ! – comme assurant « l’indépendance nationale » dans les approvisionnements du pays.

Enfin, réclamée par une partie de l’extrême gauche, dont le NPA, la nationalisation, sans indemnité ni rachat, de secteurs comme l’industrie pharmaceutique. Nous n’avons évidemment rien contre l’expropriation des trusts pharmaceutiques davantage soucieux de produire les molécules leur assurant un maximum de profits que de répondre aux besoins de la population. Et le secteur des entreprises pharmaceutiques est parmi les plus rentables...

C’est une démarche propagandiste mais qui, dans des situations comme celle d’aujourd’hui, ne fournit pas une réponse concrète permettant que les travailleurs s’organisent directement pour sa mise en œuvre. Nous ne voulons pas seulement que « justice soit faite » : nous cherchons à mettre en avant ce qui peut favoriser l’auto-organisation de la classe ouvrière, permettre aux travailleurs de se regrouper dans des structures qui constitueraient dès aujourd’hui des embryons d’organisations à travers lesquelles ils interviendraient dans les affaires qui les concernent. Sans les intermédiaires « agréés » que sont les organisations syndicales dont l’appareil dirigeant est de plus en plus intégré à l’appareil d’État.

Que proposer dans la situation actuelle ?

Tout est évidemment rendu plus difficile par la situation de confinement dans laquelle se retrouve une grande partie du monde du travail – plus de six millions de travailleurs sont au chômage partiel au 7 avril, d’après le ministère du Travail.

Cela dit, en dehors des flics, ceux qui ne sont pas confinés, ce sont des travailleurs. Dans les hôpitaux, à la Poste, à la SNCF, dans le transport routier, dans les usines que les capitalistes tentent de faire redémarrer, de nombreux problèmes se posent qui nécessiteraient que les travailleurs aillent y regarder de près. Et, à travers les échos qu’on en a, un certain nombre de problèmes remontent.

Dans les entreprises où la production n’est pas « essentielle », c’est-à-dire directement liée à production et à la distribution de médicaments, de biens de consommation indispensables, certaines organisations syndicales, comme la CGT, ont pris position contre la reprise du travail. La CGT a lancé une pétition nationale dans ce sens. Qu’en sera-t-il sur le terrain ? Car les choses peuvent changer, les directions des grandes entreprises (La Poste, PSA, Renault, Airbus) ayant en partie réussi à « mouiller » plusieurs organisations syndicales (pas la CGT) dans des accords entérinant d’énormes reculs pour les travailleurs. Mais que se passera-t-il dans les jours qui viennent ? Car, pour l’instant, Renault, PSA, Airbus n’ont pas réellement repris leurs productions sur l’ensemble de leurs sites et se préparent seulement à le faire. Difficile donc de savoir aujourd’hui si les travailleurs y seront prêts à refuser de reprendre des activités franchement pas « essentielles ». En attendant, ce refus reste donc, pour l’instant, la première chose à mettre en avant.

Mais, même dans les entreprises où l’activité est vraiment nécessaire, les conditions exceptionnelles que devraient imposer les « gestes barrière » sont déjà l’occasion d’oppositions entre les travailleurs et les directions. Jusqu’à maintenant, les organisations syndicales les plus combatives conseillaient aux travailleurs de s’abriter derrière le droit de retrait, dont elles favorisent l’utilisation en déposant des DGI. Dans un certain nombre de cas (comme à la SNCF à Strasbourg, par exemple), les travailleurs ont déjà posé des conditions pour que la production puisse se faire. Ailleurs, là où la direction prétend avoir mis en place des procédures assurant la sécurité des travailleurs, il faudrait contrôler si cela dépasse le simple tracé de lignes au sol censées séparer les travailleurs... sans que ce soit seulement possible en pratique. Certaines activités de La Poste, de la SNCF ou de l’agro-alimentaire sont peut-être nécessaires, mais rien ne justifie que les travailleurs y risquent leur vie. Là où les travailleurs y seraient prêts, il serait nécessaire de mettre en place des comités s’occupant donc de l’hygiène et de la sécurité, mais étendus à tous ceux qui sont contraints d’aller « au front » actuellement.

Cela dit, dans des entreprises comme La Poste ou la SNCF, les quelques fonctions essentielles (comme la remise des minima sociaux à La Poste) servent surtout de prétexte aux directions pour maintenir toutes les autres activités qui ne sont pas indispensables dans la situation actuelle. Dans cette période de lutte contre l’épidémie nécessitant en théorie un confinement général et, inévitablement, une réduction de la production, de telles structures de contrôle pourraient rapidement étendre leur champ d’action à la légitimité de ce que les directions veulent produire : est-ce vraiment « essentiel » ?

La SNCF, par exemple, fait rouler la nuit des trains de fret dont la direction refuse de dévoiler le contenu au nom du « secret commercial ». On demande à des travailleurs de s’exposer, et ils n’auraient pas le droit de vérifier pour quelle raison ? Au nom de quelle « priorité essentielle » les expose-t-on au danger de contamination ? Un refus de faire circuler les trains tant que les contenus transportés ne sont pas dévoilés – et, s’il s’agit de choses « essentielles », médicaments, denrées alimentaires, équipements pour les hôpitaux, rien ne s’oppose à ce que cela soit « dévoilé », bien au contraire ! – pourrait constituer une première étape d’une mobilisation générale qui mettrait les cheminots en situation de dicter leurs propres conditions à leur direction.

Où en sont les stocks de masques, de gants, de protections diverses ? Cela concerne les hôpitaux, bien sûr, mais pas seulement : on vient bien de découvrir que La Poste dispose d’énormes stocks de masques dits chirurgicaux qui manquent cruellement dans les hôpitaux, les cliniques ou les Ehpad. Ou qu’Airbus a prélevé pour ses propres besoins une partie de la cargaison de masques à destination des hôpitaux que l’entreprise s’était vantée d’avoir rapatriée. Autant de situations qui montrent qu’il faudrait que les travailleurs mettent partout leur nez pour débusquer ces aberrations et imposer les priorités d’affectation aux secteurs qui en ont le plus besoin.

Nous n’en sommes pas soudainement à la constitution d’organes du contrôle ouvrier faisant émerger une dualité de pouvoir, prélude à la prise du pouvoir par les travailleurs ? Soit. Pourtant, mettre en avant le contrôle par les travailleurs de ce qui les concerne au premier chef, c’est-à-dire tenter de mettre en place les organes de ce contrôle, ne nécessite pas l’imminence de perspectives aussi grandioses !

D’ailleurs, la révolution ne frappe peut-être pas aux portes, mais tout peut aller très vite ! Qu’on songe à la surprise qu’a constituée la révolte des Gilets jaunes, les révoltes des laissés-pour-compte dans de nombreux pays, de l’Algérie au Chili, en passant par le Liban, Hong-Kong, d’autres pays encore.

Même si nous n’en sommes pas là, n’oublions pas que nous faisons nôtre la démarche qui était celle des syndicalistes révolutionnaires à l’origine de la CGT : le plus important n’est pas tant la revendication immédiate que les moyens que les travailleurs se donnent pour la faire aboutir. C’est ce qui doit nous guider dans ce que nous mettons en avant.

Une vague contestataire où les colères s’organisent et commencent à se coordonner à la base

Depuis plusieurs années – depuis les premières mobilisations contre la loi Travail de Hollande-Valls –, de nombreux travailleurs se préoccupent directement de politique, s’interrogent sur une action dont ils veulent être acteurs et pas seulement les « pions » déplacés au gré des « stratégies » plus ou moins foireuses des centrales syndicales. Cela avait commencé dans les grèves de la SNCF et avec les Nuit debout, puis s’était poursuivi avec les Gilets jaunes, les collectifs de personnel de santé ou les piquets de grévistes de la RATP... Le passé récent offre de multiples exemples où les travailleurs ont refusé de « faire où on leur disait de faire » et se sont organisés, plus ou moins efficacement, mais en dehors des structures syndicales et politiques prévues pour eux.

La situation actuelle, ou celle de demain après le « déconfinement », rendra peut-être possible la création de telles structures où les travailleurs s’organiseront pour exercer leur contrôle sur ce qui les concerne. Les révolutionnaires n’étaient pas à l’origine des Nuit debout, pas plus que des groupes de Gilets jaunes ou des collectifs d’hospitaliers. Mais ils peuvent être à l’origine de comités de contrôle des travailleurs qui seraient nécessaires pour que la classe ouvrière se mette en position offensive. Car il faudra prévenir les attaques que les capitalistes et leur gouvernement ne manqueront pas de lancer contre elle quand il faudra payer l’énorme facture des dettes que les États ont contractées pour sauver ce qui peut l’être de l’économie capitaliste. Les attaques ont déjà commencé.

Pour réussir à initier une telle politique, un groupe implanté largement a évidemment davantage de chances d’être au bon endroit au bon moment, c’est-à-dire de disposer de militants dans les secteurs où les travailleurs seront prêts à exprimer leur colère. Mais il peut aussi suffire d’une expérience qui réussit... et se propage à la vitesse du Covid-19 ! Ce qui ouvre des possibilités à qui est prêt à mener cette politique.

Jean-Jacques Franquier


Quelques exemples plus ou moins récents

Lors de l’explosion de l’usine AZF, à Toulouse en septembre 2001, la plupart des organisations de gauche et d’extrême gauche avaient mis en avant la fermeture des installations dangereuses. C’était le cas de la LCR, cela avait été le cas de LO pendant un temps. Quant au bulletin l’Étincelle-AZF, partant du constat que fermer les sites « dangereux » revenait à fermer... à peu près toutes les usines en fonctionnement, il avait mis en avant la nécessité du contrôle de la population environnante, directement concernée, en liaison avec les travailleurs de l’entreprise, tout aussi directement concernés, sur ce qui est produit dans les entreprises, sur la façon dont est organisée la production, sur les mesures de sécurité prises, etc. Relayée par une organisation un tant soit peu implantée, une telle perspective aurait peut-être permis aux travailleurs, à la population vivant à proximité des usines, de s’organiser pour affirmer la primauté du droit à vivre en sécurité sur tous les secrets dont s’entourent les capitalistes – secrets de fabrication, secret des affaires. Les capitalistes n’ont de comptes à rendre à personne, ou peu s’en faut, la contestation de cet état de fait est un premier petit pas vers la constitution de la classe ouvrière en classe dirigeante.

La situation créée plus récemment dans l’agglomération rouennaise avec l’incendie de l’usine Lubrizol aurait pu ouvrir des perspectives du même ordre. Ces questions, qui se retrouvent au carrefour des préoccupations de respect des conditions de travail, d’hygiène et sécurité, et même d’écologie, se posent régulièrement et permettraient d’organiser, autour des travailleurs des entreprises concernées, certaines couches des classes populaires habitant à proximité des usines en question.

La question n’est pas vraiment d’adresser des suppliques à un pouvoir qui est l’émanation de la bourgeoisie, même si l’on emploie des mots comme « réclamer » ou « exiger ». Plus qu’apparaître comme quémandeuse, il s’agit, pour la classe ouvrière, de demander des comptes, d’exprimer concrètement ce qui lui paraît nécessaire pour elle et la société et, de ce fait, se poser déjà en candidate à la direction des luttes de toutes les victimes de cette société.

J.-J.F.

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