Projecteurs sur l’Iran : le Mondial de foot ? Je ne peux pas, j’ai révolution !
Ce week-end, les médias occidentaux ont annoncé la suppression de la police des mœurs, celle qui avait torturé à mort Jina Mahsa Amini le 16 septembre dernier. De quoi nous rappeler que la révolution est toujours en cours en ce moment dans le pays et que le pouvoir semble chercher une porte de sortie.
La coupe du monde s’arrête mais la révolution continue !
Les scènes de liesse en Iran mardi dernier lors de la défaite de son équipe nationale face aux États-Unis ont détonné dans le paysage mondial. Depuis plusieurs jours, les joueurs iraniens étaient perçus comme des « traîtres » par l’immense majorité de la population en raison du contraste insupportable entre la répression intérieure – notamment la situation quasiment de guerre au Kurdistan iranien – et l’attitude des footballeurs, contents de marquer des buts à Doha. Le refus de chanter l’hymne national lors du premier match est apparu un soutien bien limité, alors que de nombreux spectateurs et manifestants attendaient des signes forts et sifflaient dès la moindre manifestation de joie des joueurs. Pour mieux comprendre cette réaction, il faut se faire une idée de la récupération politique de l’événement : dans les rues iraniennes, le régime déployait ses forces armées pour soutenir l’équipe nationale avec des scènes ridicules de danses de CRS flanqués de drapeaux nationaux et essayant de galvaniser les badauds. De nombreuses banderoles et caricatures avaient alors fleuri sur les ponts et les réseaux sociaux. On y voyait par exemple un ballon ensanglanté avec la remarque suivante : « attention à ne pas glisser sur du sang ». Après le match contre le pays de Galles, l’équipe « melli » (qui signifie « nationale ») était devenue dans la bouche des Iraniens « l’équipe mollahs ». Le commandant des gardiens de la révolution et le guide suprême Khamenei avaient pris la parole pour encourager les joueurs peu avant le dernier match. La défaite de l’équipe acclamée par le régime, c’était ainsi symboliquement la défaite de ce dernier. Rien d’étonnant donc à ce qu’au Kurdistan, où la combativité et la répression sont fortes, des feux d’artifice aient été lancés après le but des États-Unis. Encore moins étonnant ce meurtre par les forces de sécurité d’un conducteur qui fêtait la défaite en klaxonnant à Bandare Anzali au nord du pays. L’occasion était trop belle pour le régime d’affirmer que les manifestants étaient sous l’influence des États-Unis…
La suppression de la police des mœurs, vraiment ?
En réalité, il s’agirait plutôt d’un gros coup de com’ du régime sur la scène internationale : aucun site officiel du régime n’en parle, ni la télévision nationale. Le procureur général iranien a en réalité été questionné sur la suspension (et non la suppression !) de la patrouille des mœurs, un organe parmi d’autres de la police du même nom, qui surveille le port du voile dans la rue depuis 2006. D’une part, cela n’empêchera pas un éventuel contrôle des mœurs, d’autre part, cette patrouille est pratiquement suspendue tous les ans en hiver et reprend quand les températures remontent et que les femmes allègent leurs vêtements. Le régime ferait-il courir ce bruit pour neutraliser la résolution du Conseil des droits de l’homme des Nations unies qui veut créer un comité d’enquête sur la répression en Iran ? Toujours est-il qu’il faut rester très prudent quant à cette annonce, bien qu’elle puisse être confirmée dans les jours qui viennent.
Et même si la « suppression de la police des mœurs » était avérée, elle est d’ores et déjà vue par les Iraniens et les Iraniennes, qui suivent les médias internationaux, comme une manœuvre grossière, tentée pour faire taire la révolution à l’aube d’un appel à se mobiliser massivement durant les 5, 6 et 7 décembre. Ce serait sans conteste une victoire sur le régime que d’en arriver à supprimer un de ses symboles les plus obscurantistes, mais d’une certaine manière, cette annonce ne ferait qu’entériner une réalité et apparaîtrait comme une volonté de sauver la face puisque le régime ferait ainsi croire que c’est là sa décision. Un point de non-retour semble en effet atteint : le pouvoir est tellement contesté que, même si le mouvement devait hélas marquer le pas, avec le risque d’un retour de bâton, la République islamique aurait bien du mal à faire sa loi comme avant concernant le voile. Quoi qu’il en soit, sur les réseaux, les jeunes ne s’y trompent pas : ils dénoncent la manœuvre et appellent à continuer la lutte. Les révoltés d’Iran ne se laissent pas plus berner par ce semblant de concession du régime que par les discours d’union nationale à l’occasion du mondial au Qatar.
Trois jours de mobilisation début décembre
Alors que le mouvement de rue reste vivant malgré une légère accalmie, la journée nationale des étudiants, le 7 décembre, est l’occasion de se mobiliser massivement. Chaque année à cette date, les étudiants manifestent pour commémorer l’assassinat de trois étudiants qui appartenaient au Parti communiste (Tudeh) et s’étaient opposés au coup d’État orchestré par la CIA contre Mossadegh en 1953 [1]. À l’appel des comités étudiants, de quartiers et des coordinations de travailleurs, tous sont invités à reprendre la rue, refaire des barricades, s’attaquer aux lieux de pouvoir, et se mettre en grève. Les commerçants ont largement suivi le mouvement en fermant boutique. Certaines usines se sont déjà mises en grève sur des revendications salariales, comme Crouse qui fabrique des pièces détachées pour l’automobile à Téhéran. En réalité, de nombreux secteurs industriels se sont mis en grève depuis septembre à l’échelle nationale, le plus souvent en raison de salaires impayés, comme à la fonderie Zob Âhan d’Ispahan. Leur très grand cortège a été particulièrement remarqué étant donné le contrôle qu’exercent les services de renseignement sur ce genre de site. La multiplication et la coordination de ces grèves aideraient à faire des ponts solides entre le mouvement de masse et la classe ouvrière, pour donner d’autres perspectives que celles de la bourgeoisie libérale ou de la monarchie iranienne, jusqu’à peut-être pouvoir créer une ébauche de révolution sociale comme en 1979. Son intervention dans le mouvement en tant que classe qui défend ses intérêts n’en est qu’au début. Pour l’heure, les débrayages qui réclament la fin du régime et les grèves salariales isolées s’articulent difficilement à l’échelle nationale. Ces trois jours visaient à relancer le mouvement pour qu’il ne s’essouffle pas. Le régime le sait : plusieurs leaders du mouvement enseignant, très mobilisé en Iran, se sont fait arrêter ce week-end au Kurdistan. La coordination nationale des enseignants a par exemple ces derniers jours relancé et appuyé le mot d’ordre : « Un toit, des livres, du pain : tout le pouvoir dans les mains du peuple ! » Rappelons que le bilan de la répression, d’après des chiffres consensuels mais sans doute sous-estimés, est de 400 morts et 18 000 arrestations. Enfin, les comités de quartier, où des noyaux révolutionnaires se construisent progressivement, cherchent à franchir une nouvelle étape par rapport à l’affrontement : créer des situations de double pouvoir et virer effectivement des quartiers les organes de pouvoir et de répression du régime. Ce sera d’autant plus nécessaire que la relève du régime se prépare déjà en haut lieu, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, comme en témoigne la venue au Sénat français la semaine dernière de Farah Pahlavi, la dernière femme du Chah détrôné en 1979. Elle a été reçue comme une reine, avec les honneurs, par un Bruno Retailleau fier comme un coq…
Un mouvement profondément féministe et contre les oppressions nationales
Le Baloutchistan, au sud-est du pays, à la frontière avec l’Afghanistan et le Pakistan, est une des régions où la mobilisation ne faiblit pas. Depuis le début du mouvement, les Baloutches, sunnites, s’insurgent contre les discriminations qu’ils subissent de la part de l’État iranien contrôlé par les mollahs chiites et ils en payent le prix fort. Mais il est remarquable d’y constater plusieurs évolutions. La première est la visibilité de plus en plus forte des femmes dans les manifestations. En effet, l’oppression de ces dernières est particulièrement intense dans cette région frontalière, car elle est exercée à la fois par le régime et par des courants fondamentalistes. Un comble, les femmes se permettent maintenant de chanter avec les hommes l’hymne de la révolution « femme, vie, liberté », crié aux quatre coins du pays, y compris, et c’est important, dans des manifestations exclusivement masculines, comme cela peut arriver dans certains quartiers ou usines. Les liens se construisent entre hommes et femmes, mais aussi entre peuples opprimés. On voit ainsi au Baloutchistan de plus en plus de slogans de solidarité envers les Kurdes, comme ce dernier : « si Téhéran devient un Kurdistan, l’Iran devient un Paradis. » À l’inverse, les Kurdes manifestent aussi leur soutien au Baloutchistan. La situation pré-révolutionnaire que connaît le pays semble isoler les tendances nationalistes, importantes avant septembre. On remarque le même recul chez la tendance panturque, présente chez certains Azéris d’Iran [2], dont les expressions anti-kurdes ont largement diminué dans les manifestations. C’est déjà en soi une très belle démonstration des potentialités encore nombreuses de ce mouvement !
Barbara Kazan
[1] Mossadegh avait commis la « faute » de nationaliser le pétrole iranien contre les intérêts anglais et le gouvernement américain craignait que l’URSS en soit le principal bénéficiaire.
[2] Les velléités identitaires sont assez répandues dans l’Azerbaïdjan iranien : « Un Azerbaïdjan uni avec Tabriz pour capitale », ou encore « Bakou-Tabriz-Ankara » a-t-on pu entendre dans certaines manifestations ces dernières années.
Mots-clés : Iran

