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Peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur ?, de Gisèle Sapiro

Seuil, 2020, 240 p., 17 €

23 mars 2021 Article Culture

Gisèle Sapiro est directrice de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et directrice d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS). Elle s’est spécialisée dans l’étude de l’engagement des intellectuels et des rapports entre littérature et politique.

La question qu’elle pose dans son dernier livre – Peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur ? – ne tombe pas du ciel. Elle a été directement provoquée par l’irruption, dans différents domaines de la culture et du débat public, d’organisations féministes comme #MeToo, qui encouragent la prise de parole des femmes sur des questions comme le viol et les agressions sexuelles, de mouvements comme Black Lives Matter, visant à dénoncer le racisme « systémique » ou d’État existant dans des pays comme les États-Unis, la France ou la Grande Bretagne, ou bien à revisiter le passé colonial des pays impérialistes. D’autres regroupements enfin se fixent pour but de faire connaître au grand jour l’inceste, la pédophilie et tous les crimes et abus sexuels que l’on fait subir aux enfants. Le dernier à faire son entrée sur la scène médiatique a été le mouvement de Cancel Culture né aux États-Unis et qui appelle à supprimer (cancel) purement et simplement les œuvres (livres, statues, peintures, etc.) véhiculant des représentations racistes ou sexistes.

Les femmes, éternelles victimes

Il y a eu, dans un passé récent, un certain nombre d’affaires qui ont fait la une des médias. Citons notamment celles qui impliquaient respectivement le cinéaste Roman Polanski, l’écrivain Gabriel Matzneff, et l’auteur-compositeur-interprète Bertrand Cantat.

Le premier, condamné une première fois pour viol sur mineure aux États-Unis, a été de nouveau accusé du même comportement par d’autres jeunes femmes, en Europe cette fois. Cela a entraîné de multiples protestations indignées lorsqu’il s’est vu honorer l’an dernier, à la cérémonie des César à Paris, pour son film J’accuse. Une partie du public a d’ailleurs quitté la salle lors de la remise du prix.

Gabriel Matzneff, de son côté, glorifie dans son œuvre sa pédophilie notoire ce qui, pendant des années, n’a nullement gêné le « Paris des arts et des lettres ». Mais, lorsqu’une de ses victimes, Vanessa Springora, l’a dénoncé dans un livre, Le Consentement, qui fit grand bruit, son éditeur et nombre de ses soutiens, qui lui avaient fait attribuer le Prix Renaudot, furent obligés de faire amende honorable… du bout des lèvres.

Enfin, dans le cas de Bernard Cantat, du groupe de rock Noir Désir, qui avait tué à coups de poings sa compagne, Marie Trintignant, on s’est interrogé sur le fait de savoir s’il pouvait se produire à nouveau en public, une fois sa peine purgée. L’annonce de son retour sur scène avait, là encore, suscité l’indignation des mouvements féministes.

Dans les trois cas, les coupables sont des hommes et les victimes des femmes. Ce qui n’est évidemment pas un hasard. Car on ne peut s’empêcher de penser que la position en vue qu’occupaient ces mâles dominants dans l’univers médiatique au moment des faits leur donnait l’impression qu’ils avaient plus ou moins carte blanche pour agir comme bon leur semblait.

Cela signifie-t-il pour autant que l’on ne peut dissocier l’œuvre de l’auteur ? Oui et non, répond Gisèle Sapiro. Oui dans le cas de Matzneff, dont la vie privée et l’œuvre se confondent complètement, la première servant de matériau à la seconde. Non pour Polanski et Cantat. Les films du premier (China Town, Rosemary Baby, Le Pianiste, J’accuse, etc.) n’ont rien à voir, ni de près non de loin, avec ses pratiques sexuelles. Quant au second, on peut trouver sa musique et ses chansons machistes, mais elles ne sont pas un appel au féminicide.

Cependant, tous les trois ont en commun d’avoir eu des comportements indignes, non pas seulement parce qu’ils tombaient sous le coup de la loi, mais surtout parce qu’ils démontraient un mépris profond à l’égard des femmes. C’est pourquoi la défense hypocrite de Polanski, ne répondant pas sur le fond du problème mais s’estimant simplement victime « d’une campagne antisémite » (« comme Dreyfus », ajoutait-il avec cynisme), a de quoi écœurer.

Aujourd’hui, la plupart des mouvements féministes réclame non pas l’interdiction des œuvres mais que leurs auteurs se fassent oublier et ne se voient plus décerner de distinction, la consécration artistique étant une forme de consécration sociale. Ce qui paraît une demande parfaitement raisonnable.

De la peinture à la philosophie

Mais bien d’autres secteurs de la culture sont touchés par des questionnements identiques. Ainsi, le quotidien américain The New York Times se demandait le 18 novembre 2019 : « Est-il temps de supprimer Gauguin ? », faisant allusion à l’exposition de certains de ses portraits à la National Gallery de Londres. Il faut dire que des recherches récentes sur le peintre ont montré qu’il avait abusé de très jeunes filles lors de son séjour en Polynésie, profitant de son triple statut d’artiste, d’homme blanc et de citoyen de la puissance coloniale. Ce qui n’ajoute évidemment rien à sa gloire posthume.

Dans un autre domaine, celui du racisme et de l’antisémitisme, on a longtemps cherché à séparer les œuvres des engagements politiques ou idéologiques de leurs auteurs. Mais aujourd’hui cette distinction n’a guère plus cours. On peut apprécier la musique de Richard Wagner, qui est au répertoire d’à peu près tous les opéras du monde, mais cela ne saurait excuser sa phobie des Juifs qui se retrouve même sur scène dans certains de ses personnages. Il en va de même de Martin Heidegger, universitaire et philosophe allemand, qui influença durablement des intellectuels comme Jean-Paul Sartre, Jacques Derrida, et Maurice Merleau-Ponty. Il avait adhéré sans état d’âme au parti nazi dans les années 1930 et professait dans ses écrits un antisémitisme « intellectualisant », longtemps passé sous silence mais qui aurait dû le disqualifier auprès de l’intelligentsia « de gauche ». Ce ne fut pas le cas, même auprès d’Hannah Arendt à laquelle il était lié.

Mais, contrairement à ces derniers, l’écrivain allemand Günter Grass, prix Nobel de littérature en 1999 et auteur d’un livre célèbre, Le Tambour, avoua, à la fin de la sa vie, avoir amèrement regretté d’avoir rejoint, à 17 ans, la Waffen SS en octobre 1944 alors que, après la Deuxième Guerre mondiale, il avait été étroitement associé, pendant plusieurs décennies, à la social-démocratie allemande.

En ce qui concerne Louis-Ferdinand Céline et Charles Maurras, écrivains antisémites virulents, d’abord pétainistes puis ouvertement pro-nazis, la droitisation de la société française depuis quelques années s’accompagne d’un regain d’intérêt pour leurs écrits, regain d’ailleurs instrumentalisé en haut lieu. Comment expliquer autrement les tentatives d’introduire Céline en 2011 (sous Sarkozy) et Maurras en 2018 (sous Macron) au Livre des commémorations nationales qui répertorie, sous le patronage de l’État, le nom des personnalités « incarnant la Nation » qui méritent d’être célébrés tout au long de l’année ? Seul le tollé provoqué alors par ces décisions obligea à chaque fois le pouvoir à reculer.

Dans ces deux derniers exemples, il y a une identification complète entre les œuvres et les auteurs, entre la morale qu’ils pratiquent dans leur vie courante et celle qu’ils défendent dans leurs écrits.

Sapiro écrit à leur propos : « On remarquera que les polémiques ne concernent qu’un nombre somme toute assez limité d’auteurs ; non pas que le racisme et l’antisémitisme aient manqué d’adeptes et de théoriciens dans le monde intellectuel et artistique, mais, et ce n’est sans doute pas un hasard, ils ont été le plus souvent été relégués aux oubliettes de l’histoire. S’il faut se réjouir que ces productions n’aient pas passé le test de la postérité, il n’en reste pas moins indispensable de les exhumer, non pas pour en faire des opérations commerciales juteuses et alimenter la construction d’un nouveau canon nationaliste, raciste et xénophobe, mais pour parachever l’histoire sociale de cet inconscient épistémique [1]. Cette tâche paraît plus urgente que d’inscrire Céline et Maurras au Livre des commémorations nationales.  »

Un droit d’inventaire

L’oppression que connaissent les femmes depuis des millénaires se reflète dans toute la littérature et ce depuis la Chanson de Roland jusqu’aux poètes de l’Amour courtois du Moyen Âge, en passant par les grands « classiques » que sont Corneille, Racine, Balzac, Zola, Hugo, Proust, etc. Il en est de même dans les autres pays. Souligner le rôle dans lequel on cantonne la femme dans ces écrits permet d’avoir un regard critique et neuf sur ces œuvres, tout comme celles qui ont trait à d’autres domaines artistiques (notamment la peinture et la musique). Et il n’y a aucune raison de s‘opposer à ce droit d’inventaire. Bien au contraire. Mais il serait choquant, voire stupide, de réduire ces œuvres à un seul de leurs aspects en oubliant tous les autres, et encore plus de les interdire ou de les envoyer au pilon comme le préconisent les tenants de la Cancel Culture. Car, que cela plaise ou non, elles font partie intégrante de l’héritage culturel de l’Humanité, l’héritage que nous sommes les premiers à défendre.

D’autant qu’une œuvre échappe en grande partie à son auteur : ce sont ses publics qui y projettent leurs propres sentiments – révoltes, peurs, colères, enthousiasmes, etc. –, y « découvrant » bien souvent des aspects dont l’auteur n’avait pas conscience. Et, même si certains aspects de la personnalité de l’auteur peuvent nous être totalement étrangers, voire nous déplaire, si certains aspects de l’œuvre peuvent nous déranger, cela n’empêchera pas que, pour une raison qu’il nous est difficile d’expliquer, et même de comprendre, elle nous touchera profondément.

Comment comprendre, sinon, que la lecture de Voyage au bout de la nuit puisse émouvoir, indépendamment de la personnalité de son auteur, Céline ? Et les écrits abjects sur les Communards de Flaubert, George Sand, de Zola ou Anatole France, bien loin de la finesse dont ils étaient capables, nous empêchent-ils de lire et apprécier leurs (autres) œuvres ?

Jean Liévin


Censure et liberté d’expression

Le livre de Gisèle Sapiro entraîne une autre interrogation : peut-on interdire ou censurer ? La question mérite d’être posée, même si l’autrice ne l’aborde qu’à la marge. Elle souligne que, en général, comme on l’a vu, les victimes ne demandent pas l’interdiction des œuvres mais, le plus souvent, qu’elles soient soumises à un débat public sérieux tout comme leurs auteurs. Débat rendu difficile par le fait que les critiques à l’égard de ces hommes publics mis en cause sont assimilés par leurs adversaires à des attaques, selon les cas, fascistes, staliniennes, antisémites, anti-démocratiques, quand elles ne laissent pas entendre que ces critiques émanent de « mal-baisées » ou de tenantes d’une morale bourgeoise étriquée et archaïque. On mobilise contre elles la liberté de création artistique ou d’expression qui ne doit connaître aucune entrave et s’exprimer sans contrainte et sans tabou. On souligne aussi le droit à l’erreur ou à l’expérimentation de l’écrivain qui le placerait, en quelque sorte, au-dessus de toute critique. Et pourquoi donc ? Dès l’instant où une œuvre tombe dans l’espace public sa critique est non seulement légitime mais indispensable. Enfin, on invoque « le rejet de la pensée unique », tarte à la crème de ceux qui visent à faire passer pour des « rebelles » les défenseurs acharnés du statu quo patriarcal, de race et de classe.

Supprimer ou éduquer ?

Mais, malgré tout, peut-on demander la suppression d’œuvres déplaisantes, voire parfois carrément abjectes ?

Nous ne le pensons pas. Il est parfaitement légitime d’organiser toutes formes possibles de protestations contre les œuvres qui nous révoltent, révulsent et nous semblent attentatoires à la dignité humaine, que cette dignité soit celles de femmes, de personnes appartenant à des minorités raciales, culturelles, sexuelles ou autres. Par protestations, on peut entendre manifestations de rue, occupations de salles de spectacles, perturbations d’événements publics (Festival de Cannes, salons du livre, cérémonie des Césars ou des Molières), diffusions de tracts lors de manifestations culturelles, appels au boycott de livres, pétitions, mises garde et dénonciations dans la presse, sur les sites Internet et les réseaux sociaux, lors de conférences de presse etc. Bref d’utiliser tous les moyens à notre portée.

Mais, en aucun cas, nous demandons à la justice, c’est-à-dire à l’État bourgeois, d’interdire quoi que ce soit et de trancher dans ce domaine. Si un juge décide de condamner un écrivain, un chanteur ou un polémiste coupables de propos ou d’écrits négationnistes, xénophobes ou sexistes, c’est son affaire. Nous ne nous sentirons en rien solidaires de tels individus (qu’au contraire nous combattrons bec et ongles) mais le fait qu’ils soient ou ne soient pas condamnés par les tribunaux n’est pas pour nous un critère de « justice ».

Toute licence en art

La question n’est d’ailleurs pas nouvelle. En juillet 1938, dans un texte intitulé « Pour un art révolutionnaire indépendant », le peintre mexicain Diego Rivera et le poète surréaliste André Breton expliquaient :

Le fascisme hitlérien, après avoir éliminé d’Allemagne tous les artistes chez qui s’était exprimé à quelque degré l’amour de la liberté, ne fût‑ce que formelle, a astreint ceux qui pouvaient encore consentir à tenir une plume ou un pinceau à se faire les valets du régime et à le célébrer par ordre, dans les limites extérieures de la pire convention. À la publicité près, il en a été de même en U.R.S.S. au cours de la période de furieuse réaction que voici parvenue à son apogée.

Et ils poursuivaient :

Nous reconnaissons, bien entendu, à l’État révolutionnaire le droit de se défendre contre la réaction bourgeoise agressive, même lorsqu’elle se couvre du drapeau de la science ou de l’art. Mais, entre ces mesures imposées et temporaires d’auto‑défense révolutionnaire et la prétention d’exercer un commandement sur la création intellectuelle de la société, il y a un abîme. Si, pour le développement des forces productives matérielles, la révolution est tenue d’ériger un régime socialiste de plan centralisé, pour la création intellectuelle, elle doit dès le début même établir et assurer un régime anarchiste de liberté individuelle. Aucune autorité, aucune contrainte, pas la moindre trace de commandement ! [souligné par nous]. Les diverses associations de savants et les groupes collectifs d’artistes qui travailleront à résoudre des tâches qui n’auront jamais été si grandioses peuvent surgir et déployer un travail fécond uniquement sur la base d’une libre amitié créatrice, sans la moindre contrainte de l’extérieur.

À ceux qui nous presseraient, que ce soit pour aujourd’hui ou pour demain, de consentir à ce que l’art soit soumis à une discipline que nous tenons pour radicalement incompatible avec ses moyens, nous opposons un refus sans appel et notre volonté délibérée de nous en tenir à la formule : toute licence en art.

Le mot « licence » étant ici l’équivalent de « liberté ».

Interdit d’interdire

Il est intéressant de noter que Trotsky, qui avait activement participé à la rédaction de ce texte avec Breton, avait demandé à ce dernier de supprimer après « toute licence en art » un bout de phrase « sauf contre la révolution prolétarienne », en lui expliquant que, même pendant la période révolutionnaire, il fallait veiller à ce que l’art ne subisse aucune entrave. Et les notes qu’il avait prises à l’époque montrent qu’il avait largement contribué à donner à l’ensemble du texte une tonalité plus « libertaire ». De même que, dans les années 1920, il avait pris nettement ses distances avec les concepts d’art prolétarien et de culture prolétarienne.

Bref, en matière d’art et de culture, comme on l’avait crié en Mai 68, il nous est « interdit d’interdire ».

Mais se pose alors la question de savoir si les œuvres de Céline, Maurras, ou Matzneff entrent réellement dans le champ de l’art et de la culture ? Là-dessus on peut diverger, mais cela ne fait que repousser le problème. Qui doit décider au final ce que sont l’art et la culture ? Une coterie parisienne ? Les tribunaux ? L’État ? Un tout-puissant Comité central ? Un Commissaire du peuple à la Culture ? Ou bien librement les hommes et les femmes à travers des débats, des polémiques, des critiques et des mises en cause ?

J.L.


[1Relatif à l’ensemble d’un groupe social à une époque donnée.

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