Aller au contenu de la page

Attention : Votre navigateur web est trop ancien pour afficher correctement ce site internet.

Nous vous recommandons une mise à niveau ou d'utiliser un autre navigateur.

Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 105, avril-mai 2016 > De nuit et de jour : travailleurs, debout !

De nuit et de jour : travailleurs, debout !

Nuit Debout : Des forums où les travailleurs pourraient imprimer leur marque

Mis en ligne le 21 avril 2016 Convergences Politique

En deux semaines, Nuit debout, parti de la Place de la République à Paris, a gagné de nombreuses villes de province et, en région parisienne, certaines villes de banlieue. Un peu partout, donc, des assemblées brouillonnes, refusant résolument d’être « récupérées », occupent des places emblématiques et débattent d’un peu tout, de la loi Travail mais aussi du féminisme, du capitalisme, d’une autre société, d’un monde poétique, de la grève des impôts, de la plantation de jardins potagers…

Ces véritables forums semblent bien emporter l’adhésion de toute une partie de la population, au-delà de ceux qu’on voit sur les différents lieux de rassemblement. La fraction de la jeunesse qui s’est mobilisée dans les universités et les lycées en profite pour continuer à militer pendant les vacances scolaires. Des militants de tous âges, associatifs, politiques ou syndicaux, y soumettent leurs propositions. Et de nombreux curieux, non organisés, dont des jeunes travailleurs, font le déplacement, attirés par les échanges foisonnants.

La situation n’a pas échappé à l’inénarrable Premier ministre qui, dans Libération du 13 avril affirmait, sinon sa sympathie, du moins sa compréhension pour les aspirations de la jeunesse... Ce qui ne l’a toutefois pas empêché d’envoyer ses flics faire place nette à la République à Paris : quand Valls aime bien, il châtie surtout bien !

Contre la loi Travail, un mouvement très politique

Nuit Debout est né en marge de la mobilisation contre le projet de loi Travail. La stratégie des organisations syndicales réclamant le retrait du projet, à commencer par la plus puissante d’entre elles, la CGT, consiste à lancer des « temps forts » plus ou moins rapprochés ­– ces « grèves saute-moutons », selon le mot d’Élie Domota, le dirigeant syndicaliste guadeloupéen, porte-parole du LKP en 2009 pendant la grève générale en Guadeloupe et en Martinique. Mais, lors de la manifestation du 31 mars, il y avait manifestement de la frustration chez les participants à se séparer avec comme seule perspective une nouvelle manifestation le 9 avril, une date relativement lointaine, un samedi de surcroît. Alors que tant d’appels à des AG de fin de manifs s’étaient soldés par des échecs, cette fois, le succès était au rendez-vous.

Pour une fois, les tergiversations volontaires des appareils réformistes n’ont pas abouti à la démobilisation mais, au contraire, ont provoqué en réaction des formes d’organisation qui, si elles n’ont rien de nouveau, marquent en tout cas une volonté de rebond du mouvement contre la loi Travail. D’autant que cela se fait sur un fond politique relativement exceptionnel.

Rarement un gouvernement « de gauche » n’aura été aussi déconsidéré. Rarement les partis de droite censés assurer la relève n’auront été aussi divisés et peu crédibles. Jusqu’au Front national, jusque-là en embuscade, qui ne s’exprime sur le mouvement que pour réclamer une aggravation de la loi Travail et le démantèlement des lieux occupés par Nuit Debout, et qui aura bien du mal, en cas de succès du mouvement, à continuer de faire illusion auprès de travailleurs déboussolés par la politique de la gauche gouvernementale.

La loi Travail – parce qu’elle touche aux pouvoirs exorbitants des patrons en matière d’organisation du travail, parce qu’elle retire aux salariés des possibilités de se faire entendre en justice, parce qu’elle supprime le peu de limites que la loi mettait à l’exploitation capitaliste – a fait resurgir de nombreuses colères rentrées accumulées au gré des reculs face aux attaques patronales et du fait des renoncements des appareils dirigeants des syndicats. Et la contestation a d’emblée pris un caractère politique : que des « socialistes » fassent ce que même Sarkozy n’avait pas osé a soulevé une vague d’indignation qui n’est pas près de retomber.

Nuit Debout : une des formes du réveil politique ?

Cela a marqué profondément la teneur des échanges dans les Nuit Debout. Bien sûr, un certain nombre de débats peuvent sembler loin des préoccupations quotidiennes des travailleurs. Mais il n’y a tout de même rien de mal à s’interroger sur ce qu’on mange, sur la façon dont la société traite les minorités sexuelles, à rêver d’une autre éducation ! On ne peut pas en même temps se plaindre que « les jeunes ne rêvent plus d’un autre monde » et prendre de haut les échanges sur ce qu’il pourrait y avoir dans cet autre monde ! Tous ceux qui ont pu connaître les débats qui agitaient les assemblées étudiantes du Quartier latin en Mai 68 pourront témoigner qu’ils partaient aussi dans tous les sens... Cela témoignait, justement, du réveil politique de toute une génération après dix ans de pouvoir gaulliste, dix ans de léthargie où syndicats et partis de gauche répétaient à l’envi que rien n’était possible face au « pouvoir fort »... Aujourd’hui, « pouvoir fort » est devenu « compétitivité », « loi du marché ». Mais on a le même sentiment d’un réveil après des années de dégoût de la politique. Et les débats estudiantins du Quartier latin avaient beau paraître éloignés des préoccupations des travailleurs... ce sont les jeunes travailleurs qui affluaient au Quartier latin plus que les étudiants n’allaient à la porte des usines !

En attendant, heureusement qu’il y a les Nuit Debout pour maintenir la pression tant les rendez-vous fixés par les organisations syndicales sont espacés ! D’autant que les vacances scolaires et l’approche des examens et du baccalauréat perturbent le mouvement dans la jeunesse.

Pour les révolutionnaires qui, comme nous, se situent sur le terrain de la classe ouvrière, la politique pour la classe ouvrière dans les mouvements commence par une intervention autonome. Bon nombre d’orateurs des Nuit Debout parlent à juste titre de la « convergence des luttes », entendant par-là des luttes contre la loi Travail, mais aussi contre l’implantation d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes, contre l’extension de la LGV, contre l’occupation industrielle de terres cultivables... Toutes ces luttes sont nécessaires et méritent d’être menées par ceux qui sont concernés et soutenues par le mouvement ouvrier ; mais, par convergences des luttes, les révolutionnaires entendent aussi, et précisément dans ce mouvement initié contre « la loi Travail », celles de la classe ouvrière. Unifier les luttes des travailleurs, cela constitue un objectif éminemment politique qui, s’il était rempli, conditionnerait non seulement le sort de toutes les autres luttes mais encore créerait les conditions d’une véritable transformation politique. Ce ne serait pas pour autant la révolution sociale mais, déjà, un véritable renouveau politique avec le retour de la classe ouvrière sur un terrain que les organisations réformistes lui ont fait abandonner depuis de nombreuses décennies.

Nuit et jour, sur les places, dans les usines et les bureaux, travailleurs debout

Ce que sont les Nuit Debout aujourd’hui ne préjuge pas nécessairement de ce qu’elles seront demain. En tout cas, il y a la place pour l’action des révolutionnaires. Par leurs participations dans les débats, sans doute. Mais, surtout, en intervenant pour que le caractère social du public qui s’y retrouve se modifie. Pour que les Nuit Debout deviennent un lieu de forum pour les travailleurs, un lieu de contact entre hôpitaux qui ont connu tant de luttes locales et isolées, sans parler de leurs grandes manifestations de l’an dernier contre le « plan Hirsch » ; entre postiers, entre cheminots, ouvriers de l’Automobile, travailleurs de la Chimie, etc. Un forum où les travailleurs pourraient non seulement faire connaître la réalité de l’exploitation mais aussi discuter des moyens de lutter, de se coordonner, de prendre l’offensive.

Déjà, à Paris, des stands « Hôpitaux Debout » ont fait leur apparition. D’autres peuvent suivre qui donnent envie aux travailleurs de venir à ces forums pour y discuter de leurs problèmes. Et tant mieux s’ils participent, en plus, à des débats sur la malbouffe et l’éducation de demain. Là-dessus comme sur tout le reste, nous militons pour que la classe ouvrière défende une politique !

Mais les Nuit Debout ne seront pas un raccourci qui permettrait de contourner le nécessaire affrontement de classe qui a commencé à se cristalliser autour de la loi Travail. Si ces forums tendent à s’isoler du mouvement qui leur a donné naissance et en restent à des discussions ‘citoyennes’ creuses sur la démocratisation des institutions bourgeoises, ils sont condamnés à péricliter et disparaître comme Occupy Wall Street, ou, suite au mouvement des Indignés en Espagne, à muter en un nouveau parti réformiste et électoraliste comme Podemos.

À l’inverse, à condition que le mouvement contre la loi Travail continue de se développer, que les grèves et manifestations du 28 avril soient une réussite qui permette à certains secteurs de bousculer les appareils syndicaux et d’entrer en reconductible, alors les Nuit Debout pourraient être un des instruments de la lutte, voire une sorte de quartier général où s’organiseraient et se discuteraient les initiatives de convergence.

« Il faut cesser de dire ce que nous ne voulons pas pour commencer à dire ce que nous voulons » disait Frédéric Lordon dans une interview. Pour une fois, d’accord avec lui. Il faut que les Nuit Debout deviennent aussi un lieu où les travailleurs puissent non seulement dénoncer mais formuler leurs revendications. Et discuter comment les faire aboutir.

Jean-Jacques FRANQUIER

Mots-clés :

Imprimer Imprimer cet article Réagir Réagir à cet article