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Une nouvelle de Gérard Delteil

Les jours d’après

8 avril 2020 Nouvelle Culture

Mon autorisation de sortie commençait à seize heures. Il était treize heures trente. Pour passer le temps, je zappais distraitement sur les chaînes TV. Elles ne parlaient que du procès des masques. Ils avaient arrêté des migrants syriens qui travaillaient dans des caves du 93 pour le compte d’un autre migrant, un Pakistanais en situation régulière. Les masques qui sortaient de ces ateliers clandestins étaient étiquetés « Made in China » et accompagnés de faux certificats obtenus grâce à la complaisance d’un fonctionnaire des douanes qui avait mystérieusement disparu. Sur BFM, une soignante essayait de dire qu’ils servaient de boucs émissaires, mais l’animateur ne lui en laissait pas placer une. Il lui posait sans cesse la même question : « Mais n’êtes-vous pas indignée par cette escroquerie ? Ne pensez-vous pas que ces gens-là sont des criminels ? » Elle commença une phrase du genre « À mon avis, les plus grands criminels… » mais fut à nouveau interrompue.

Pendant le confinement, j’avais pris l’habitude de passer un temps fou devant les écrans. Je n’ignorais donc absolument rien de l’actualité. L’idée de me coltiner désormais soixante heures par semaine dans le cadre du plan de redressement national adopté par ordonnance ne me plaisait pas beaucoup et j’avais bien l’intention d’en parler avec les collègues de ma boîte. Ça s’annonçait plutôt mal. Mon père m’avait appelé aussitôt après la présentation de ce plan par le premier ministre.

– La CSG coronavirus sur les retraites, ça va faire combien, à ton avis ?

– Aucune idée.

Une liste de mesures longues comme le bras avait été débitée sans donner de précisions. Toutes sortes d’économistes s’étaient livrés à des calculs pour établir ce que ça allait nous coûter, avec des graphiques, des tableaux, mais j’avais eu du mal à comprendre. J’avais surtout retenu les soixante heures et la réduction des congés payés à quinze jours par an pour les deux années à venir. Fallait que la France retrouve sa compétitivité, l’union nationale, l’exemple du sacrifice des soignants. Bref le bourrage de crânes habituel.

À seize heures quinze, je venais tout juste de m’engager dans la rue, avec mon masque bien sûr, quand mon portable se mit à biper. Un texto.

Attention : dernier délai !

Un contrôle d’identité par drone établit que vous n’avez pas encore intégré la puce anti-Covid. Nous vous rappelons que l’intégration de cette puce est obligatoire. À partir de dix-neuf heures aujourd’hui, vous serez passible d’une amende forfaitaire de 250 euros si vous ne l’avez pas intégrée. Nous vous invitons donc à vous présenter immédiatement au centre spécialisé le plus proche. Votre GPS vous donnera toutes les indications nécessaires. Vous êtes actuellement à 1,4 km du centre de l’avenue Jean-Jaurès.

Cette intégration est indolore et gratuite.

Ceci est un message du ministère de la Santé.

Instinctivement, je levai la tête, mais ne distinguai pas le drone qui devait voler très haut. Pas le choix. Je me mis en marche vers le centre. Une longue file s’étirait devant l’entrée que surveillaient quatre vigiles. Sur le bâtiment, un centre sportif réquisitionné, s’étalait une immense affiche où l’on voyait un couple flanqué de deux enfants. La femme tenait un bambin dans ses bras et l’homme une fillette par la main : « LA PUCE ANTI-COVID PROTEGE VOTRE FAMILLE ». Ça avait un petit côté pétainiste insupportable.

Pas le choix. Je me plaçai derrière le dernier de la file, en respectant la distance d’un mètre cinquante. Des lignes avaient été tracées sur le sol.

– Vous croyez qu’ils mettent le casier judiciaire dans la puce ? me demanda le type qui me précédait.

– Aucune idée.

– Ça leur sert à localiser les gens en temps réel et à lire leur dossier médical, dit une femme qui venait d’arriver derrière moi. C’est tout. Les autres informations sont interdites.

– Ça commence comme ça, et vous ne savez pas ce qu’ils peuvent mettre dedans.

C’était bien mon avis. Mais ça ne servait pas à grand chose d’épiloguer.

La queue avançait assez vite. Parvenu dans l’ancien gymnase je constatai qu’on y avait installé une trentaine de tables derrière lesquelles officiaient des femmes et des hommes en blouse blanche, masqués. Des appareils bizarres étaient disposés sur ces tables. On se serait cru dans un film de science-fiction.

Je me retrouvai en face d’une jeune fille dont on ne distinguait que les yeux et le front sous une charlotte blanche.

– Bonjour monsieur, asseyez-vous et glissez votre bras dans l’anneau. Ne vous inquiétez pas. Vous n’allez ressentir qu’un léger picotement pendant moins d’une heure.

Je croisai son regard et m’exécutai, en m’efforçant de dissimuler le malaise que m’inspirait cette opération.

Une petite lumière verte s’alluma sur l’appareil.

– Voilà, c’est terminé. Je vais vous remettre cette brochure qui explique de façon détaillée toutes les fonctions de la puce anti-Covid.

Elle me tendit un opuscule.

– Merci, mais j’ai déjà vu tout ça à la TV, dis-je.

– Je dois néanmoins vous expliquer brièvement les fonctions de la puce.

Je fus sur le point de l’envoyer balader, elle, sa brochure et ses explications, mais elle ne faisait que son boulot. Et beaucoup de gens en cherchaient, du boulot. Je pris donc mon mal en patience.

– La puce anti-Covid appartient à la dernière génération des puces gamma, récita-t-elle. Elle est en mesure de déceler la présence du Covid-19 dans votre organisme et de libérer instantanément une dose d’anticorps qui annihilera immédiatement les effets de cette agression. Elle ne nécessite aucun entretien. Toute défaillance serait signalée à distance.

– Ça permet quand même de fliquer les gens ! ne pus-je m’empêcher de lancer.

– La puce est programmée pour vous avertir si vous sortez de votre aire de déplacement autorisé ou en dehors de votre créneau horaire. Elle envoie immédiatement un message à votre smartphone…

– Et aux flics, je suppose, dis-je.

– Vous trouverez toutes ces précisions dans la brochure, conclut-elle un peu plus sèchement. Je dois passer à la personne suivante…

En sortant du centre, je tombai sur un collègue de ma boîte, en chômage technique lui aussi. Nous attendîmes de nous être un peu éloignés des vigiles pour engager la conversation.

– Tu as reçu la proposition de la direction ? me demanda-t-il.

À l’instant où j’allais lui répondre, mon portable bipa. Un nouveau texto.

Félicitations. Vous avez intégré avec succès la puce anti Covid. Nous vous invitons à prendre connaissance de toutes ses caractéristiques dans la brochure qui vous a été remise. Vous pouvez aussi consulter le didacticiel en ligne et obtenir toutes les réponses aux questions que vous vous posez. Dans quinze jours, un questionnaire de satisfaction vous sera adressé. Vos réponses resteront confidentielles. La puce anti Covid a été agréée par la commission informatique et libertés.

Ceci est un message du ministère de la santé.

Mon collègue venait de recevoir le même texto.

– C’est du pipeau, dit-il. Je le sais par un pote qui travaille chez Amazon. Dans cette boîte ils ont un système de tracking depuis longtemps. Ca marche avec des tablettes. Le patron sait en permanence où tu te trouves, combien de temps tu mets à sortir un carton. Les informaticiens du ministère de l’intérieur ont juste perfectionné le système et remplacé les tablettes par des puces. C’est signé par le ministère de la santé pour ne pas affoler les gens, mais vont communiquer toutes les données aux flics et aux patrons.

– Tu n’exagères pas un peu ?

– Pas du tout. Mais, si ça t’intéresse, je connais un moyen de pirater le truc. On en parle au boulot lundi ?

Je connaissais ce collègue comme un contestataire qui n’avait jamais hésité à rentrer dans le lard des chefs et des cadres trop pénibles. Sa proposition m’inquiétait un peu, car il était question d’amendes très élevées pour tous ceux qui ne se plieraient pas aux nouvelles directives. Néanmoins, je lui répondis que, oui, on aurait tout le temps d’en parler au boulot. Du moins s’ils ne supprimaient pas aussi les pauses.

À cet instant, une rumeur s’éleva dans l’avenue.

Une foule dense. Une manif. Avec des pancartes et des banderoles. Beaucoup de jeunes. Ils scandaient des slogans contre la puce Covid.

Mon collègue se mit à courir pour les rejoindre. Instinctivement, je le suivis.

Une femme qui semblait particulièrement en colère me prit par le bras.

– Tu connais la nouvelle ? On vient de flanquer le feu à leur centre de contrôle.

Elle tendit le doigt. Une fumée noire s’élevait au dessus des immeubles.

Mon portable bipa encore une fois. Je m’écartai des manifestants pour consulter le texto.

Le service relais de votre puce Covid est momentanément indisponible. Dès que ce service sera rétabli, nous vous en informerons.

Ceci est un message du ministère de la santé.

Gérard Delteil




Lire aussi, dans l’Anticapitaliste, le feuilleton de Gérard Delteil, Confinement mortel (épisode 1 dans l’Anticapitaliste 517)

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Réactions à cet article

  • Du même auteur, c’est le moment de relire un roman « africain » sur les pratiques d’un groupe pharmaceutique français... https://www.babelio.com/livres/Delteil-Gombo/116906 . J’ai lu ce roman par hasard il y a deux mois, et il est aujourd’hui particulièrement d’actualité...

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