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Note de lecture

Les chemins de la peste

De Frédérique Audoin-Rouzeau

1er avril 2020 Article Culture


Les chemins de la peste

de Frédérique Audoin-Rouzeau [1]


Illustration : « Les chemins de la peste », tableau de Pieter Brueghel l’ancien.

L’universitaire Frédérique Audoin-Rouzeau [2] (archéozoologue et médiéviste) a acquis une certaine notoriété en publiant des romans noirs sous le nom de Fred Vargas. L’un de ces romans, « Pars vite et reviens tard », évoque une recommandation ancienne pour lutter contre la peste : « cito, longe, tarde », autrement dit fuir vite, loin et longtemps ! Son ouvrage « Les chemins de la peste » est pour sa part une vraie enquête publiée en 2003, scientifique cette fois, sur le mode de transmission de la maladie et la manière dont l’humanité a tenté d’en percer les secrets. Nous résumons ici une partie du contenu de cet ouvrage savant et néanmoins passionnant de 622 pages.

Le pestis latin d’où provient le mot « peste » signifie « fléau », et désigne en fait au départ toutes sortes d’épidémies. Ainsi, la « peste d’Athènes », vers 430 avant Jésus-Christ, serait une épidémie de typhus. En 1894, Alexandre Yersin identifie et nomme le bacille responsable de la peste bubonique [3] et sa variante pulmonaire [4] : Yersinia pestis.

(Photo : Yersinia pestis, microscopie électronique à balayage)

Frédérique Audoin-Rouzeau travaille sur l’ensemble de l’histoire de la peste, pas seulement la période commençant avec son identification. L’archéologie a prouvé que Yersinia pestis est bien à l’origine de l’hécatombe qu’ont connue par exemple Marseille (une moitié des 90 000 habitants) et la Provence (autour de 100 000 victimes) entre 1720 et 1722. Plus lointainement encore, c’est le cas de l’épidémie dite « justinienne » parce qu’elle ravagea l’Europe entre 541 et 767 au moins à partir d’un foyer situé dans l’empire byzantin de Justinien, et bien sûr la « peste noire » de 1347-1352, fatale à au moins 25 millions d’Européens, soit entre 30 et 50 % de la population du continent. Or, les contemporains de ces épidémies ont laissé une abondance de témoignages écrits à leur sujet. De quoi apprendre bien des choses sur la maladie…

À la recherche du vecteur de la peste

Une fois le bacille de la peste identifié, les chercheurs se penchent sur la manière dont il contamine les humains. Entre 1898 et 1908 encore, Yersinia pestis tue pas moins de 12 millions d’Indiens. Une commission scientifique internationale identifie le vecteur de la peste indienne : une puce – pas n’importe laquelle, Xenopsylla cheopis – d’un rat – pas n’importe lequel, le rat noir Rattus rattus. Leur mode opératoire ? La puce absorbe le bacille de la peste sur un rat contaminé. Le bacille, proliférant dans l’appareil digestif de la puce, lui remonte littéralement dans le gosier. Pour sucer le sang de ses victimes, la puce doit commencer par relâcher le trop plein de bacille dans leur organisme. Et voilà la transmission entre les rats expliquée. Quant à l’homme, Xenopsylla cheopis ne se met à le piquer que lorsqu’elle n’a plus de rats à se mettre sous la dent… parce que l’épizootie de peste les a décimés.

Au passage, on comprend pourquoi toute grande épidémie de peste commence par une première « bouffée », vite éteinte, puis une période de latence de quelques semaines pendant lesquelles la peste semble « dormir ». Ainsi en 1720, à l’arrivée des rats pesteux à Marseille, leurs puces contaminent quelques humains. Mais elles leur préfèrent bien vite les rats du cru. Deux mois plus tard, les puces de rat marseillaises sont massivement infectées… et se mettent à piquer les humains ! Une vraie bombe, d’autant que les craintes quant à la contagion ont été endormies par ce « silence » de l’épidémie !

Photo : puce infestée par le bacille de la peste

Et si on s’était trompé ?

Mais à la fin des années 1920, l’étude de la peste « justinienne » sème le trouble dans le consensus scientifique tout frais. La puce Xenopsylla cheopis ne survit qu’en milieu tropical. Elle est inconnue en Europe. Quant à Rattus rattus, il est alors admis que ce sont les Croisés qui le rapportent à leur retour en Occident au XIIe siècle. Ni l’un ni l’autre n’ont pu transmettre la peste au haut Moyen Âge ! En outre, plusieurs pestes mineures [5] survenues à Glasgow, Paris et au Maroc amènent des chercheurs à s’intéresser à un autre vecteur possible : la puce humaine Pulex irritans. À elle seule, elle pourrait très bien assurer la contamination inter-humaine, subodore Ricardo Jorge, rapporteur de la commission internationale, à partir de 1932. Deux zoologues français, Marcel Baltazard et George Blanc, se font fort de le prouver en laboratoire entre 1941 et 1945. Ils consacrent ensuite leur carrière à vérifier in vivo à chaque résurgence de la peste leur expérience in vitro.

Fin de partie pour le rat noir ? Pas vraiment. Du côté des historiens, la théorie de l’absence de Rattus rattus en Europe avant le XIIe siècle ne fait pas l’unanimité. L’archéologie progressant, ses ossements sont identifiés dans les années 1970 et 1980 dans les chantiers de fouille à des strates remontant à l’Antiquité. C’est le développement du commerce entre l’empire romain et l’Asie – déjà la mondialisation ! – qui l’a introduit sur notre continent. Animal « commensal de l’homme » [6], le rat noir ne peut vivre qu’au plus près de son « hôte ». Alors pourquoi n’apparaît-il pas dans les sources écrites avant le Moyen Âge ? C’est que Rattus rattus vit la nuit, niche à des hauteurs qu’on croirait inaccessibles, dans les recoins des toitures. Il se montre d’autant moins dehors en Europe qu’il n’aime pas les températures froides. Cerise sur le gâteau : il se cache pour mourir. Lorsque la peste déclenche chez lui une épizootie, on ne retrouve ses cadavres qu’à condition de les chercher. Inutile d’inspecter votre grenier cependant. Depuis l’arrivée de Rattus norvegicus – le surmulot – en Europe, Rattus rattus a quasiment disparu du continent. Son concurrent préfère le sous-sol. Il est capable d’attaquer le béton, le zinc, ou l’aluminium avec ses quenottes et, contrairement à Rattus rattus, il sait très bien nager. En d’autres termes, c’est l’animal roi des égouts, et donc de l’ère industrielle.

Frédérique Audoin-Rouzeau disculpe à l’inverse Pulex Irritans. Reprenant méthodiquement les expériences de Blanc et Baltazard, elle montre que leurs conclusions sont biaisées. Les deux acolytes n’ont réussi qu’une fois l’expérience in vitro de transmission de la peste avec Pulex irritans, en tordant le protocole expérimental dans tous les sens. Quant à leurs expériences de terrain, elles sous-estiment systématiquement les vecteurs offerts par les puces de rongeurs. Plusieurs caractéristiques de Pulex irritans en font un bien piètre agent de transmission de la peste par rapport à d’autres espèces de puce – on vous passe le détail sur leurs performances respectives, disons juste que lecteur comprend beaucoup mieux l’intérêt de distinguer les unes et des autres ! In fine, l’auteure met en évidence une autre puce du rat noir, Nosopsyllus fasciatus, comme probable vecteur des épidémies d’Europe.

Un débat toujours actuel

La thèse de la transmission humaine a cependant la vie dure. Une génération de scientifiques formés à son école lui donne encore sa préférence [7]. La controverse n’est cependant pas sans incidences. La peste continue de sévir ici et là. Certes, sa létalité a fortement baissé. Frédérique Audoin-Rouzeau explique à ce sujet que l’évolution du virus pourrait expliquer l’apparition d’une immunité humaine qui n’existait pas au moins avant le XVIIIe siècle [8]. Mais un retour en force de Yersinia pestis n’est pas à exclure. Surtout si, comme semble l’indiquer les recherches génétiques sur les différents bacilles de la peste, ceux qui frappent ici ou là [9] ne sont pas les descendants mais les ancêtres de la terrifiante « peste noire » de 1347-1352, laissant entrevoir que celle-ci n’a pas été supplantée, mais attend son heure. Que l’on penche pour la transmission par la puce humaine, et on désinsectisera massivement les foyers humains. Mais si c’est le couple formé par le rat et sa puce qui sont en cause, alors c’est la dératisation qui enrayera l’épidémie. Mieux vaudrait ne pas se tromper…

Mathieu Parant


Une fâcheuse ressemblance avec toutes les épidémies…

Au Moyen Âge et à l’époque moderne, la peste frappe d’abord et avant tout les plus défavorisés. À Reims en 1635, à Dijon en 1544 ou à Lyon en 1628, on compte en effet parmi les victimes une immense majorité de pauvres. Pour les zoologues français Blanc et Baltazard, qui pensaient avoir démontré que la peste était transmise par la puce humaine, c’est clair : les riches ont moins de puces. Erreur. Ce n’est que lentement au cours du XIXe siècle que l’eau, bannie à partir du XIVe siècle, revient en grâce dans la toilette. Pas un médecin parisien ne possède de baignoire sous Louis XIV ! Tout au plus les riches changent-ils de chemise et aèrent-ils leurs cheveux… pour remettre aussitôt perruques et bas infestés de puces. S’ils ne trinquent pas davantage, c’est que le rat a le bon goût de préférer les taudis aux palais.

La peste frappe aussi diversement les métiers : boulangers, meuniers, bouchers et cordonniers sont décimés, de même que les artisans du papier ou du tissu – et du même coup les notaires ! Les rats aiment en effet s’y cacher… notamment pour mourir. À l’inverse, les professions bruyantes, telles que tonnelier, ou bien celles qui supposent le voisinage d’un bouc ou d’un cheval sont épargnées : les rats fuient le vacarme, et leurs puces détestent l’odeur de certains animaux…

La peste entre souvent en ville via une balle d’étoffe contaminée, comme à Marseille en 1720. Les échevins avaient édicté des règles strictes pour toute marchandise venue d’Orient, alors ravagé par la peste. Mais ces pièces de tissu sont sorties avant la fin de la quarantaine de leur entrepôt, pour ne pas manquer les foires de Provence. Un des actionnaires qui devaient partager les bénéfices de l’expédition n’était autre que le maire [10]. En septembre, cent forçats, auxquels on a promis la liberté s’ils survivent, encadrés par quarante soldats sont employés à l’évacuation des cadavres des pestiférés. Sur la seule esplanade de la Tourette, ils évacuent peut-être 2 000 corps. Cette mission suicide ne compte que quatre survivants, dont l’officier qui la dirige, Nicolas Roze, qui doit peut-être son salut à son cheval.

La médecine et l’hygiène ont incontestablement progressé depuis. Pour l’organisation sociale ou les préjugés de classe, on est moins sûr…

M. P.


[1Les chemins de la peste a été publié en 2003 aux Presses universitaires de Rennes. Sur le site https://books.openedition.org/pur/8382, il est possible de le lire gratuitement en ligne. Les plus pressés iront directement aux dix pages des « Conclusions générales », chapitre XV. Les amateurs de papier pourront acquérir la deuxième édition, dans la collection Texto de Tallandier (2007) pour 12 euros. Après la sortie de confinement, pour éviter de contaminer les livreurs d’Amazon au coronavirus via un livre consacré à la peste…

[2Ses recherches portent entre autres sur les rapports de l’homme et de l’animal depuis l’Antiquité jusqu’aux Temps modernes.

[3Elle provoque l’apparition de bubons autour de la zone du corps mordue par une puce infectée, et – en l’absence de traitement – la mort dans un à deux cas sur trois.

[4Lorsque le bacille pénètre dans les poumons, le plus souvent par inhalation de gouttelettes en suspension dans l’air après qu’un malade de la peste pulmonaire ait toussé. Il y a encore un siècle, c’était la mort assurée en trois jours…

[5C’est-à-dire provoquant le nombre « ridiculement » faible de quelques centaines de victimes tout au plus, et rapidement circonscrites.

[6Autrement dit « qui partage nos repas ».

[7Voir la partie intitulée « La pénétration de la théorie de G. Blanc et M. Baltazard (1941-2003) », Les chemins de la peste, p. 132 et suivantes.

[8« Chapitre XIV : l’extension minime de la troisième pandémie en Europe », Les chemins de la peste, p. 279-284.

[9Par exemple dans le Parc national de Yosemite en Californie.

[10Voir le très bon documentaire de la chaîne Youtube liée à la revue Histoire et civilisations « L’ombre d’un doute. La peste de 1720 : a-t-on sacrifié Marseille ? », octobre 2019, https://www.youtube.com/watch?v=5gg.... Seul bémol : la contamination est attribuée… à la puce humaine.

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