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Accueil > Les articles du site > Meeting vidéo du 26 avril 2020 : ce virus qui ébranle le monde (...)

Le Liban

Mis en ligne le 29 avril 2020 Article Monde

Le Liban officialise le confinement le 15 mars. Le 18 mars, la fermeture de ses frontières maritimes, terrestres et aériennes le coupe du reste du monde. Le pays, plus petit que le Nord-Pas-de-Calais en superficie, est donc complètement replié sur lui-même, pour la première fois de son histoire.

Dressons donc un tableau de la situation au Liban, en ces temps de Corona, ce pays longtemps perçu comme une Suisse du Moyen-Orient, lieu de concentration de banques et de privilégiés.

C’est d’abord aujourd’hui une misère très forte et le manque de services publics de base qui caractérisent le pays : 20 % des Libanais n’ont pas accès à l’eau potable, subissent des coupures d’électricité régulières (allant de trois heures à Beyrouth jusqu’à douze heures dans les villes plus reculées), connaissent un système de santé désastreux : le personnel hospitalier est mobilisé depuis l’été dernier contre le manque de moyens et d’effectifs. Ajoutons à cela que le 9 mars dernier, le Liban était déclaré en banqueroute. Cette situation désastreuse pour les classes populaires est à la racine de la révolte qui avait explosé le 17 octobre dernier : parti de la mise en place d’une « taxe What’sApp », le mouvement avait rapidement évolué en lutte contre le système, dénonçant la corruption des élites et du personnel politique, et les inégalités.

Le pays ne compte à ce jour « que » 10 décès officiels liés au Covid, et 550 personnes contaminées environ, mais dès l’apparition du virus, le 21 février, le confinement a été décrété. Puis le 21 mars, un couvre-feu institué. Les rues de Beyrouth et sa place des Martyrs – hauts lieux et « Quartier général » des manifestations, concerts, stands, AG de la mobilisation – se sont vidées. Un grand silence s’est abattu, uniquement rompu par le bruit des hélicoptères…

Le gouvernement, secoué par la contestation sociale, a probablement trouvé son compte à voir les manifestants confinés… provisoirement ! Car si le confinement et le repli sur soi peuvent ralentir la propagation du virus, ils sont loin d’arrêter la crise économique et la misère sociale. Ce qui circule, c’est qu’« avec le virus, on a entre 3 et 6 % de chances de mourir, avec la faim on meurt à coup sûr, donc quitte à choisir on préfère le virus ». Le confinement peut même exaspérer la colère : la moitié du monde du travail, qui bosse dans l’économie informelle, se retrouve sur la paille du jour au lendemain, sans salaire.

D’où le creusement d’inégalités déjà terribles : les 0,1 % des Libanais les plus aisés – environ 3 000 individus (sur 5 millions d’habitants) – gagnent autant que les 50 % les plus pauvres, qui ne captent pour leur part que 10 % du revenu national. Si en automne le tiers de la population vivait sous le seuil de pauvreté, c’est aujourd’hui 45 % de la population qui est concernée. Entre octobre et janvier, 220 000 emplois avaient été supprimés.

Depuis la mi-février, la nourriture a augmenté de 13 %. Les travailleurs sans contrat, les petits commerçants, les chauffeurs de taxis, les vendeurs à la sauvette, etc., ne peuvent plus toucher des payes similaires à l’avant confinement.

Cela donne lieu à des gestes de désespoir : au début avril, un homme a menacé de s’immoler à Saïda, dans le sud du pays, après avoir reçu une amende pour avoir ouvert son échoppe. De tels gestes se multiplient et sont la face visible de la détresse des plus pauvres.

Face à la misère, le gouvernement n’a proposé que 400 000 livres libanaises (soit environ 130 €) par famille « vulnérable », aide promise pour le 14 avril… Et jamais versée.

Enfin, il faut aussi évoquer la situation des réfugiés, soit le tiers de la population libanaise qui vit dans des camps où règne la promiscuité, sans toujours d’accès à l’eau potable. L’arrivée potentielle d’un virus y est très préoccupante…

Si des gestes de désespoir se multiplient, la contestation elle aussi gronde, aux cris de « ne nous confinez pas, nourrissez-nous ! » 

Des manifestations ont éclaté dès fin mars, à Beyrouth et à Tripoli. C’est allé de manifestations en voiture avec masque à de véritables émeutes contre la faim : la tension entamée depuis octobre est donc toujours palpable. Le 21 avril, ce sont des centaines de manifestants qui ont réinvesti la place des Martyrs pour dénoncer le manque de réactivité face à la crise sanitaire comme financière : «  La manifestation devait initialement prendre l’allure d’un convoi de voitures, avec à bord de chacune deux personnes masquées et gantées […] De jeunes Beyrouthins, sans masque ni casque, crachent leurs slogans contre “l’inertie et la corruption du pouvoir”, ponctués d’appels à la révolution. » [1]

Place Al-Nour, à Tripoli, la « cuisine de la révolution » installée pendant le mouvement continue de servir des plats aux plus démunis malgré son démantèlement par l’armée le 7 avril. Dans tout le pays, des réseaux de solidarité essaient de nourrir la population, bien qu’affaiblis par le manque de moyens.

Un problème politique se pose néanmoins : la situation de confinement tend à redonner de l’importance aux nombreux groupes religieux, qui sont à la base d’un système confessionnel arriéré, organisant jusque-là la vie sociale et politique, et violemment contestés par le mouvement entamé le 17 octobre. Les Libanais de toutes confessions, à commencer par la frange la plus pauvre de la population, se sont alors retrouvé ensemble dans la rue dans une nouvelle unité. À la faveur du confinement actuel, ces différents groupes religieux, discrédités et pris pour cible dans les manifestations (un des slogans populaires était « Tous, ça veut dire tous ! »), pourraient-ils se remettre en avant ? C’est ce que tente le Hezbollah (chiite) et les Forces libanaises (chrétiennes), les deux organisations qui ont le plus de moyens et d’influence.

Le Hezbollah, dont les militants avaient attaqué des manifestants il y a peu, multiplie aujourd’hui les annonces et campagnes publicitaires pour valoriser ses actions dans la crise sanitaire. Il se targue de mobiliser plus de 24 000 militants pour la distribution alimentaire mais aussi des soins hospitaliers. Dans les quartiers chiites, on voit des militants du Hezbollah qui nettoient et désinfectent les rues. Leur logo apparait sur les masques qu’ils distribuent dans les quartiers.

Qui plus est, avec le confinement, l’horizon est ramené à la famille, à l’immeuble, au quartier. Or, au Liban les quartiers sont confessionnels et ont un parti confessionnel associé. Le confinement donne donc à la population, comme premier vis-à-vis, un groupe religieux et politique bien déterminé.

Pour autant la mobilisation ouverte le 17 octobre reste prégnante dans le pays et les esprits. Preuve en sont les nombreuses manifestations, dont le rythme s’accélère. Cette semaine, il y en a eu deux en trois jours et les revendications se sont élargies, passant de la nourriture à la critique du système. Elles appellent à la reprise du mouvement. La « révolution » (le slogan de tous les manifestants) est loin d’être effacée !


[1Dans : https://www.lorientlejour.com/article/1215250/dans-beyrouth-a-lere-du-coronavirus-la-revolution-se-reinvente-en-roulant.html

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