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Le Chili tourne la page Pinochet, mais ensuite ?

26 octobre 2020 Article Monde

(Photo : le 25 octobre à Santiago du Chili, à la Plaza Dignidad : « Notre héritage sera celui d’en finir avec le sien »)

C’est dans un contexte de profonde crise sociale, politique et sanitaire que le Chili a vu la tenue d’une consultation électorale à propos d’une nouvelle constitution. Un an et une semaine après l’explosion sociale du 18 octobre 2019, le rendez-vous électoral était perçu par de larges couches de la population comme un test politique. La jeunesse allait-elle se joindre au jeu électoral, elle qui a souvent préféré l’intervention directe, les milieux populaires percutés par la crise pourraient-ils s’emparer de cette occasion pour s’exprimer, la base sociale du régime issue de la dictature se mobiliserait-elle ? Telles étaient quelques-unes des questions qui ont animé de nombreuses discussions bien au-delà des centres urbains.

L’effondrement social

Avec une baisse de près de 14 % de son activité économique au premier semestre 2020, le Chili a vécu un effondrement social, voyant d’après les statistiques officielles le chômage passer de 7 à 11 % en quelques semaines. Ces données sous-estiment largement l’état de la force de travail – du fait d’une grande importance du secteur informel – c’est pourquoi les organisations syndicales évaluent le chômage autour de 20 % avec des pointes dans les quartiers ouvriers au-dessus du tiers. Les stations de métro sont emplies de mendiants, images vues par les anciens militants seulement au début des années 1980. La pandémie a emporté officiellement 14 000 personnes (sur une population totale de 18 millions), mais de l’avis de toutes les associations médicales ou de quartiers, ces chiffres sont sous-estimés, les chiffres réels pouvant être jusqu’à cinq fois plus importants, en ravageant les quartiers pauvres et les zones fortement peuplées par les Mapuche au sud du pays. Une grande partie du pari de Piñera, le président chilien, et de la bourgeoisie chilienne consistait d’ailleurs à miser sur cette misère pour espérer une forte abstention et une meilleure mobilisation de sa base traditionnelle.

Une répression mise en scène

Le gouvernement a profité d’un coup d’arrêt des mobilisations dans le monde du travail pour resserrer son emprise en ciblant les milieux militants et la contestation des populations Mapuche dans le sud du pays où ils tentent des occupations de terre et parfois se livrent à des sabotages contre les grandes aciéries qui détruisent leurs forêts.

Mais les arrestations, la détention de plusieurs milliers de manifestants souvent très jeunes depuis octobre 2019, et la répression très forte des premières bagarres entre jeunes des bidonvilles de Santiago au début de ce mois, n’ont pas entamé une mobilisation silencieuse et déterminée autour du scrutin. Le fait qu’un des manifestants d’un petit rassemblement (à peine un millier du milieu très radicalisé) ait été jeté volontairement du pont Pio Nono au-dessus du fleuve Mapocho à Santiago par un carabinier n’a fait qu’attiser la colère. Il en est de même des traditionnelles provocations des forces de l’ordre chiliennes, comme l’incendie de deux églises. Dans l’une d’entre elles, San Francisco de Borja, un fonctionnaire de police militaire a été… arrêté en pleine action, et une enquête discrète a démarrée selon le quotidien La Tercera.

Voter ou ne pas voter ?

Les milieux révolutionnaires étaient traversés par deux interrogations et un débat tactique de positionnement à la veille du 25 octobre, date du plébiscite. L’inaction des centrales syndicales (notamment de la CUT influencée par le PC) et de la gauche donnait l’impression d’une certaine passivité, en dépit des heurts avec la police. Les militants révolutionnaires (marxistes ou libertaires) constataient un clivage entre une jeunesse radicalisée issue des milieux populaires et le reste de l’opposition dans les quartiers et les syndicalistes sur les lieux de travail. « On préfère s’organiser plutôt que voter ! » était la phrase que tous les militants ont entendue en boucle depuis plus d’un mois que le pays recommence à s’agiter, quand ils rencontraient des moins de vingt ans. Ce clivage allait-il démobiliser pour le plébiscite, la rencontre entre générations militantes allait-elle échouer ?

La seconde interrogation portait sur la mobilisation de la petite bourgeoisie en quête de stabilité politique. En effet les moyens mis en œuvre par la grande bourgeoisie en faveur de la Constitution Pinochet, via la presse et surtout les réseaux sociaux ont été immenses, au point d’instiller le doute et laisser présager un retour du parti de l’ordre.

Enfin restait la question du positionnement face au vote. Le vote comprenait deux volets : un vote pour ou contre une nouvelle Constitution et un second très important sur les modalités de composition de l’Assemblée constituante (le choix portait sur la possibilité mixte associant des élus actuels et d’autres nouveaux ou d’un corps d’élus issus d’une consultation en avril 2021). La majorité des groupes ou collectifs trotskistes étaient partisans d’une participation, et tous ont souligné dans leurs publications et interventions les pièges contenus dans la consultation électorale. En l’absence d’une activité de la classe ouvrière, la voie de l’expérience démocratique était privilégiée, mais pourrait-on échapper à une mise au pas de la révolte de l’année passée ? L’explication de cette démarche, avec bien des différences et parfois des nuances entre groupes, était difficile à faire entendre auprès des couches préconisant l’action directe, mais aussi auprès des secteurs sensibles à l’idée d’une transition démocratique et son cortège d’illusions. Un fait a marqué et encouragé les milieux militants de gauche à voter : la défaite électorale des putschistes en Bolivie le 18 octobre. Faire reculer sur le plan électoral les forces réactionnaires était possible !

Résultat du 25 octobre : 79 % contre le régime en place

Ce furent d’abord les résultats de la communauté chilienne de l’étranger qui sont tombés. Sans surprise, en Europe, où les milieux issus de l’immigration politique de gauche sont hégémoniques, ils ont donné plus de 90 % pour le changement de Constitution. À Berlin, Madrid, Stockholm et Paris, la participation a été exceptionnelle. En France, le vote avait lieu à Neuilly-sur-Seine, et près des deux tiers des Chiliens ou Franco-Chiliens se sont déplacés. Avec souvent, de très fortes illusions sur le caractère souverain de cette future Assemblée constituante.

Au Chili, à Santiago, la journée fut marquée dans un premier temps par les affrontements très violents entre jeunes de la Primera linea et les carabiniers. Pendant près de quatre heures les jeunes de la Première ligne comme ils s’appellent ont tenu tête pour libérer la Plaza de la Dignidad (ex place Italia) afin de permettre en fin de journée des rassemblements à la lecture des résultats. Une heure avant la clôture du vote, les jeunes ont percé le dispositif des carabiniers en trois points, neutralisé les guanakos (véhicules lance à eau), forçant les forces de l’ordre à se replier vers la municipalité de Providencia et déployés dès lors pour protéger les quartiers riches. Une immense banderole noire, montrant le drapeau du Chili sans couleurs, a été déployée. Y était écrit le slogan  : « Notre héritage sera celui d’en finir avec le sien » (en référence à l’ancien dictateur qui a écrit l’actuelle Constitution).

En ce dimanche 25 octobre, avant même l’annonce des résultats définitifs, l’ambiance était électrique. Le résultat des deux votes de la consultation en faveur d’une nouvelle Constitution et d’une Assemblée constituante élue, dépassent les 79 %, ce qui représente un véritable camouflet pour le pouvoir. Les appels de la présidence à l’unité nationale n’ont convaincu personne (même à droite) et l’annonce de Piñera que ce vote était son idée a bien fait rire. Plusieurs dizaines de milliers de manifestants se sont rassemblés sur la place Dignidad et dans tout le pays. La fête a commencé avec des feux d’artifices, les camarades à Santiago décrivaient une ambiance de Nouvel An.

Cette consultation ouvre des perspectives mais aussi bien des défis, car comme le disent bien des militants des milieux populaires : « faire disparaître l’héritage de Pinochet c’est bien, mais les bulletins de vote ne nourrissent pas. »

25 octobre 2020, Tristan Katz

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