Dans cet ouvrage, Monica Sabolo entremêle deux histoires qui, a priori, n’ont rien à voir l’une avec l’autre : la sienne et celle du groupe Action directe qui, dans les années 1980, fit parler de lui en organisant des dizaines d’attaques et d’attentats qui se soldèrent parfois par des morts.
Née de père inconnu, élevée successivement à Milan, en Suisse et en France, entre une mère qui finira par abandonner le foyer familial et un beau-père incestueux, diplomate affairiste aux fréquentations douteuses, l’autrice cachera son histoire familiale une bonne partie de sa vie. Une histoire qui restera, en quelque sorte, clandestine.
Plus tard, à la recherche d’un sujet pour un prochain livre, elle découvre, à l’écoute de France Inter, la saga d’Action directe. Elle dresse alors un parallèle entre la vie – clandestine mais illicite – des membres de ce groupe, et la sienne propre. Et pour écrire l’ouvrage qu’elle projette, elle se met à la recherche des membres survivants de cette petite organisation qui, à son apogée, ne compta guère plus de deux centaines de sympathisants et une quinzaine de membres actifs, dont quatre firent longtemps la une des journaux : Jean-Marc Rouillan, Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron et Georges Cipriani.
On peut certes discuter la pertinence du parallèle que Sabolo établit entre sa vie propre et celles des membres de ce groupe, en particulier celles de Nathalie Ménigon et Joëlle Aubron. C’est un procédé littéraire qui peut paraitre un peu artificiel mais qui finalement marche assez bien.
Les attentats d’Action directe
Action directe est née en 1979. Elle se réclamait plus ou moins de la mouvance anarchiste mais avait des contacts avec la Fraction armée rouge en Allemagne, les Brigades rouges en Italie, des groupes clandestins en Espagne, des organisations armées palestiniennes et libanaises, etc. Elle voulait, par ses actions violentes, « élever la conscience critique dans le prolétariat occidental ». Elle alterna donc holdups de banques, mitraillages de casernes, d’autres bâtiments officiels et d’organisations patronales, et abattit plusieurs personnes, dont des policiers, mais aussi Georges Besse, PDG de Renault, et René Audran, inspecteur général de l’armement. En huit ans d’existence elle revendiqua plus de 80 attentats.
Finalement arrêtés, ses membres furent condamnés à de très lourdes peines de prison, dont certains à perpétuité. Face à leurs juges, ces militants, qui se qualifiaient de « communistes révolutionnaires », n’exprimèrent aucun regret et revendiquèrent pleinement leurs actions.
Par exemple, lors de son procès Helyette Bess, aujourd’hui âgée de plus de 90 ans, déclara à l’audience en citant l’écrivain Panaït Istrati : « N’est combattant à mes yeux que celui qui subordonne ses intérêts individuels aux intérêts de l’Humanité meilleure qui doit venir » et de poursuivre : « Je crois en cette Humanité. Elle existe aujourd’hui comme le soleil existe pendant la nuit. » À noter qu’elle désapprouvait les assassinats ciblés décidés par certains membres du groupe mais qu’elle se refusa toujours à les condamner publiquement par solidarité avec ses camarades.
La fuite en avant
On peut se demander cependant si, à la longue, les membres du groupe continuèrent de croire réellement à la possibilité de « réveiller » les masses laborieuses par des attentats. Comme le déclare à Monica Sabolo l’un d’eux, Claude-Jean Alphen : « On le sait que l’on n’allait pas gagner à la fin et que ça se terminerait mal. Il fallait bien rigoler un peu. » Le ton désinvolte du propos cache sans doute une réalité plus profonde. En choisissant la vie clandestine par rejet du monde injuste qui les entourait et qu’ils détestaient, les militants d’Action directe recréaient une microsociété clandestine et fraternelle, avec des liens de camaraderie très forts où chacun était prêt à se sacrifier pour les autres. À cela s’ajoutait l’engagement armé qui apportait à tous sa dose d’adrénaline. Et face à ce quotidien excitant, l’objectif initial avait perdu beaucoup de son importance. C’était une fuite en avant.
Ajoutons, pour conclure, que la plupart de ces militants ont payé leur engagement au prix fort, certains passant plusieurs décennies derrière les barreaux. Alors bien sûr leur orientation n’était pas la nôtre. Mais ils ont fait preuve d’un engagement et d’un courage individuels que l’on ne peut que saluer.
Jean Liévin
Mots-clés : Livre

