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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 122, novembre 2018 > Livres

La journée de travail ou le « règne de la liberté » (Karl Marx)

d’Olivier Besancenot et Michael Löwy

13 novembre 2018 Convergences Culture

La journée de travail ou le « règne de la liberté »

d’Olivier Besancenot et Michael Löwy

Fayard, 2018, 160 p., 14 €


À l’heure où les patrons détruisent des emplois d’un côté pour augmenter les cadences et la charge de travail de l’autre, où un ministre de l’Éducation peut demander sans sourciller aux enseignants une nouvelle heure supplémentaire alors qu’il supprime 1 800 postes, Olivier Besancenot et Michael Löwy veulent rappeler l’un des fondamentaux du mouvement ouvrier : la lutte pour l’émancipation des travailleurs passe par la réduction du temps de travail.

Ils s’en prennent ainsi à l’idéologie bourgeoise du travail qui, selon eux, prend aujourd’hui deux formes : l’escroquerie du « travailler plus pour gagner plus » et le culte superstitieux de la « croissance créatrice d’emploi ». À l’inverse de ce discours dominant, ils défendent que la « liberté », c’est d’abord d’avoir du temps libre pour développer librement ses potentialités, pour le sport, les jeux, les relations sociales. Au passage, ils opposent de manière sans doute un peu artificielle le Droit à la paresse de Lafargue, un pamphlet contre le dogme du travail qui avait contaminé jusque dans les rangs socialistes, et la conception plus « active » du « règne de la liberté » de Marx. Ils n’oublient pas de dénoncer l’aliénation du travail dans le système capitaliste, dans lequel les travailleurs sont asservis de longues heures à la machine, ou au capital en général.

La deuxième partie du livre rappelle que la réduction du temps de travail a été l’une des revendications centrales du mouvement ouvrier, notamment avec la lutte pour la journée de huit heures, à l’origine des grèves du 1er mai. Ils en profitent pour rejeter à raison les théories récentes de la « fin du travail » et pour le revenu universel comme proposant une « liberté conditionnelle, placée sous la surveillance du patronat et la dépendance financière de l’État ». Ils lui préfèrent le « partage égalitaire du temps de travail entre tous », qui ne pourra être obtenu que dans un rapport de force contre la classe capitaliste.

Si les thèses de Besancenot et Löwy sont bienvenues, il reste surprenant de les voir s’appuyer à plusieurs reprises sur l’ouvrage du fondateur de la sociologie allemande, Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905), qui soutient le mythe bourgeois d’un capitalisme né de la patiente accumulation de petit-bourgeois poussés au travail et à l’épargne par l’idéologie protestante de l’ascétisme, thèse tout sauf matérialiste. Si les prêches contre l’oisiveté ont bien existé, ils auraient été bien insuffisants à imposer une discipline aux travailleurs, à les faire se lever à l’heure pour venir travailler tous les jours, qu’ils en aient l’envie ou non, à les priver de temps libre et les soumettre au rythme de la machine. Pour cela, il a fallu une lutte de classe utilisant les armes de la faim, du chômage, des bas salaires et des lois réprimant le vagabondage et imposant une journée de travail minimale. C’est par la violence que les ouvriers ont été contraints à se rendre au travail au son de la cloche et à se soumettre aux amendes et à la surveillance des contremaîtres. Sur ce sujet, un court essai non mentionné dans leur livre, celui de l’historien Edward P. Thomson, qui fut membre du Parti communiste de Grande-Bretagne, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel (La Fabrique, 104 p., 12 €) est très instructif.

Besancenot et Löwy dénoncent avec raison la contamination du mouvement ouvrier par cette idéologie bourgeoise du travail, tant du côté de la social-démocratie que du stalinisme (en particulier avec le stakhanovisme, mais Thorez n’appelait-il pas aussi les ouvriers à se « retrousser les manches » pour la reconstruction… de l’État bourgeois !). Mais autant souligner que cette contamination est en fait venue (et ce n’est pas un hasard) avec une trahison plus générale des perspectives communistes et révolutionnaires par les mêmes dirigeants ouvriers.

Enfin, les auteurs laissent penser que seuls quelques intellectuels auraient résisté à cette contamination du dogme du travail. Ainsi, Dionys Mascolo, résistant, militant communiste puis anticolonialiste, aurait été « l’un des rares marxistes à avoir compris le temps libre comme objectif ultime du mouvement communiste » et Walter Benjamin, philosophe marxiste allemand, l’« un des premiers marxistes à avoir critiqué cette contamination » (en 1940)… Quels ques soient les mérites de ces derniers, autant ne pas oublier Trotski, qui condamnait le stakhanovisme dans La Révolution trahie en 1936. Il écrivait : « Le socialisme ne pourrait se justifier par la seule suppression de l’exploitation ; il faut qu’il assure à la société une plus grande économie de temps [de travail] que le capitalisme. Si cette condition n’était pas remplie, l’abolition de l’exploitation ne serait qu’un épisode dramatique dépourvu d’avenir. » C’est aussi Trotski qui avait proposé la revendication de « l’échelle mobile du temps de travail », c’est-à-dire le partage du travail entre tous, dans son programme de transition en 1938. Une revendication toujours à l’ordre du jour, comme le rappellent les auteurs.

Maurice Spirz

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